des gens aux dents blanches et au regard droit | Isabelle Sorente, 180 jours

« J’y suis retourné le lendemain, cette fois le formateur était accompagné d’une formatrice, même âge, même dynamisme, une blonde aux dents très blanches, on aurait dit un couple de présentateurs télé. Ils s’étaient mis en blouse comme des médecins, d’abord ils nous ont montré le caisson à CO2 adapté aux porcelets, la caisse avait la taille d’une maison de poupée, tu vois le genre de maison Barbie pour petites filles ? Ils ont plongé un petit tout maigre à l’intérieur, il tenait dans la main du formateur, je suppose qu’il y a des crevards en stock dans les bâtiments de l’institut ZSR, qui attendent dans un sous-sol le moment de se rendre utiles. Le lardon s’est tortillé un peu, il est tombé sur le côté. Il a battu des pattes. Il est mort. personne n’a osé regarder personne. Pendant une seconde, on aurait cru que l’âme du petit flottait dans la pièce et qu’il nous regardait par-dessus le plafond. La formatrice a fait une blague, et puis nouveaux schémas PowerPoint. Quand on est passé à la pratique du Matador, ils ont fait entrer un porc d’une soixantaine de kilos, maintenu par un lasso autour de la gueule. Qui veut essayer ? a dit le formateur. Une femme d’une trentaine d’années qui venait de passer chef a levé la main. Elle n’avait pas l’habitude, elle a du s’y reprendre à trois fois. J’entends encore son rire, je l’entendrai toute ma vie, ce rire-là, comme si on la chatouillait avec une lame de rasoir. Moi je disais rien, j’avais prétexté un mal de dos pour qu’on me foute la paix. À la pause, je t’ai arrangé le rendez-vous avec les gars du camion. Je voulais que tu voies. Je voulais que tu me dises si toi aussi, tu souffrais pour tout le monde. Pas seulement pour ceux qui souffrent. Mais pour ceux qui ne souffrent pas. Parce que tu vois, les deux formateurs, avec leurs joues roses et leur sourire figé, ce sont eux qui souffrent le plus. Ça leur fait mal d’être insensibles. Ça leur fait tellement mal que si tu le leur rappelles, c’est simple, ils te tuent. Quand ils sortaient des blagues du genre, vous n’allez pas vous affoler pour quelques mètres de saucisse, personne n’osait moufter. Même le petit jeune qui était pâle comme la mort. Parce qu’au fond de nous, on avait tous peur de se retrouver avec un lasso autour de la gueule et une balle entre les deux yeux. On avait tous peur d’être à la place du porc. Quand je suis sorti, j’ai décidé d’aller me balader en ville pour me changer les idées. Et pour la première fois, j’ai remarqué les publicités, tu vois,toutes ces publicités où des gens montrent leurs dents, ils sourient pour tout et n’importe quoi, à cause d’un compte d’épargne, d’un produit capillaire ou d’un cocktails de vitamines, ce sont les mêmes partout, sur tous les murs du monde : des gens aux dents blanches et au regard droit. Des gens contents d’eux. Tu vas rire, Martin, mais j’ai enfin compris pourquoi ces gens ne sont jamais pris en entier. La photo montre leur visage, à la limite, leur torse en plan américain. Elle ne descend jamais plus bas, parce que ces gens contents d’eux viennent de tuer quelqu’un. Regarde bien toutes les affiches et tu verras. Ils ne sourient pas à cause du produit qu’ils vantent, ça, c’est le conte pour enfants. Ils sourient parce que quelqu’un se tord à leurs pieds et que leurs semelles trempent dans son sang. Les visages implacables qui sourient sur nos murs sont des visages de tueurs. Une fois que tu l’as compris, tu ne vois que ça. »

(Isabelle Sorrente, in 180 jours, JC Lattès, Date de Parution : 09/2013, ISBN : 9782709636650, 450 pages )

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Il n’est pas aisé de faire quelque chose, littérairement, de l’élevage industriel des animaux qu’on mange, chaque jour. Et ce, d’autant qu’Olivia Rosenthal a mis la barre assez haut avec »Que font les Rennes après Noël ?« , captant l’item comme elle seule y parvient, par la grâce de son montage raffiné de documentaire et de fiction, le captant avec tant d’intensité qu’il nous semble sien, comme territoire réservé, ensuite. Il n’est pas aisé d’en faire quelque chose, et Isabelle Sorente y parvient. Elle en fait : un roman, un roman captivant, envoûtant, déjouant les clichés et déplaçant le pathos. Un universitaire se documente sur la souffrance animale et rencontre : un abattoir industriel, son patron self-made-man (bonnet rouge avant l’heure, typique du capitalisme breton), un de ses responsables, et : ses porcs. Je ne dirai rien de plus du pitch – puisque l’intrigue fonctionne, ne la dévoilons pas. Mais le déport affectif, habilement ouvragé, permet d’éviter le larmoyant et de traiter des conséquences de cette industrialisation du cycle de la vie en son entier (la naissance de l’animal, ainsi quantifiée et optimisée, n’est pas moins traumatique que sa mort), et de poser plus claire, plus nette, cette question qu’on évite tant elle nous plonge en stupeur, en effarement, dès lors qu’on s’y arrête : ce que faisons-nous vertigineux, que faisons-nous de notre idée de l’être, en faisant à l’autre (l’animal). Ce que faisons-nous, soigneusement évité à chaque passage en caisse, à chaque bouchée avalée, est ici le moteur, l’inducteur d’une dramaturgie implacable : où tout s’enchaîne dès qu’on entre en ces lieux distincts, hyper hygiénisés – mais dont l’odeur persiste, ensuite, résistant à toutes les douches. Pour faire passer, tenir, ce problème profondément moral, il fallait une cohérence interne, entre les actions et les paroles (sans ces sentences artificielles qui rendent si souvent les dialogues des romans romanesques irréels et repoussants) ; il fallait pour cela une écriture. Elle est là. L’extrait prélevé, ci-dessus, en témoigne.

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