«Notre amour des pelleteuses» (Proust est une fiction, François Bon, Seuil, coll. Fictions et Cie)

fiction-proustProust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013)

(Reprise amplifiée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 65)

« La métaphore du bassin minier intérieur, pour nous toute une richesse : d’abord parce qu’à la surface rien ne se voit – il faut le puits, et descendre. Immédiatement, si on applique la métaphore à la lettre, on est dans une disposition spatiale à multiples couches et profondeurs. Dans une mine, chaque galerie ne dispose que de son propre environnement : on ne se voit pas de l’une à l’autre, le réseau qu’elles forment est une arborescence qui ne peut chaque fois être considérée que depuis un seul de ses points. Enfin, une mine n’existe que parce qu’on la creuse, et ne crée sa richesse qu’à mesure qu’elle l’extrait dans la nuit minérale qui l’environne, toujours plus loin et sans plus de but au-devant que ce que Heidegger nommait les Holzwege, chemins des bûcherons dans la forêt, qui ne vont nulle part. »

La première impression produite par cet essai, c’est surtout celle de retrouver son Bon (comme on dit « relire son Proust ») où il nous avait laissé, au terme de cette étonnante, et si belle <i>Autobiographie des objets (parue en 2012, reprise en poche chez Point seuil cet automne), qui cheminait entre technologies et visions du monde associées, pour en arriver-revenir au livre, dans son poignant final (une armoire aux livres dans une vieille maison de Vendée). Le chemin (d’écriture, de lecture) se poursuit en cohérence, comme si c’est à l’œuvre de Marcel Proust que devait, nécessairement, aboutir cette exploration intérieure-là.

En travaillant cet essai, en live, sur son site tierslivre.net, ainsi qu’il procède maintenant pour chacun de ses livres, organisant sa recherche dans « la Recherche » en billets quotidiens, (voir les bonus et alentours, toujours à lire en ligne), Bon a traversé celle-ci selon un découpage original : des thèmes à émerger (nombreux et discutés, passés au scalpel d’une érudition phénoménale, au sens propre : l’érudition est active, vivante, matière et nourriture, moteur et adjuvant), celui qui rayonne avec le plus d’intensité est d’abord le rapport de Proust à la technologie.

« (La question posée est bien celle d’une poétique susceptible de se hisser à ces objets neufs (…))»

Et, ailleurs :

« J’ai lu une fois une édition scolaire de L’Éducation sentimentale, qui devait être au programme du bac français, et comportait à la fin le traditionnel commentaire pédagogique, j’y avais retrouvé cette phrase de Proust sur Flaubert, accompagnée des mots suivants : « on mesure bien la réticence de Proust à l’art mécanique et exagéré de Flaubert », disait le pédagogue. Peut-être est-ce lui qui a raison, peut-être moi. Je ne sais pas si c’est notre goût en littérature qui diffère, ou simplement notre amour des pelleteuses. »

Et le principe de recherche génétique choisi (par comptage du nombre d’occurrences de certains mots-clés, comme photographie, aéroplane ou automobile, dans À la Recherche du temps perdu, relevé grandement facilité par les objets de lecture électronique) produit une mise en abyme excitante, joueuse, bien au-delà de l’anecdote première. Le retour opéré par ce biais est celui d’un retour aux origines technologiques autant que littéraires, deux items indissociables chez Bon.

D’autres rapports se font avec ce qui le taraude, comme la circularité de l’œuvre

«((46)On peut relire dix fois Combray sans reprendre Albertine disparue, et pourtant la loi première de ce livre, c’est bien en quoi sa circularité est incontournable et implacable.)»

, et sa reprise permanente (n’use-t-il pas lui-même de son site ainsi, comme d’un livre s’écrivant ouvert), la lisière entre veille et sommeil (et le lieu où elle règne, la chambre), le rêve et la dématérialisation du réel : puissance de la fiction, qu’atteint toute littérature, dès lors qu’elle est une recherche active, intensive.

Les nombreux passages de fiction biographique (les entretiens imaginaires de Proust et Baudelaire ; l’ascendance supposée de Lautréamont qui serait le père de Marcel Proust, ce dont attesterait une lettre d’un certain Hinstin, précepteur du dit Lautréamont… où l’étoilement produit de la fiction au carré, et potentielle :puisque le dit Hinstin, on le sait, est par ailleurs familialement lié à un certain Général Instin, enterré au cimetière Montparnasse, comme Baudelaire), plus que de seulement ponctuer un texte extrêmement dense et complexe, hyper documenté, savant au plus beau du terme : les fictions ouvrent et lancent le rêve du lecteur.

Proust est une fiction, comme la littérature, comme le réel le sont – lorsqu’ils se montrent à la hauteur du rêve, comme c’est le cas ici.

On pourrait reprendre la si puissante métaphore de la mine, plus haut, pour conclure sur la ressource précieuse que constitue ce livre ; on relancera plutôt l’appétit qu’il ouvre, par cette réflexion, qui m’avait déjà frappée lors du festival Ecrivains en bord de mer, cet été, à La Baule (voir la vidéo ici) :

« (16) Défi logique posé à Proust lui-même : construire volontairement une œuvre dont l’unité ne pourrait échapper au « factice » qu’à condition de ne pas procéder d’une intention. »

Ou on relancera, encore, cet incessant aiguillon, par cette remarque-ci :

« (27) Proust est une littérature de la dématérialisation du réel, de la construction d’imaginaire dans le processus même qui nomme et les choses et nous-mêmes, et ce par quoi, dans cette disjonction du langage et du réel, nous apprenons qu’il est impossible d’apprendre à se comporter soi-même. La marche procède d’un déséquilibre, de notre relation aux autres il en serait de même et c’est de ce déséquilibre précisément que Proust traite»

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Proust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013, 352 pages, ISBN 2021100731)

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