Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande (Bruce Bégout, Suburbia)

« L’émotion même qui naît dans les villes découle de ce trouble de la reconnaissance. Tout y paraît proche, et en même temps, signale un lointain inaccessible. C’est que l’esprit qui s’est extériorisé peu à peu dans les murs, les panneaux, les enseignes, les événements, le mobilier, les vêtements, s’est en quelque sorte perdu dans l’Autre. Il prend ainsi l’aspect de l’étranger alors même qu’il aurait dû être partout chez lui, dans son salon universel. Où que nous allions dans les villes, nous mettons toujours nos pieds dans les pas des autres, nous rencontrons des lieux et des choses qu’ils ont conçus, fabriqués, édifiés. La sensibilité urbaine est faite de cette capacité à percevoir les signes émis du passé par des auteurs multiples et absents, d’être réceptifs aux marques de nos prédécesseurs. Voilà pourquoi l’homme moderne, face à la croissance des mégalopoles, sait que tout ce qui l’entoure lui parle directement (car, en définitive, ce n’est rien d’autre que ce qu’il est, veut, pense, rêve, imagine, organise, etc.), mais il ne comprend plus en quelle langue. L’agnosie le gagne. Il entend, mais ne comprend plus. Il a l’intime conviction que les phénomènes urbains ne sont que les objectivations de besoins et de désirs humains très facilement compréhensibles, cependant les formes complexes, changeantes et paradoxales qu’ils prennent à l’âge industriel le troublent aussitôt comme des manifestations inconnues. La phénoménalité urbaine s’explique par ce retournement inexplicable de l’objectivé en objectivité. On pourrait nommer ce mécanisme de basculement du même dans l’autre aliénation, le devenir-étranger à soi-même. Non pas forcément une aliénation malheureuse et périlleuse qui nous dépossèderait de ce que nous sommes et nous arracherait à notre essence, mais une aliénation qui, nous confrontant à une part de nous-mêmes qui s’est détachée, nous ferait paraître tout autre, méconnaissable à nos propres yeux dans nos nouveaux habits. L’image dans le miroir s’est troublée. L’homme moderne est ainsi fasciné par les villes ; elles lui paraissent proches et lointaines, familières et étrangères, si prosaïques dans leur organisation et si poétique dans leurs écarts. Elles ne sont que des morceaux de nos esprits qui se sont fixés dans la matière et qui, vus de là-bas, nous paraissent incroyablement différents de ce qu’ils étaient lorsqu’ils vivaient auprès de nous sous la forme de vécus internes. Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande. »

(Bruce Bégout, in Suburbia, p.116, éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

—————————————————

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

(Bruce Bégout,  Suburbia,  éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

Ce week-end d’octobre, à Montélimar, j’aurai le plaisir d’interroger (Anthony Poiraudeau et) Bruce Bégout à propos de « nouvelles dérives urbaines ». Honneur et trouille tranquille, car Bégout, pour en avoir déjà mis en ligne une captation vidéo, je sais que j’aime à l’écouter comme à le lire, voire que je m’en contenterais bien, sagement assis dans la position de l’apprenant. (Et que d’animer un débat ne permet pas de se contenter d’écouter, il faut être présent, disponible, prêt à la relance, il faut aider à faire-passer). L’occasion et le prétexte de relire, de noter, de lier (notamment avec ce que je sais du travail, encore neuf en livre, mais plus ancré en web d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai parlé par ailleurs). Un passage comme celui d’au-dessus, par exemple : pas moyen de couper, tailler dedans, tant tout cela s’écoule en limpidité. Une limpidité qui, même si toute autre (rythmiquement, lexicalement), me fait résonner celle de Jean-Christophe Bailly, une pensée en telle fluidité qu’elle fait musique. Il y a chez Bégout, et notamment dans cet essai (compilation d’articles, interventions, textes courts), des proximités thématiques avec Bailly (eh bien, pour le dire simple : la ville ; pour cadrer plus serré : l’exploration par le déplacement des lieux de la ville ; pour resserrer encore : une expérience de pensée de par, avec cette observation en mouvement) – mais aussi des écarts, modulations : un rapport autre au Centre-Ville, à la périphérie. Mais dans les deux cas, le regard se porte sur les interstices, une façon de percevoir et surtout de nous rendre perceptible des objets rendus invisibles, à force d’être inusités du regard. La ville fantôme de Poiraudeau est forcément, sinon dans le viseur de Bruce Bégout, du moins dans ses champs d’investigation potentiels.

Dimanche nous parlerons de cela : marcher et écrire ; comment regarder quoi ; et aussi de Philippe Vasset, qui devait être présent et  pris par ailleurs, ne pourra être parmi nous. En attendant, profiter de Suburbia.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s