Vrouz de Valérie Rouzeau (éditions La Table Ronde)

Bonne qu’à ça ou rien
Je ne sais pas nager pas danser pas conduire
De voiture même petite
Pas coudre pas compter pas me battre pas baiser
Je ne sais pas non plus manger ni cuisiner
(Vais me faire cuire un œuf)
Quant à boire c’est déboires
Mourir impossible présentement
Incapable de jouer ni flûte ni violon dingue
De me coiffer pétard de revendre la mèche
De converser longtemps
De poireauter beaucoup d’attendre un seul enfant
Pas fichue d’interrompre la rumeur qui se prend
Dans mes feuilles de saison.

*

La tête d’envournée dans le métro rapide
Je vois ce jeune homme pâle sa mèche crantée
Ce joli coup de peigne qu’il a quand il sourit
Alors je reconnais sa très arrière-grand-mère
La jeune fille d’autrefois qui vit dans ce gars-là
Elle existe je l’ai vue comme lui je le vois
Les yeux verts un peu gris la couleur de la Seine
Bien coiffée plutôt sage au-dessus de la Seine
Car on sort de sous terre le métro aérien
Traverse les nuages tout le ciel de Paris
Et je rêve dans le sens inverse de la marche
Elle a dû bien valser remplir plusieurs carnets
Plusieurs carnets de bal pour traverser un siècle
Nous voici à Étoile le jeune homme envolé

*

Le gosse claudique après son père qui marche vite
Il a un sautillement de moineau piaf meurtri
Il dit j’ai vu dans la télé s’essouffle
Pour rattraper intéresser la grande personne
Quel sera le futur de ce gamin qui penche
Petit bonhomme blessé à la patte un peu folle
Visant des yeux du front le dos du paternel
Je n’aime pas les enfants plus qu’étoiles anémones
Mais ce môme déjà presque tordu à sept ans
Qui essaie de courir après son géniteur
M’a donné l’émotion d’un frisson attardé
Porte-t-il un prénom de poisson comme Colin
Va-t-il redoubler très bientôt son CE1
Se pendre à dix-sept ans à un pont métallique.

*

(Valérie Rouzeau, Vrouz, éd. La Table Ronde, 2012)

——-

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Douces sont certaines obligations de lire, dans un emploi du temps lesté de toujours trop à la fois : Valérie Rouzeau sera aux Cafés Littéraires de Montélimar cette semaine d’octobre 2013, où j’aurai charge de la questionner. Il y sera question de Vrouz, dont trois extraits sont à lire ci-dessus, Vrouz comme ValérieROUZeau (titre qui lui fut offert par Jacques Bonnaffé), son dernier recueil en date. Vrouz et sa forme en sonnets, encore inédite à une telle ampleur pour l’auteure ; et cette liberté étonnante entre formes fixes fort contraintes et traverses joueuses, buissonnières, qui sont décrites en précision et infiniment mieux que je ne parviendrais à le faire par les grands Antoine Emaz et Jacques Demarcq dans leurs notices, parues toutes deux sur l’excellent site poezibao.
Vendredi soir, à Montelimar, je ne saurai ne pas la faire lire à voix haute, tant est frappante sa véloce musicalité, ses jeux de mots et de langues, entre français vieux et actuel, anglicismes et autres éléments étrangers infiltrés dans sa langue toujours neuve – cette joie sensorielle que ça fait et ce qu’elle signifie, aussi, de goût de l’autre, d’ouverture.
Ce remuement charnel de la langue s’entend fort chez elle, on le sait déjà, de longue date (Pas Revoir, en 2001, pour ma part). Mais, dans le choix des deux extraits ci-dessus, tentative de pointer aussi ce qui existe d’une manière extrêmement performante de [voir + faire voir]. C’est cet art-là, aussi, qui lui est propre, à madame Vrouz, cette façon de ne laisser aucun sens de côté, de ne pas se laisser déborder par cette hyper-musicalité qui lui est « naturelle », et de donner à voir, en grande efficacité, y compris ce qui n’est pas directement visible (double apparition dans ce second sonnet, celui du métro, où nous est montré le jeune homme, puis la grand-mère imaginée).

Il y a du monde, en Rouzeau, qu’elle écoute, regarde, et honore (et notamment les prédécesseurs et -euses,  à qui dédier, qui sont cités (et Beckett, bon qu’à ça, dès le premier vers du premier poème, cité plus haut)  – qu’elle honore par la langue.

(Valérie Rouzeau, Vrouz, éd. La Table Ronde, 2012, 176 pages
16 €, 140 x 205 mm, ISBN : 9782710367888)

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