Toutes nos enfances, qui nous font signe (à propos du « Travail de mourir »)| Emmanuelle Pagano et Claude Rouyer (éditions Les Inaperçus 2013)

Le Travail de mourir | Emmanuelle Pagano et Claude Rouyer (éditions Les Inaperçus 2013)

Les oncles et les tantes n’avaient jamais l’air contents de nous voir, mais nous faisaient toujours entrer avec une sorte d’empressement, en nous poussant presque, « entrez, mais entrez, dépêchez-vous ». Ils avaient ce drôle d’air précipité pour toute chose, comme s’ils n’avaient plus le temps de rien, et pourtant ils étaient d’une lenteur épouvantable, chez eux tout était immobile. En hiver, dès la fin du goûter, je ne pouvais plus lire parce qu’ils économisaient l’énergie, ils n’éclairaient qu’à la nuit noire, au moment de préparer le repas du soir. L’unique éclairage venait de la télévision jamais éteinte, ce gros récepteur dernier cri pour lequel on n’avait pas regardé les sous, le seul objet moderne avec le micro-ondes, et recouvert de maquettes du Stade de France, de poupées touristiques sous cloche, de bouquets de fleurs en plastique sur un napperon poussiéreux. Dès que je ne pouvais plus lire et que la télé prenait le dessus, alimentant des conversations épuisées sur «maintenant, dans le temps», tout était si lent, j’avais beau savoir qu’on avait passé le goûter, que ce ne serait plus très long, je m’ennuyais à cent à l’heure.
§

Chez ma tante préférée je ne m’ennuyais pas de la même façon, je m’ennuyais comme chez moi, et même souvent mieux que chez moi. Ici l’ennui c’était comme poser un cadre vide devant les après-midi, et l’accrocher au mur. C’était vivable. C’était reproductible. Aujourd’hui c’est une reproduction sépia veinée par l’humidité et le temps, ces fanures qui grignotent l’image peu à peu, et dont je ne sais si elles sont la marque de la nostalgie ou seulement la trace des jours pourtant pauvres en lumière. Chez ma tante, je vivais des journées dormies plutôt que de l’ennui. Je lisais autant que je le voulais sur mon fauteuil réservé, dos à la fenêtre, je devinais les nuages aux changements de luminosité. Je me levais pour allumer la lampe qui semblait régler pour n’éclairent que mes pages, ma tante ne me plaignait pas l’électricité, et si une ombre en alternance cachait le livre, je savais que c’était le signe avant-coureur d’un bisou d’elle, ou d’une gâterie qu’elle m’apportait, une carotte crue et épluchée et lavée par mon oncle.

L’extrait est éloquent, on ne trouverait pas grand chose à ajouter tant ça parle, tant ces souvenirs ramenés en surface nous semblent nôtres – rien à redire ni rajouter et, pourtant, les éditrices y ont ajouté des images – de belles photos signées Claude Rouyer – rien ne saurait s’ajouter et, pourtant, cette addition fonctionne à plein. C’est le propos des Inaperçus (dont on avait apprécié les précédentes productions) que de lier images et textes, associant pour ce faire un écrivain et un plasticien. Les deux médiums sont mis à égalité dans le livre, aucun des deux ne devant primer, aucun des deux ne devant illustrer. L’écrin y sied : les livres au design soigné et discret des Inaperçus sont édités avec art (i.e avec tout cet art de la mise en page qui consiste pour large part à se rendre invisible). J’aime la collection, j’ai goûté avec délice aux précédents livres (les deux premiers furent ici chroniqués ; mais le troisième, Tout aura brûlé, printemps 2013, textes incandescents de Lucie Taïeb en dialogue avec les belles gravures de Sidonie Mangin, ne baissa pas la garde, loin de là) ; ce quatrième ouvrage constitue une forme de prouesse à part : car ce qui ne devrait pas tenir ensemble, tient. Les deux œuvres exposées sont toutes deux de forte intensité, toutes deux font impression vive (même en couleurs tamisées), toutes deux s’imposent avec force à qui les lit, pourtant aucune des deux ne domine, les deux cheminent ensemble, sans querelle ni redondance. Cette vieille dame, photographiée et mise en espace en situations déviées par Claude Rouyer, est aussi paisible que perturbante – sa grande paix dans la déroute renforce encore notre inquiétude. Et la tante évoquée par Emmanuelle Pagano, tante préférée de l’enfance, à la fois tricoteuse et « mouton noir de la famille », lui fait écho – ou la précède – en tout cas lui fait signe.
L’écriture, il faut y revenir, de Pagano, cette langue dense et variable, intensément mobile, y travaille, à cette possibilité d’écho, tant elle excelle en tissage habile de rapports :

L’ombre de ma tante est intermittente comme sa silhouette, ma tante marche à contretemps, depuis toujours, ma tante boite. À ma naissance on m’a langée dans des couches spéciales qui maintenaient mes cuisses bien écartées pour que je ne sois pas comme elle. Mais je lui ressemble à s’y méprendre, bien plus que ma cousine. Quand je la vois s’avancer vers moi avec son déhanchement grotesque, je me dis qu’on n’avance jamais qu’en boitant, et que je boite moi aussi, même si ça ne se voit pas.

Les souvenirs ramenés en surface nous percutent, qu’ils soient miscibles avec notre passé ou rien-à-voir-avec, ils se font nôtres. Et ces vieux, irascibles, fantomatiques ou malodorants, sont nôtres autant. Et par cette longueur-là de l’enfance qui nous revient, par cet ennui aux tessitures variées qu’en nous elle ranime, ce qui surgit, en vrai, ardent : tous nos fantômes.
Toutes nos enfances, qui nous font signe, pendant qu’on tente de lire derrière leur épaule.

(Un extrait du livre lu par Emmanuelle Pagano, sur le site de l’éditeur)

Le blog d’Emmanuelle Pagano / Des ressources sur le site des éditions P.O.L

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Le Travail de mourir | Emmanuelle Pagano et Claude Rouyer
isbn 978-2-9541260-3-6 | parution : 15 novembre 2013
14 x 19 cm | 68 p. | 13,5 €

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