Archives mensuelles : novembre 2013

Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013)

expo voyage(photo gb – d’après Follow the leaders de Isaac Cordal, voyage à nantes 2013)

[Rencontre publique avec Xavier Boissel à propos d’Autopsie des ombres, mercredi 11 décembre à 18h30 au Lieu Unique, Nantes.]

Captation audio de cet entretien : http://remue.net/audio/2013/xavierboissel-lieuuniquenanteslitt11-12-13.mp3

La guerre d’après

(à propos d’Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013),)

Lorsque le lieutenant les avait réunis en fin d’après-midi pour leur exposer la situation, ils n’y avaient pas trop cru ; l’enclave avait été totalement évacuée ; ce n’était qu’un brouillard de mots, abstraits, friable comme un pain de savon ; ils s’attendaient à trouver une ville de ruines, certes, mais peuplée de ces spectres qui ne peuvent jamais fuir – les vieilles gens et les pauvres ; mais non, il n’y avait plus un seul civil, tous les hommes, toutes les femmes, avec leur père, leur mère, avec leurs enfants avaient quitté la ville, et ils l’avaient croisé toute la journée, cet interminable cortège d’automobiles bondées de passagers, avec une lueur d’effroi dans le regard. Enfouie au fond de sa mémoire, tandis qu’il repensait aux mots du lieutenant, une image comme un instantané, ou plutôt, une scène – et sur le moment, quand il l’avait observée, il n’avait pensé à rien : une femme et son fils morts devant leur maison avec tous leurs effets éparpillés autour d’eux, et lorsqu’il se concentrait de toutes ses forces pour délimiter les contours de cette scène avec précision, il ne voyait jamais les points d’impact des blessures, juste leurs cheveux flotter dans le vent, leurs vêtements et les jouets ballotés. Ce n’était pas une guerre comme les autres et les conflagrations de cette guerre annonçaient une autre mise en forme de la violence, fragmentée, sans rituel, où ni le duel ni la réciprocité n’aurait sa place – une déchéance de la forme. Il n’y avait plus de civil, plus de militaires, plus d’ennemi, plus de criminels, mais une concaténation d’ordres réduits au minimum – s’interposer, ne pas intervenir – qui venaient se greffer sur la synchronisation des opinions.

Ce livre de Xavier Boissel est un livre de guerre – de celle d’après. De celle qui détonne en continu dans le si seul silence d’après. Il est d’ailleurs presque abusif, de ma part, de n’’en extraire ce passage-là, qui n’est pas le plus « représentatif » de la tonalité majeure. Mais : il est si beau, cet extrait, qui évoque si exactement en quelques lignes, cette concaténation de motifs extrêmes, irréductibles, constituant cet impossible qu’on nomme la guerre : l’attente, toujours, lancinante, et le surgissement dans cette attente-toujours d’images-de-la-guerre, images dont l’irruption seule semble à même d’informer ceux-là qui y participent ; et cette confusion ralentie, ambiance piscine sans eau, attente-toujours chlorée de ce qui ne sait se nommer, entre perdus pareils qui font mine (mine de maîtrise, de déjà tant vues de choses tues) ; ce cloaque sans relief, ces longues heures indéterminées, qu’évoquait Jean Hatzfeld à propos du même conflit yougoslave dans « L’air de la guerre« ).

(ndr – Tout ce à quoi je me suis abstenu de toucher lorsqu’il m’est arrivé d’écrire à propos de [la guerre], précaution soulignée par ces crochets, en connaissance de cause, ayant beaucoup lu sur [la guerre] dont il était question et me méfiant des projections. D’où la forte impression que me font ces passages, impression de saisissement extrême : figure d’hypotypose (excusez la préciosité du substantif un peu rare, mais il correspond exactement à l’effet produit sur moi.)

Ce livre de Xavier Boissel, annonçais-je, est celui de l’après, du soldat revenu de ce à quoi nul ne comprend jamais rien ou presque, et moins encore cette fois : celui-ci est un ancien casque bleu, c’est-à-dire un soldat d’une paix absconse, revenu d’un conflit auquel personne ne comprenait grand-chose. Un abîmé en vain, pour rien que moins, que cette ombre qui se traîne, clopes et alcool, pour tenter de trouver quelque goût à quelque chose, se dit-on au premier abord. Mais plutôt, à mieux y regarder, une figure fantomatique, en quête indéterminée, en quête d’un objet de quête, figure qui le demeure, qui demeure, simple silhouette – même quand on nous y fait entrer, cette conscience nous demeure lisse et lointaine :

« Pour l’instant – et bien qu’il ait déposé les armes – nous pouvons affirmer qu’il a capitulé et les raisons d’une telle capitulation restent insondables ; non pas que le sujet soit indiscernable, pour autant saurons-nous livrer quelque explication s’emboîtant dans les quelques indices semés par lui, signes de son identité lacunaire. Tout au plus, pour au mieux circonscrire la manière de somnambule qu’il fut, nous dirons que sur le cortège des rêves, le temps a passé – qu’il est entré dans ce temps – et que ces rêves, le temps les a flétris. Nous pouvons peut-être même affirmer qu’il a donné congé à toutes les appartenances – qu’il est arrivé à ce point d’indivision où la nécessité du monde fait défaut. »

Le dit personnage s’appelle Pierre Narval, et la citation de Melville en exergue (« J’aime tous les hommes qui plongent ») est aussi un indice : cet homme-là, qui est allé là-bas, celui-ci donc qui plongea, plutôt que d’y trouver quelque supplément d’âme, s’est défait d’une part (encombrante, pesante) de lui-même.

Ne reste de lui qu’une ombre où projeter des images – les siennes, les nôtres, celles qui surgissent en partage impossible.

Ces images qui surgissent, oui : Les scènes de souvenir de ce qui ne fut pas un combat (mais qu’est-ce, à proprement parler, qu’un combat, dans ces guerres dites moderne, entre snipers, drones et « chirurgie » lointaine?) ne sont pas nombreuses mais extrêmement fortes, rendues à distance, juste ce qu’il faut. Le massacre d’animaux dans une enclave suffit à potentialiser les déclinaisons du principe à notre espèce animale, qui eurent lieu en même temps, à quelques dizaines de kilomètres (Boissel, quant à cette présence animale, et ce massacre en particulier, dit aussi dans cet excellent entretien avec Christine Marcandier pour Mediapart, à quel point le massacre des animaux précède (autorise ?) souvent celui des humains.

Ces images crèvent la torpeur silencieuse de cette errance, avivent la douleur. Aggravent la tristesse – tristesse sans mélancolie (« je voulais montrer à quel point ce personnage était réifié », « Tout est vivant sauf le personnage » affirme encore Boissel dans ce même entretien)).

Ces quelques images qui traversent ou défilent sur cet homme-ombre dont Xavier Boissel trace un portrait mobile (dedans, dehors, en focalisation mobile mais pour autant jamais trop incarnée), leur violente exclamation, peu à peu semblent s’atténuer, pour peut-être laisser place à du langage à nouveau, même si l’excipit nous en indique, sinon le contraire, du moins le revers (« Les mots sont des blocs de pierre »). Nulle libération par le langage, nulle catharsis – un peu de la tristesse peut-être qui cède, des surfaces neuves à arpenter, mais nous n’en saurons guère plus.

Il y a une carcasse de voiture en contrebas, relique qu’on dirait sacrificielle, qu’on dirait d’une « remise en marche ». Il y a la présence de l‘eau, celle de la mer, une forme de retour à la nature, qui, s’il ne redonne pas d’espoir à cette ombre (on n’en est pas là), permet au support, à la silhouette d’avancer vers un ailleurs – ces surfaces neuves à arpenter.

On songe alors à ce livre si différent, a priori, de Xavier Boissel, Paris est une leurre (paru en 2012 aux mêmes éditions Inculte), évocation d’un faux Paris construit durant la guerre 14-18 (la guerre, encore), et de l’enquête sur ses traces actuelles : une œuvre géographique au sens géométrique plus que topographique. Un relevé des traces, des surfaces, des silhouettes, même à demi effacées. Les deux livres sont très différents dans leur dispositif, dans leur mode d’énonciation, dans leur phrasé – mais quelque chose de ce goût des lignes tracées dans l’espace les relie. Quelque chose aussi de ce rapport à la mémoire non commémorative, mais passant par les traces concrètes, effectives, d’où considérer, mettre en perspective. De l’Histoire faire surgir des surfaces neuves à arpenter.

C’est toujours la même histoire, dit l’incipit. Les mots sont des blocs de pierre, dit l’excipit. Entre les deux, Xavier Boissel trace des lignes, et les espaces qu’elles définissent, les formes qu’elles dessinent, permettent. (Sans rien promettre, permettent).

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Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013), ISBN : 9791091887175

A lire : l’excellente critique de Christine Marcandier sur Mediapart.

A voir : ce roboratif et passionnant entretien de la même avec Xavier Boissel.

Xavier Boissel, Autopsie des ombres par Mediapart

Mathias Énard – Intense et doux (en lecture à Chambord ce dimanche 24 novembre)

Mathias Enard lit à Chambord ce week-end, où je ne serai pas, Chambord c’est loin de chez moi – mais la relation nouée avec cette région, avec livre au centre, puis Ciclic, fait que ce qui s’y passe, même lointain, me demeure proche. J’avais écrit ce long article de présentation de l’excellente saison de lectures à Chambord, je me permets d’en reprendre ici même ce que j’avais écrit de Mathias Enard à cette occasion : même courte, cette notice évoque l’intensité à l’œuvre dans ses livres – et redit que cette intensité résulte d’un travail de fond, d’écriture. Enard (différemment mais à l’instar d’une Maylis de Kerangal), brasse large. Et en précision. Alors si vous vous vous trouvez aux alentours, passez votre dimanche au château…

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Mathias-Enard©Melki2012

Mathias Enard –

« La vie consume tout – les livres nous accompagnent , comme mes polars à deux sous, ces prolétaires de la littérature, compagnons de route, dans la révolte ou la résignation, dans la foi ou l’abandon.  » (Rue des voleurs, Actes Sud, 2012).

Il n’est pas si courant qu’un écrivain encore jeune (la quarantaine juste effleurée) soit si unanimement (et légitimement) considéré comme un très grand. Mathias Enard, depuis l’incroyable Zone (2008), enchaîne avec une tranquille assurance les succès critiques et publics, ainsi que les prix littéraires. La facilité ou la désinvolture ne sont pourtant pas de mise chez Enard, dont chacun des livres semble une remise en question, formelle et narrative, du précédent : Zone, basé sur sur longue phrases courant sur des centaines de pages ; Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, dans une langue lumineuse et classique ; Rue des voleurs jouant des codes et manières du roman noir pour rendre le fracas des rues de Barcelone insurgée et celui des Révolutions arabes. Le bassin Méditerranéen, les richesses et complexités de la langue et des mondes arabes relient beaucoup de ses livres entre eux. Mais toujours appréhendés, visités, éclairés depuis un nouveau point de vue. Irréductible Enard, dont le multilinguisme, le goût des voyages ont formé la langue, le goût des fables (il traduit l’arabe et le persan) et la quête d’empathie. Qu’il fasse vivre et parler Michel-Ange, un sniper (dans La Perfection du tir) ou un jeune Marocain ivre de désir face aux murs de plus en plus infranchissables d’une Europe qui s’effrite (dans Rue des Voleurs), c’est toujours leur intensité qu’il capte et réverbère. Et si la vie les consume tous, leur vie en livres nous accompagne. Loin.

Un chantier numérique à deux pas (de chez moi) (Anne Savelli, Roxane Lecomte)

Anne Savelli, Roxane Lecomte : lire, écrire dans/sur/avec/par/pour le numérique (mardi 19 novembre, 19h, médiathèque Diderot, Rezé)

(photo par Catherine Lenoble, [lire+ecrire numérique 4])

J’habite à côté depuis peu, j’irai donc en marchant, j’aime bien aller en marchant. Marcher en silence avant de parler et écouter. Macération tranquille d’un bouillon mental, du brouillon d’une conversation à venir. Car on règle le souffle (si du moins l’on n’est pas en retard, car alors à l’inverse, pressant le pas ahanant, on risque de dérègler tout) pour achever les préparatifs.

Quand on rencontre – en public –  une personne qu’on connaît, il y a une forme de reconfiguration du rapport. Mais quand on rencontre en public deux personnes qu’on a déjà rencontrées – en public -, il y a addition de ces reconfigurations : il faut inventer une forme, un chemin de dialogue, entre deux personnes, chemin qui ne soit aucun de ceux déjà empruntés, mais qui ne soit pas gêné de les croiser, qui rejoue nécessairement des moments déjà joués – car celles et ceux qui vous écoutent, en face, et à qui tout cela s’adresse, elles et ils n’étaient pas là les fois précédentes. Il y a une part d’artifice dans toute improvisation, il y a des gammes, des patterns, les musiciens vous le diront. Là, il y a des endroits par lesquels être déjà passés, où pourtant repasser, endroits d’où des questions se posent et agiront. S’inventeront. (L’invention c’est chaque jour, si l’on se bouscule un peu).

Anne Savelli est auteure (notamment de l’excellent Décor Lafayette cette année chez Inculte), elle écrit en blog depuis de nombreuses années. En 2013 on n’a cessé de se croiser,  de faire ensemble à des places variées, modulées : un débat au Lieu Unique en février, où je l’interrogeai avec Yves Pagès sur leur manière d’envisager leur blog et l’écriture en ligne ; ce stage partagé en avril, avec la Ligue de l’enseignement (raconté ici) ; la mise en ligne quotidienne des 13 épisodes de Dita Kepler, en juin, texte animé en feuilleton, imaginé par elle avec Joachim Séné l’indispensable ; et cette séance d‘atelier numérique que j’en ai tirée, début novembre, dans cette même médiathèque de Rezé.

Roxane Lecomte est webdesigneuse, un substantif bien barbare et fort laid ; disons alors qu’elle fait des livres, conçus avec (mais c’est le cas de tous les livres, qui sont initialement un fichier informatique) et vers un environnement numérique. Des fichiers epubs (pour publie.net, notamment). Mais pas un décalque d’un export in-design une adaptation linéaire,  non – elle conçoit quelque chose (un fichier) qui s’adapte au texte, aux usages, aux machines – elle fabrique des potentialités. Et elle en parle très bien, comme lors de cette journée où nous les avons invités et questionnés Catherine Lenoble et  avec son compère Jiminy Panoz pour la journée 4 de ce cyle conçu pour le CRL :

Et comment pense-t-on cet objet, en continuité ou en rupture avec la chaîne graphique et les circuits d’impression traditionnels de fabrication du livre ? Chapal&Panoz nous le disent clairement : il y a continuité ET rupture. Le livre numérique est un hybride entre un livre papier et site web. Au départ il y a toujours un texte, fabriqué selon les mêmes étapes que le livre, le texte est relu avec l’auteur, le travail d’accompagnement éditorial n’a pas disparu mais la page n’existe plus et le texte est devenu un flux.

Vidéos

Captation vidéo, épisode#1

Captation vidéo, épisode#2

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Mardi soir, donc, une discussion depuis leur propre pratique, espoirs, déceptions, expériences de chaque jour – car l’invention c’est chaque jour, même repassant par des chemins déjà parcourus. Relire c’est réinventer.

Et le reste de la semaine à l’avenant, avec notamment, en point d’orgue, samedi prochain, des perfs croisées (Anne Savelli avec Joachim Séné, Marcel Proust avec François Bon (feat. Charles Baudelaire et un IPAD).

Le programme est à lire en détail ici

mais en voici le programme  abrégé, ci-dessous (tout est à la médiathèque Diderot – entrée libre)

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Regards sur… le livre numérique

Anne Savelli, Roxane Lecomte – Rencontre croisée mardi 19 novembre à 19h

Les technologies numériques questionnent indéniablement notre rapport à la littérature. Au-delà du simple déplacement de support, elles appellent l’écrivain et l’éditeur à de nouvelles formes de création.
Anne Savelli s’est emparée depuis plusieurs années des outils numériques et construit une œuvre où le papier et le web se font écho.
Roxane Lecomte est ebook designer, elle met en forme des textes, génère des contenus et crée des solutions graphiques adaptées au livre numérique.

Jean-Pierre Suaudeau – Lecture-rencontre (vendredi 22 novembre à 18h)

Puisant son inspiration dans la vie quotidienne, Jean-Pierre Suaudeau construit une narration au plus proche du réel, à l’image de Photo de classe/s dans lequel il dépeint des portraits de parents d’élèves. L’auteur évoquera son travail d’écriture et donnera son point de vue sur l’édition numérique.
Anne Savelli, Joachim SénéDeux voix pour un texte samedi 23 novembre à 15h
Cette création spécialement composée pour l’occasion illustre la démarche de ces deux auteurs qui, à leur façon, jettent des ponts entre écriture et web. Jouant de la complémentarité des supports et des techniques, ils sont présents dans le catalogue de Publie.net et ont récemment réalisé une œuvre commune : Dita Kepler.

François BonProust est une fiction samedi 23 novembre à 17h

L’auteur fera une lecture de Proust est une fiction, un ensemble de cent brefs chapitres autour de À la Recherche du temps perdu. D’abord publié sur le site de François Bon (www.tierslivre.net), ce texte, entre hommage, essai et œuvre de fiction, est paru en septembre aux éditions du Seuil. (voir chronique sur ce site

médiathèque Diderot
entrée libre

Polaroïds de Marie Richeux

richeux

[Rencontre publique avec Marie Richeux à propos de polaroïds et de Polaroïds, mercredi 13 novembre à 18h30 au Lieu Unique, Nantes.]

Captation audio de cet entretien : http://remue.net/audio/2013/mariericheux-lieuuniquenanteslitt13-11-2013.mp3

« La scène est lente. Très lente. Le stroboscope découpe l’espace. Vous êtes assis maintenant, vous attendez que commence le film muet. Une vie, c’est une vie parmi d’autres. Toujours. Ni plus ni. Rien de plus incertain. Il y a comme un goût de déjà. »

Ce livre (paru en 8 octobre 2013) regroupe une sélection parmi les polaroïds, courts textes écrits et lus par Marie Richeux, dans son émission quotidienne intitulée Pas la peine de crier, sur France Culture. Et de cette émission, Georges Didi-Hubermann fut un jour l’invité :

« Dans l’économie – je veux dire le rythme de vie – de Marie Richeux, il s’agit, si j’ai bien compris, d’écrire chaque jour un récit en miniature, l’ekphrasis d’une seule image, l’état des lieux d’une seule situation, et de le transmettre presque aussitôt, façon d’en partager la jouissance, à la radio, par la lecture interposée, la voix jouant ici le rôle du matériau polarisant permettant le « développement instantané » de l’image racontée. »,

écrit Didi-Hubermann dans sa magnifique préface. Les textes, dans le livre ont donc, d’abord, été écrits, puis lus, par Marie Richeux dans Pas la peine de crier, cette heure et quelques d’apesanteur qui lui est allouée comme par miracle, chaque après-midi, par Radio France. Le truc, c’est que, comme Didi-Hubermann, on n’écoute pas, ou si peu, la radio l’après-midi ; et qu’il m’a fallu un hasard de podcasts, une circonstance, le court passage d’amis dans la dite émission, pour en découvrir, après coup (de nuit, je pense, d’hiver, en voiture, j’en suis sûr – mais je triche, car c’est souvent le cas des moments de radio dont on se souvient, tant la nuit les imprime), le hors champ lumineux. Une fort étrange intrusion de douceur, dans le continuum informaculturel radio-ordinaire. Et comme Didi-Hubermann encore (qu’on imite ? On répète ? on s’en fait l’écho, oui, mais elle est très précisément belle, cette préface – et puis, après tout, il y a tant de choses pires à faire dans la vie que d’imiter Didi-Hubermann), on a été, on l’est encore, par cette si audacieuse, allègre, manière de poser les questions aux invités – à ce métier, ainsi modulé, je ne suis pas insensible, puisque pratiquant à mes heures l’exercice, celui de poser des questions, exercice de conversation réelle et mimée à la fois, dont on sait le mélange de rigueur, d’attention, et de relâchement travaillé qu’il requiert -.
Ce moment du Polaroïd, prise de risque étonnante, où Marie Richeux met l’entretien radiophonique en pause, pour lire ses 1500 signes du jour, deux minutes de lecture qui font signe, son, sens, et images, au cœur d’une discussion parfois toute autre ; ce moment du Polaroïd est une étrange cristallisation, qui passe comme sans se faire voir (quand c’est l’après-midi on s’active souvent par ailleurs, et la radio nous fait bruit de fond, décorum), mais dont toujours quelque chose surgit. Même quand, fort occupé par mille autres choses, on n’en distingue rien, on a entendu quelque chose, on le sait – on ne sait pas quoi, mais on sait que quelque chose s’est fait entendre, a tinté (teinté) en soi.
L’examen après-coup (l’effet podcast, qu’évoque Xavier Delaporte dans cet autre texte) est une forme de vérification à laquelle souvent on procède (c’est qu’aussi on y prend goût, à ce rassemblement de couleurs étonnées dans le temps d’une pastille sonore, on s’y fait, à cette rémanence de voiture-nuit que ça nous instille), vieux reste de méfiance, aussi : la radio à ses trucs, ses prosodies, ses petites musiques, qui parfois nous séduisent, parfois s’avèrent trompeuses (lire un jour, imprimé, du Daniel Mermet me fut une assez désagréable surprise – laquelle en contrecoup me rendit sa voix moins complice, par la suite). La voix de Marie Richeux déjà fait poème, couleurs, souriant comme sans manière, clairement détachée dans l’air, tout semblant avancé sans forcer dans son flot. Alors, probe, on se méfie, on ne nous la fera pas, on écoute avec une attention suspicieuse.
Et : En ses Polaroïds, à la réécoute, demeure cette émanation, soudaine douceur, sucrée surprise ; et l’on se penche et commence d’entendre, non plus les inflexions de la voix, mais portées par celles-ci, les alliances contre-nature, traverses, inflexions, pas de côté, celle qui s’exposent en leur concret de langue, dans ces Polaroïds faits livre.
Et : c’est cela qui advient, à la lecture de ces instantanés, la découverte d’une langue,
entre syntaxes en brisures :

« Ses deux omoplates se rejoignent, j’en mettrai ma main à couper. Ma main entre ses deux omoplates. Prologue – deux points : on tranche dans l’air. » (Page 79),

effets de rupture dès l’abord :

« En effet ce sont les phares qui importent. Ça fait deux heures trente-sept minutes, dix-neuf secondes, et une de plus à chaque fois que vous respirerez, que cette voiture est arrêtée. »

, énonciations mouvantes, avec force tutoiement décidé, piquant, emportant :

« C’est le noir complet si tu soustrais la lune. C’est le noir absolu si tu soustrais le bruit lumineux des villes lointaines. » (Page ) « Ceux-là tu ne leur expliques rien. Ce sont eux qui t’expliquent. Ils te prennent dans un coin,ils te gardent dans les deux yeux, ils te balancent un « attends j’t’explique ». Donc tu remballes extrêmement rapidement tout ce que tu trouvais logique, tout ce que tu voulais leur exposer, et la morale surtout, tu remballes ta morale et tu ne cherches pas de col ou de bretelles à leur remonter.ce sont eux qui t,entêtent avec leur couplet. »(page 21)

lexique plein de surprises, de bribes d’oralité (les mots malbac, barbecue, baskets, et ces réels-là qu’ils charrient, ces gens sur lesquels Marie Richeux plutôt que de poser son regard, capte les éclats qu’elle nous donne à voir). Mais, contention de l’effet sonore, dosé au quart de millimètre, jamais en crue, jamais noyant l’image, le pola, qui toujours émerge – les images, qui toujours émergent, fixées nimbées de ce très léger flou du mouvement lancé : le texte fabrique une image en son enchaînement, l’image est isolée mais porte son lien – comme le polaroïd, en sa fugacité irisée, semble capter un peu de la vie, de son grain.

Le livre donc fonctionne, fait effet autre à qui n’aurait jamais entendu la parleuse. Et sa matière hybride enclenche – hybride sur deux plans : en chaque texte, qui, s’il pose un regard tournant autour d’une, ou plusieurs, personnes vues en passant, et s’il maintient son énonciation, qu’elle soit de tutoiement intérieur ou d’adresse, à la première ou troisième personne, fait toujours, au moins, une vrille, pirouette, déport, forward (« comme un goût de déjà ») ; et à l’échelle de l’ensemble, constituant un corpus évidemment hétérogène, un collage dont on reprend les pièces, pour en recomposer une toujours autre version.
Un album.
Un bel album.
(Très).

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Polaroïds, de Marie Richeux,(éditions Sabine Wespieser, 2013), Préface de Georges Didi-Huberman, Disponible en librairie à partir du 3 octobre 2013 au prix de 17 €, 160 p, ISBN : 978-2-84805-154-3