Archives mensuelles : octobre 2013

le film d’une écriture, pas l’écriture d’un film (un atelier framapad avec des jeunes)

FireShot-Screen-Capture-#01Un atelier d’écriture avec framapad, autour du travail de François Place

(dans le cadre du Festival passages, organisé au Quai d’Angers, octobre 2013)

Revenir quelques minutes et quelques lignes sur ce qui se passe et qui passe, à toute vitesse, au cœur d’un automne très dense. Invité par l’équipe du Quai (Christian Mousseau-Fernandez et Céline Baron, ici remerciés) à proposer quelque chose, lors de ce temps fort destiné aux jeunes (non-) lecteurs, autour du numérique, lors d’un échange vivant (loin du marchandage un peu superficiel qui constitue, souvent, l’ordinaire du commerce du projet culturel), en ce début d’été ; j’ai souhaité proposer un temps d’écriture en atelier, format « standard » (c’est-à-dire publié illico en ligne), suivi d’un temps de mutualisation, d’écriture collaborative (en usant d’un framapad, document partagé, ainsi que j’ai pu en user déjà seul ou bien accompagné à d’autres occasions).

Parmi les auteurs invités à Passages, je choisis de faire travailler les enfants (entre 9 et 13 ans) autour, avec, un/des livres de François Place – et plus précisément Les Derniers Géants, dont j’aime la richesse d’interprétation et la belle puissance métaphorique (que tout, leur vie, le monde, l’univers entier, s’écrive, le vivant, à même la peau des Géants est une si belle idée). La présence de l’image et son constant dialogue qu’elle entretient avec le texte dans les livres de Place, qui est auteur-illustrateur, me semble une belle question à creuser, une source de possibles. Quel médium illustre l’autre ? Qu’est-ce qui vient en premier ? Que se passe-t-il si on les sépare ? L’image sera notre source de textes, d’emblée je le pressens.

L’initiative est excitante, aventureuse, qui vaut bien de prendre un risque, un risque en au moins deux endroits : 1/ je n’ai pas travaillé avec des enfants depuis quelques années 2/ l’œuvre de François Place en (m’en) impose, d’une extrême cohérence narrative, jouant magnifiquement de formes classiques (dans ses dessins, dans ses textes, tous très ouvragés).

À quoi s’ajoutent les habituelles inquiétudes techniques – vite dénouées, ici tout roule, tout est prêt, ordinateur, connections, écran, un tel confort de travail est appréciable (est nécessaire, en fait).

Et l’incertitude fondamentale, avant un atelier numérique, qui est en fait : celle du temps, de son usage, de sa gestion. Question dont je ne sais si c’est la relative fraîcheur du dispositif en mes pratiques (par rapport au classique atelier papier-crayons), ou les conséquences d’une réelle différence, effective, dans le geste d’écrire (que je soupçonne tout de même), qui me fait la reconsidérer comme nouvelle inconnue.

Faire simple. Pour permettre. Le dispositif, les contraintes, doivent être sitôt appréhendés, saisis. Faisons ainsi :

Une image (j’en choisis et détache quinze, dans le livre de François Place, que je donne à voir dans l’ordre chronologique).

Pas de texte.

Choisir chacun une image (la copier coller dans un article).

Ecrire le texte qui manque.

C’est l’étape 1 – qui, si simple soit-elle, permet de questionner attentivement chaque image, observer les informations qu’elle recèle, celles qui éventuellement manquent (et sont complétées par le texte de l’auteur, dans le livre), leur hiérarchisation spécifique.

L’étape 2 est celle du framapad :

On ouvre un document partagé.

Chacun s’y inscrit et choisit une couleur d’écriture.

Chacun y reporte une version hyper résumée du texte qu’il a produit précédemment (en illustration d’une image de Place, donc.)

Et c’est ensemble qu’on travaille aux opérations d’élaboration et de réécriture (ajouter/enlever/corriger/déplacer).

L’interface de chat du framapad sert à dialoguer et à proposer – à travailler collaborativement, en somme.

L’historique dynamique de ce qui se passe est aussitôt screencasté (capté) et l’écriture devient un film.

Les deux films sont à voir ci-dessous , les contenus détaillés des deux séances ici – séance du 9 octobre (3 enfants dont deux garçons) / séance du 13 octobre (sept enfants, toutes des filles).

Les deux groupes auront travaillé très différemment, mais de façon toujours très organisée. Et s’emparer des deux espaces d’écriture simultanée (le corps de texte, collectif ; l’interface de chat, dialoguée) se sera fait sans appréhension, avec une aisance incomparable avec celle des adultes dans le même cas de figure –une aisance troublante, évidemment (qui n’est pas de l’ordre d’une habileté informatique à proprement parler, mais d’un grand in-souci de l’interface, de la machine, de l’écran- les machines deviendraient transparentes ?) Comme pour enfoncer le clou, à la suite de Serge Tisseron, quant à la plasticité neuve des configurations de lecture et d’écriture, chez les jeunes générations.

Ps (le film ne montre que le texte écrit ensemble, il ne reprend pas le contenu du chat).

Passages 2013 – 01 – par GB from Guenael Boutouillet on Vimeo.

Passages02parGB from Guenael Boutouillet on Vimeo.

Publicités

20 ans 20 livres – les éditions MeMo fêtent leur 20 ans

programme-Memo-1

Jeudi 7 novembre de 14h à 17h30 à La médiathèque de Saint-Jean-de-Monts

Les éditions MeMo fêtent leur anniversaire

Me Mo / vingt ans vingt livres

Joie de participer à cet événement et d’avoir contribué à son élaboration, à la suite d’une collaboration éprouvée avec la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts depuis trois années (pendant lesquelles, outre animer un atelier d’écriture au long cours, j’ai pu recevoir des auteurs appréciés et talentueux comme Eric Pessan, Ryoko Sekiguchi, Christophe Manon, Patrick Chatelier, Sophie Divry…)

Ce sera comme de poursuivre ou reprendre depuis un autre point une discussion passionnante, puisque passionnée, entamée avec Christine Morault lors d’une journée d’études intitulée Editer, un nouveau métier conçue avec Cathie Barreau pour le CRL Pays de la Loire, en juin 2011. L’occasion d’ouvrir et rouvrir ces ouvrages d’art que sont les livres de chez Memo, et d’enfin voir « en vrai » les si jolis ouvrages que Malika Doray réalise avec des enfants – après les avoir découvert en en mettant des photos en ligne sur remue.net.

C’est gratuit alors n’hésitez pas. C’est une chance.

Le Le programme   en pdf (et en texte ci-dessous)

Le bulletin d’inscription en ligne.

(crédits illustrations : Mémo et Malika Doray)

——-

Programme

Après-midi d’échange et de rencontre autour des éditions MeMo pour les professionnels de la littérature de jeunesse et de la petite enfance.

Les éditions MeMo fêtent leurs 20 ans

Le Jeudi 7 novembre de 14h à 17h30

La médiathèque de Saint-Jean-de-Monts

vous invite à rencontrer :

Christine Morault (éditrice et créatrice de MeMo)

et Malika Doray (auteur)

Modérateur de la rencontre

Guénaël Boutouillet

Participation de la librairie

Trait d’union de Noirmoutier

Memo – Cette maison d’édition nantaise publie des livres d’images et des textes pour les plus jeunes et pour tous. Créées en1993 par Yves Mestrallet (Me) et Christine Morault (Mo), en commençant par publier2 livres par an, ces éditions en proposent maintenant 25 à 30 chaque année. Chaque livre est fabriqué en collaboration avec les artistes et les auteurs, avec grand soin et beaucoup d’attention ce qui fait que les éditions MeMo sont avant tout un gage de qualité.

PROGRAMME :

13h45-14h15 :

Accueil du public

14h15-15h45 :

Présentation du métier d’éditeur et de la fabrication d’un livre par Christine Morault.

Intervention de Malika Doray, sur son métier d’auteur et son travail en atelier avec les enfants.

15h45-16h15 :

Pause avec visite de l’exposition « ce livre-là » de Malika Doray et « vingt ans vingt livres » exposition thématique de MeMo.

16h15-16h45 :

Regards croisés sur la collaboration auteur et éditeur Intervention de notre libraire sur son métier et la diffusion

16h45-17h30 environ :

Temps d’échange avec le public, dédicace et vente de livres et de jeux des éditions MeMo par la librairie Trait d’Union (Noirmoutier)

Médiathèque Espace Culturel,  Bd du Maréchal Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

02 51 58 91 12

mediatheque(@)mairie-saintjeandemonts.fr

«Notre amour des pelleteuses» (Proust est une fiction, François Bon, Seuil, coll. Fictions et Cie)

fiction-proustProust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013)

(Reprise amplifiée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 65)

« La métaphore du bassin minier intérieur, pour nous toute une richesse : d’abord parce qu’à la surface rien ne se voit – il faut le puits, et descendre. Immédiatement, si on applique la métaphore à la lettre, on est dans une disposition spatiale à multiples couches et profondeurs. Dans une mine, chaque galerie ne dispose que de son propre environnement : on ne se voit pas de l’une à l’autre, le réseau qu’elles forment est une arborescence qui ne peut chaque fois être considérée que depuis un seul de ses points. Enfin, une mine n’existe que parce qu’on la creuse, et ne crée sa richesse qu’à mesure qu’elle l’extrait dans la nuit minérale qui l’environne, toujours plus loin et sans plus de but au-devant que ce que Heidegger nommait les Holzwege, chemins des bûcherons dans la forêt, qui ne vont nulle part. »

La première impression produite par cet essai, c’est surtout celle de retrouver son Bon (comme on dit « relire son Proust ») où il nous avait laissé, au terme de cette étonnante, et si belle <i>Autobiographie des objets (parue en 2012, reprise en poche chez Point seuil cet automne), qui cheminait entre technologies et visions du monde associées, pour en arriver-revenir au livre, dans son poignant final (une armoire aux livres dans une vieille maison de Vendée). Le chemin (d’écriture, de lecture) se poursuit en cohérence, comme si c’est à l’œuvre de Marcel Proust que devait, nécessairement, aboutir cette exploration intérieure-là.

En travaillant cet essai, en live, sur son site tierslivre.net, ainsi qu’il procède maintenant pour chacun de ses livres, organisant sa recherche dans « la Recherche » en billets quotidiens, (voir les bonus et alentours, toujours à lire en ligne), Bon a traversé celle-ci selon un découpage original : des thèmes à émerger (nombreux et discutés, passés au scalpel d’une érudition phénoménale, au sens propre : l’érudition est active, vivante, matière et nourriture, moteur et adjuvant), celui qui rayonne avec le plus d’intensité est d’abord le rapport de Proust à la technologie.

« (La question posée est bien celle d’une poétique susceptible de se hisser à ces objets neufs (…))»

Et, ailleurs :

« J’ai lu une fois une édition scolaire de L’Éducation sentimentale, qui devait être au programme du bac français, et comportait à la fin le traditionnel commentaire pédagogique, j’y avais retrouvé cette phrase de Proust sur Flaubert, accompagnée des mots suivants : « on mesure bien la réticence de Proust à l’art mécanique et exagéré de Flaubert », disait le pédagogue. Peut-être est-ce lui qui a raison, peut-être moi. Je ne sais pas si c’est notre goût en littérature qui diffère, ou simplement notre amour des pelleteuses. »

Et le principe de recherche génétique choisi (par comptage du nombre d’occurrences de certains mots-clés, comme photographie, aéroplane ou automobile, dans À la Recherche du temps perdu, relevé grandement facilité par les objets de lecture électronique) produit une mise en abyme excitante, joueuse, bien au-delà de l’anecdote première. Le retour opéré par ce biais est celui d’un retour aux origines technologiques autant que littéraires, deux items indissociables chez Bon.

D’autres rapports se font avec ce qui le taraude, comme la circularité de l’œuvre

«((46)On peut relire dix fois Combray sans reprendre Albertine disparue, et pourtant la loi première de ce livre, c’est bien en quoi sa circularité est incontournable et implacable.)»

, et sa reprise permanente (n’use-t-il pas lui-même de son site ainsi, comme d’un livre s’écrivant ouvert), la lisière entre veille et sommeil (et le lieu où elle règne, la chambre), le rêve et la dématérialisation du réel : puissance de la fiction, qu’atteint toute littérature, dès lors qu’elle est une recherche active, intensive.

Les nombreux passages de fiction biographique (les entretiens imaginaires de Proust et Baudelaire ; l’ascendance supposée de Lautréamont qui serait le père de Marcel Proust, ce dont attesterait une lettre d’un certain Hinstin, précepteur du dit Lautréamont… où l’étoilement produit de la fiction au carré, et potentielle :puisque le dit Hinstin, on le sait, est par ailleurs familialement lié à un certain Général Instin, enterré au cimetière Montparnasse, comme Baudelaire), plus que de seulement ponctuer un texte extrêmement dense et complexe, hyper documenté, savant au plus beau du terme : les fictions ouvrent et lancent le rêve du lecteur.

Proust est une fiction, comme la littérature, comme le réel le sont – lorsqu’ils se montrent à la hauteur du rêve, comme c’est le cas ici.

On pourrait reprendre la si puissante métaphore de la mine, plus haut, pour conclure sur la ressource précieuse que constitue ce livre ; on relancera plutôt l’appétit qu’il ouvre, par cette réflexion, qui m’avait déjà frappée lors du festival Ecrivains en bord de mer, cet été, à La Baule (voir la vidéo ici) :

« (16) Défi logique posé à Proust lui-même : construire volontairement une œuvre dont l’unité ne pourrait échapper au « factice » qu’à condition de ne pas procéder d’une intention. »

Ou on relancera, encore, cet incessant aiguillon, par cette remarque-ci :

« (27) Proust est une littérature de la dématérialisation du réel, de la construction d’imaginaire dans le processus même qui nomme et les choses et nous-mêmes, et ce par quoi, dans cette disjonction du langage et du réel, nous apprenons qu’il est impossible d’apprendre à se comporter soi-même. La marche procède d’un déséquilibre, de notre relation aux autres il en serait de même et c’est de ce déséquilibre précisément que Proust traite»

————————————————————————

Proust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013, 352 pages, ISBN 2021100731)

Virginie Poitrasson, Il faut toujours garder en tête une formule magique. 

(Texte lu avant la lecture de Virginie Poitrasson à Midi Minuit poésie 13ème édition, samedi 12 octobre 2013, 22h45, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2014, en juin 2014)

Virginie Poitrasson,  Il faut toujours garder en tête une formule magique.

Ou, par ailleurs :

« Enoncés et puis soudain la vocalise chick-a-dee-dee-dee comme nombril, centre de gravité, pas peu nostalgique, le monde tout entier est brodé, perlé, ses sections terrestres et célestes et aussi ses espèces végétales, animales et humaines. Juste une question de gravité, de désignation.

Broder pour mieux désigner, sommes-nous ces pauvres bavards grimaçants ? »

C’est tout un programme. Dans tous les cas, à chaque instant, tout un programme. C’est tout un programme à chaque ligne, ou vers libre, ou demi-ligne, ou paragraphe, tout un programme en redéploiement permanent, chez Virginie Poitrasson, un programme de production de mouvement au cœur de formes changeantes.

Il faut toujours garder en tête une formule magique : le titre de la performance à suivre, et du livre dont elle est tirée (tirée, au sens de hissée : comme les bateaux qu’on met dans des bouteilles, on ajoute une dimension et monte quelque chose qui dans le texte résidait sans qu’on le voie encore, ou pas complètement, en 2D).

Il faut toujours garder en tête une formule magique, titre injonctif dont on pourrait retourner examiner inspecter chaque terme tant ils affirment, isolément, et tellement plus encore, ajoutés. La formule formule magique en appelle aux sorcières, magiciens, fantômes, puissances des mystères et l’enfance qu’ils convoquent aussitôt. La formule formule magique en appelle au langage, aux ritournelles chuchotées intérieur-extérieur, les chick-a-dee-dee-dee  (en français zinzinulation, chant de la mésange), le hiyahiiiyyahaa whoush (chant de guerre téléchargeable) – et l’enfance qu’ils convoquent, ailleurs. La formule formule magique en appelle aux formes qui tiennent les textes (trousseau à l’ancienne, énumération des textiles, en symétrie sur les deux pages en regard, 22 et 23 de celui-ci ; dessins encadrant le texte dans son livre intitulé Tendre les liens, chez publie.net), signes tracés du bout d’un bâton dans le sable – et l’enfance qu’ils convoquent, tierce.

Chaque poème est polymorphe, il y a du son, de la typo, des phrases, des vers peut-être. Et chaque forme est passagère, évoluant, voire mutant, tout  en s’édifiant. Pour dire cette profusion, on citera l’excellente quatrième de couverture du livre, à L’Attente, laquelle par une belle astuce de maquette, est en première, figure de décentrement qui sied :

« Chez Virginie Poitrasson, l’écriture est à la fois événement, retranscription, décryptage et réflexion. »

Les quatre oui, au moins, et ceci à chaque instant, ajoutera-t-on.

Les signes et les lignes et les plis, plis des textiles et mouvement dans le mouvement du texte et de la pensée qu’ils permettent. Non quantifiable, toujours plus grand. Le pli et le grain sont deux des motifs et têtes de paragraphe dans Il faut. Deux formes infiniment déclinables, modulables, imbricables, deux formes de la combinaison desquelles apparaît une représentation du monde, une cosmologie en petit.

Citons :

« Et c’est déjà disparu, apparu encore un peu plus loin, au loin, par les lointains que l’on génère si frénétiquement, fastes mélanges, lignes du désir au-delà de la raison et c’est un peu plus disparu, je m’éloigne de l’attraction, un centre est toujours de trop, comme une obsession du déploiement. J’aime cette déraison du signe, là à jamais disparu, ici pourtant déjà éloigné. Et je m’aligne, oui, sur les lignes de la main, un avenir vers les lointains, être dans la trame et pourtant à reculons. »

Ecrit-elle ailleurs, et l’on observe le programme à l’œuvre.

Il faut toujours garder en tête une formule magique, cette injonction c’est aussi celle, imagine-t-on, d’avant prendre parole et place sur scène, souffler trois fois dans sa main pour conjurer les trouilles, se faire savoir que ça ira, la réalité du moment on en a écrit le grimoire et le mode d’emploi.

Il faut toujours garder en tête une formule magique, cette injonction est rassurance : tout ira, oui, tout ira, si l’on n’omet d’emporter avec soi ce qu’il faut de déraison. N’oubliez pas. Décentrez-vous d’un rien, léger léger, et tout ira.

Bonne écoute.

—————————-

Virginie Poitrasson,  Il faut toujours garder en tête une formule magique. Récit textile, paru en février 2012, éditions de l’Attente
14,5 x 20 cm, 132 pages, isbn : 978-2-36242-019-1

un centre est toujours de trop (Virginie Poitrasson)

« Et c’est déjà disparu, apparu encore un peu plus loin, au loin, par les lointains que l’on génère si frénétiquement, fastes mélanges, lignes du désir au-delà de la raison et c’est un peu plus disparu, je m’éloigne de l’attraction, un centre est toujours de trop, comme une obsession du déploiement. J’aime cette déraison du signe, là à jamais disparu, ici pourtant déjà éloigné. Et je m’aligne, oui, sur les lignes de la main, un avenir vers les lointains, être dans la trame et pourtant à reculons. »

(Extrait de: « Tendre les liens. », de Virginie Poitrasson, publie.net, ISBN 978-2-8145-0207-9)

—————————————————

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Découvrir un auteur en accéléré, c’est toujours un peu ce que permet / contraint cette commande, faite par la Maison de la poésie de Nantes lors de l’annuelle édition de Midi-Minuit (déjà la XIIIème, ce week-end, du 10 au 12 octobre 2013 à Nantes), à quelques-unes et -uns, de présenter en quelques milliers de signes les poètes, plasticiens, performers, musiciens invités – j’y souscris depuis un petit paquet d’années maintenant, et ces présentations sont pour la plupart réunies sur ce site. Cette année c’est l’étonnante Virginie Poitrasson qui me retient, avec force fougue, en ses nasses, plis et déplis de textes et de tissus. (Les deux mots on le sait ont origine commune). Elle lira samedi soir et formera matières dérivées et tonnantes depuis son excellent et virevoltant Il faut toujours garder en tête une formule magique (éditions de l’Attente, 2012), mais c’est de Tendre les liens, paru chez publie.net, que sont issues les lignes, ci-dessus. Lesquelles font réponse, voire explication, au suscité livre paru à l’Attente ; qui dans le même temps, comme en retour, les documente, les expanse – et ce moment de la plongée dans l’auteur où tout semble se répondre, c’est aussi de mon désir en marche, de mon écriture en faction. Un curieux précipité.

Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande (Bruce Bégout, Suburbia)

« L’émotion même qui naît dans les villes découle de ce trouble de la reconnaissance. Tout y paraît proche, et en même temps, signale un lointain inaccessible. C’est que l’esprit qui s’est extériorisé peu à peu dans les murs, les panneaux, les enseignes, les événements, le mobilier, les vêtements, s’est en quelque sorte perdu dans l’Autre. Il prend ainsi l’aspect de l’étranger alors même qu’il aurait dû être partout chez lui, dans son salon universel. Où que nous allions dans les villes, nous mettons toujours nos pieds dans les pas des autres, nous rencontrons des lieux et des choses qu’ils ont conçus, fabriqués, édifiés. La sensibilité urbaine est faite de cette capacité à percevoir les signes émis du passé par des auteurs multiples et absents, d’être réceptifs aux marques de nos prédécesseurs. Voilà pourquoi l’homme moderne, face à la croissance des mégalopoles, sait que tout ce qui l’entoure lui parle directement (car, en définitive, ce n’est rien d’autre que ce qu’il est, veut, pense, rêve, imagine, organise, etc.), mais il ne comprend plus en quelle langue. L’agnosie le gagne. Il entend, mais ne comprend plus. Il a l’intime conviction que les phénomènes urbains ne sont que les objectivations de besoins et de désirs humains très facilement compréhensibles, cependant les formes complexes, changeantes et paradoxales qu’ils prennent à l’âge industriel le troublent aussitôt comme des manifestations inconnues. La phénoménalité urbaine s’explique par ce retournement inexplicable de l’objectivé en objectivité. On pourrait nommer ce mécanisme de basculement du même dans l’autre aliénation, le devenir-étranger à soi-même. Non pas forcément une aliénation malheureuse et périlleuse qui nous dépossèderait de ce que nous sommes et nous arracherait à notre essence, mais une aliénation qui, nous confrontant à une part de nous-mêmes qui s’est détachée, nous ferait paraître tout autre, méconnaissable à nos propres yeux dans nos nouveaux habits. L’image dans le miroir s’est troublée. L’homme moderne est ainsi fasciné par les villes ; elles lui paraissent proches et lointaines, familières et étrangères, si prosaïques dans leur organisation et si poétique dans leurs écarts. Elles ne sont que des morceaux de nos esprits qui se sont fixés dans la matière et qui, vus de là-bas, nous paraissent incroyablement différents de ce qu’ils étaient lorsqu’ils vivaient auprès de nous sous la forme de vécus internes. Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande. »

(Bruce Bégout, in Suburbia, p.116, éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

—————————————————

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

(Bruce Bégout,  Suburbia,  éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

Ce week-end d’octobre, à Montélimar, j’aurai le plaisir d’interroger (Anthony Poiraudeau et) Bruce Bégout à propos de « nouvelles dérives urbaines ». Honneur et trouille tranquille, car Bégout, pour en avoir déjà mis en ligne une captation vidéo, je sais que j’aime à l’écouter comme à le lire, voire que je m’en contenterais bien, sagement assis dans la position de l’apprenant. (Et que d’animer un débat ne permet pas de se contenter d’écouter, il faut être présent, disponible, prêt à la relance, il faut aider à faire-passer). L’occasion et le prétexte de relire, de noter, de lier (notamment avec ce que je sais du travail, encore neuf en livre, mais plus ancré en web d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai parlé par ailleurs). Un passage comme celui d’au-dessus, par exemple : pas moyen de couper, tailler dedans, tant tout cela s’écoule en limpidité. Une limpidité qui, même si toute autre (rythmiquement, lexicalement), me fait résonner celle de Jean-Christophe Bailly, une pensée en telle fluidité qu’elle fait musique. Il y a chez Bégout, et notamment dans cet essai (compilation d’articles, interventions, textes courts), des proximités thématiques avec Bailly (eh bien, pour le dire simple : la ville ; pour cadrer plus serré : l’exploration par le déplacement des lieux de la ville ; pour resserrer encore : une expérience de pensée de par, avec cette observation en mouvement) – mais aussi des écarts, modulations : un rapport autre au Centre-Ville, à la périphérie. Mais dans les deux cas, le regard se porte sur les interstices, une façon de percevoir et surtout de nous rendre perceptible des objets rendus invisibles, à force d’être inusités du regard. La ville fantôme de Poiraudeau est forcément, sinon dans le viseur de Bruce Bégout, du moins dans ses champs d’investigation potentiels.

Dimanche nous parlerons de cela : marcher et écrire ; comment regarder quoi ; et aussi de Philippe Vasset, qui devait être présent et  pris par ailleurs, ne pourra être parmi nous. En attendant, profiter de Suburbia.