Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013)

expo voyage(photo gb – d’après Follow the leaders de Isaac Cordal, voyage à nantes 2013)

[Rencontre publique avec Xavier Boissel à propos d’Autopsie des ombres, mercredi 11 décembre à 18h30 au Lieu Unique, Nantes.]

Captation audio de cet entretien : http://remue.net/audio/2013/xavierboissel-lieuuniquenanteslitt11-12-13.mp3

La guerre d’après

(à propos d’Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013),)

Lorsque le lieutenant les avait réunis en fin d’après-midi pour leur exposer la situation, ils n’y avaient pas trop cru ; l’enclave avait été totalement évacuée ; ce n’était qu’un brouillard de mots, abstraits, friable comme un pain de savon ; ils s’attendaient à trouver une ville de ruines, certes, mais peuplée de ces spectres qui ne peuvent jamais fuir – les vieilles gens et les pauvres ; mais non, il n’y avait plus un seul civil, tous les hommes, toutes les femmes, avec leur père, leur mère, avec leurs enfants avaient quitté la ville, et ils l’avaient croisé toute la journée, cet interminable cortège d’automobiles bondées de passagers, avec une lueur d’effroi dans le regard. Enfouie au fond de sa mémoire, tandis qu’il repensait aux mots du lieutenant, une image comme un instantané, ou plutôt, une scène – et sur le moment, quand il l’avait observée, il n’avait pensé à rien : une femme et son fils morts devant leur maison avec tous leurs effets éparpillés autour d’eux, et lorsqu’il se concentrait de toutes ses forces pour délimiter les contours de cette scène avec précision, il ne voyait jamais les points d’impact des blessures, juste leurs cheveux flotter dans le vent, leurs vêtements et les jouets ballotés. Ce n’était pas une guerre comme les autres et les conflagrations de cette guerre annonçaient une autre mise en forme de la violence, fragmentée, sans rituel, où ni le duel ni la réciprocité n’aurait sa place – une déchéance de la forme. Il n’y avait plus de civil, plus de militaires, plus d’ennemi, plus de criminels, mais une concaténation d’ordres réduits au minimum – s’interposer, ne pas intervenir – qui venaient se greffer sur la synchronisation des opinions.

Ce livre de Xavier Boissel est un livre de guerre – de celle d’après. De celle qui détonne en continu dans le si seul silence d’après. Il est d’ailleurs presque abusif, de ma part, de n’’en extraire ce passage-là, qui n’est pas le plus « représentatif » de la tonalité majeure. Mais : il est si beau, cet extrait, qui évoque si exactement en quelques lignes, cette concaténation de motifs extrêmes, irréductibles, constituant cet impossible qu’on nomme la guerre : l’attente, toujours, lancinante, et le surgissement dans cette attente-toujours d’images-de-la-guerre, images dont l’irruption seule semble à même d’informer ceux-là qui y participent ; et cette confusion ralentie, ambiance piscine sans eau, attente-toujours chlorée de ce qui ne sait se nommer, entre perdus pareils qui font mine (mine de maîtrise, de déjà tant vues de choses tues) ; ce cloaque sans relief, ces longues heures indéterminées, qu’évoquait Jean Hatzfeld à propos du même conflit yougoslave dans « L’air de la guerre« ).

(ndr – Tout ce à quoi je me suis abstenu de toucher lorsqu’il m’est arrivé d’écrire à propos de [la guerre], précaution soulignée par ces crochets, en connaissance de cause, ayant beaucoup lu sur [la guerre] dont il était question et me méfiant des projections. D’où la forte impression que me font ces passages, impression de saisissement extrême : figure d’hypotypose (excusez la préciosité du substantif un peu rare, mais il correspond exactement à l’effet produit sur moi.)

Ce livre de Xavier Boissel, annonçais-je, est celui de l’après, du soldat revenu de ce à quoi nul ne comprend jamais rien ou presque, et moins encore cette fois : celui-ci est un ancien casque bleu, c’est-à-dire un soldat d’une paix absconse, revenu d’un conflit auquel personne ne comprenait grand-chose. Un abîmé en vain, pour rien que moins, que cette ombre qui se traîne, clopes et alcool, pour tenter de trouver quelque goût à quelque chose, se dit-on au premier abord. Mais plutôt, à mieux y regarder, une figure fantomatique, en quête indéterminée, en quête d’un objet de quête, figure qui le demeure, qui demeure, simple silhouette – même quand on nous y fait entrer, cette conscience nous demeure lisse et lointaine :

« Pour l’instant – et bien qu’il ait déposé les armes – nous pouvons affirmer qu’il a capitulé et les raisons d’une telle capitulation restent insondables ; non pas que le sujet soit indiscernable, pour autant saurons-nous livrer quelque explication s’emboîtant dans les quelques indices semés par lui, signes de son identité lacunaire. Tout au plus, pour au mieux circonscrire la manière de somnambule qu’il fut, nous dirons que sur le cortège des rêves, le temps a passé – qu’il est entré dans ce temps – et que ces rêves, le temps les a flétris. Nous pouvons peut-être même affirmer qu’il a donné congé à toutes les appartenances – qu’il est arrivé à ce point d’indivision où la nécessité du monde fait défaut. »

Le dit personnage s’appelle Pierre Narval, et la citation de Melville en exergue (« J’aime tous les hommes qui plongent ») est aussi un indice : cet homme-là, qui est allé là-bas, celui-ci donc qui plongea, plutôt que d’y trouver quelque supplément d’âme, s’est défait d’une part (encombrante, pesante) de lui-même.

Ne reste de lui qu’une ombre où projeter des images – les siennes, les nôtres, celles qui surgissent en partage impossible.

Ces images qui surgissent, oui : Les scènes de souvenir de ce qui ne fut pas un combat (mais qu’est-ce, à proprement parler, qu’un combat, dans ces guerres dites moderne, entre snipers, drones et « chirurgie » lointaine?) ne sont pas nombreuses mais extrêmement fortes, rendues à distance, juste ce qu’il faut. Le massacre d’animaux dans une enclave suffit à potentialiser les déclinaisons du principe à notre espèce animale, qui eurent lieu en même temps, à quelques dizaines de kilomètres (Boissel, quant à cette présence animale, et ce massacre en particulier, dit aussi dans cet excellent entretien avec Christine Marcandier pour Mediapart, à quel point le massacre des animaux précède (autorise ?) souvent celui des humains.

Ces images crèvent la torpeur silencieuse de cette errance, avivent la douleur. Aggravent la tristesse – tristesse sans mélancolie (« je voulais montrer à quel point ce personnage était réifié », « Tout est vivant sauf le personnage » affirme encore Boissel dans ce même entretien)).

Ces quelques images qui traversent ou défilent sur cet homme-ombre dont Xavier Boissel trace un portrait mobile (dedans, dehors, en focalisation mobile mais pour autant jamais trop incarnée), leur violente exclamation, peu à peu semblent s’atténuer, pour peut-être laisser place à du langage à nouveau, même si l’excipit nous en indique, sinon le contraire, du moins le revers (« Les mots sont des blocs de pierre »). Nulle libération par le langage, nulle catharsis – un peu de la tristesse peut-être qui cède, des surfaces neuves à arpenter, mais nous n’en saurons guère plus.

Il y a une carcasse de voiture en contrebas, relique qu’on dirait sacrificielle, qu’on dirait d’une « remise en marche ». Il y a la présence de l‘eau, celle de la mer, une forme de retour à la nature, qui, s’il ne redonne pas d’espoir à cette ombre (on n’en est pas là), permet au support, à la silhouette d’avancer vers un ailleurs – ces surfaces neuves à arpenter.

On songe alors à ce livre si différent, a priori, de Xavier Boissel, Paris est une leurre (paru en 2012 aux mêmes éditions Inculte), évocation d’un faux Paris construit durant la guerre 14-18 (la guerre, encore), et de l’enquête sur ses traces actuelles : une œuvre géographique au sens géométrique plus que topographique. Un relevé des traces, des surfaces, des silhouettes, même à demi effacées. Les deux livres sont très différents dans leur dispositif, dans leur mode d’énonciation, dans leur phrasé – mais quelque chose de ce goût des lignes tracées dans l’espace les relie. Quelque chose aussi de ce rapport à la mémoire non commémorative, mais passant par les traces concrètes, effectives, d’où considérer, mettre en perspective. De l’Histoire faire surgir des surfaces neuves à arpenter.

C’est toujours la même histoire, dit l’incipit. Les mots sont des blocs de pierre, dit l’excipit. Entre les deux, Xavier Boissel trace des lignes, et les espaces qu’elles définissent, les formes qu’elles dessinent, permettent. (Sans rien promettre, permettent).

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Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013), ISBN : 9791091887175

A lire : l’excellente critique de Christine Marcandier sur Mediapart.

A voir : ce roboratif et passionnant entretien de la même avec Xavier Boissel.

Xavier Boissel, Autopsie des ombres par Mediapart

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