Archives mensuelles : janvier 2014

ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance | Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue 

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue (éditions de l’Olivier, 2010)

« Si l’on m’avait dit un jour que la variole viendrait décimer notre espèce, j’aurais certes frémi, mais j’aurais aussi imaginé tout ce qu’un événement pouvait apporter à nos sociétés malades, et je me serais trompée : la variole ne nous a rien apporté, rien appris, ne nous a pas changés. Il ne se passe rien – des gens meurent par centaines de milliers, mais mourir ce n’est pas quelque chose, au contraire : c’est encore plus de rien. Aucune fraternité, aucun miracle n’est à observer nulle part. Aucune révélation ne soulève jamais aucun de mes semblables et nous sombrons tous dans la médiocrité, dans l’indignité, sans avoir rien abdiqué de nos considérations ineptes, de nos susceptibilités ridicules ni de nos habitudes sans relief. Si je veux dormir dans un monde si décevant, je n’ai d’autre choix que de me raconter des histoires comme si j’étais mon propre enfant. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fanny Chiarello a écrit un livre dont le pitch dit à la fois tout, et si peu, de son essence : une épidémie de variole d’une espèce mutante détruit inexorablement l’Humanité – de là s’ensuit, s’imagine-t-on, un récit de ravage, un principe de fuite éperdue (sur le mode cinématographique du zombie movie), d’angoisse façon page turner, et – rien de cela. Rien de cela et pas non plus la seule variation mélancolique autour du témoignage du dernier survivant. L’île – ou son principe, d’isolat fictionnel – est pourtant là : cette maison où Nora, narratrice, s’installe un cocon de survie, entourée, lovée de quelques vieux amis, si vieux qu’ils lui sont plus qu’une famille.
Ce havre depuis lequel elle commente le désastre et la perdition en cours, tenant à la fois de la maison de vacances et du sanatorium inversé, est le lieu d’une remise en question, mais capricieuse, comme sont les pourquois de l’enfance. Nora ne sait pas se tenir, agit souvent à contretemps, s’émeut à rebours du commun, ne parvient jamais qu’à s’extraire malgré elle du collectif, collectif qui lui manque tant et toujours plus. Et la courbe prise pas le récit de Fanny Chiarello ne cesse de bifurquer, et de mettre en abyme également : car Nora écrit selon plusieurs registres, journal intime entrecoupé de fictions fantasmatiques, lesquels s’emboîtent avec une agilité qu’on ne s’explique pas – qu’on ne s’explique autrement que par la vitalité d’une langue joueuse, alliant sinon des contraires, du moins des contrastes – tout comme son rapport au monde (et celui de ses narrateurs) se formule en échanges entre concret et abstrait. Il n’y a pas dans son écriture une séparation entre idées vastes et petites choses, il y a tension, ébullition et échanges permanent entre les idées et les choses, entre le vaste et le micro – d’où sa fabrique de métaphores perpétuelle, en dynamique.

On sait la musique très présente, en tant que thème, motif ou bande-son, dans ses livres, on découvre que la danse l’est aussi, et que cette danse, palpable dans les inflexions de ses phrases, est essentielle (à quoi l’on opine gaiement, tressautant d’un pied, de l’autre).

« Quand rien ne semble plus faire sens, j’ai toujours le même élan : je pense à danser. Comme si, quand il n’y à plus rien à faire, il ne restait plus qu’à danser. Si je devais mettre une bande originale sur ces images d’horreur, je choisirais Everybody dance de Chic. Dansez si c’est la dernière chose que vous devez faire. Vous vivez l’un des épisodes les plus noirs de votre millénaire, ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance, contre lequel on ne peut intenter aucune forme de procès, contre lequel il n’existe aucun recours ; votre religion ne peut rien pour vous, la science non plus, votre gouvernement non plus, pas même la Maison-Blanche ; oubliez l’armée, les forces spéciales, oubliez Bruce Willis, oubliez la conquête spatiale, c’est trop tard : c’est fini. Alors quoi ? Alors rien. Dansez, si vous voulez mon avis. C’est la chose la plus appropriée à faire dans l’éblouissante absurdité qui accompagnera les derniers frétillements de vos terminaisons nerveuses. C’est vrai que c’est étrange quand on y pense bien : danser. Qui a commencé. Et pourquoi ? »

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue, (éditions de l’Olivier, 2010 (ISBN 978-2-87929-698-2) ; Points (ISBN 978-2757823927))

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Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien | Bruce Bégout, L’accumulation primitive de la noirceur 

Pendant que j’achevais la lecture de l’article sur Jackson.C.Franck, Ernst partit, sans que cela n’eût un lien avec le film de Herzog ou avec ce que j’étais en train de lire, dans une longue tirade (il était souvent coutumier du fait) sur ce qu’il nomma la listmania. La passion contemporaine des listes, disait-il, ne rencontre aucun obstacle sur sa route. Tout est susceptible d’être classé par ordre de préférence : les goûts, les craintes, les passions, les plus beaux souvenirs, les paysages chéris, les expériences affectives, les succès, les flots, les accidents, les blessures, les baisers, les chutes de vélo, les meilleures Margarita, les parquets flottants, les sites de location de vacances, les phrases de rupture par SMS. On peut ainsi faire la liste de ses films, de ses plats, de ses chansons préférées, mais aussi de ses traumatismes enfantins, de ses déceptions amoureuses, de ses idées politiques, de ses affects, de ses peurs, de ses espérances. De la blanquette de veau au souvenir de la naissance d’un enfant, tout peut entrer en bonne place dans une liste et dévoiler ainsi un pan de notre personnalité. On pourrait tout à fait résumer la vie d’un individu en parcourant ses listes personnelles qui hiérarchisent ses bonheurs et malheurs. Car ce qui importe dans la liste, ajouta-t-il, ce n’est pas le choix des éléments, mais leur ordre de classement. Il ne suffit pas de rappeler ceci ou cela, il faut indiquer ce qui entre eux prime. Par là même, on applique les méthodes de la rationalisation professionnelle à la vie spirituelle, et on établit une classification stricte des sentiments comme des tâches ménagères à faire dans la maison. L’individu contemporain est, continua-t-il, tellement habitué à vivre dans un univers objectif de classement permanent, de son rendement, de ses performances sexuelles et de ses préférences artistiques, mais aussi des cours de la bourse, des entrées de cinéma, du taux de crédit immobilier, des résultats sportifs, bref dans un monde où tout est susceptible d’être calculé et comparé, qu’il applique par contamination les règles de cette classification à sa propre existence dans ce qu’elle a de plus intime. Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien. C’est comme s’il avait peur d’oublier les moments importants de sa vie en les confiant à un enregistrement mécanique, comme s’il ne faisait plus confiance à la mémoire vive, mais souhaitait mettre noir sur blanc ses souvenirs évanescents en les classant. La réalité vécue s’est ainsi déversée, conclut-il, dans le monde objectif des classements et des positions. Je n’avais rien d’autre à ajouter.

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà récemment évoqué ce nouveau livre de Bruce Bégout, recueil de nouvelles protéiforme et pourtant extrêmement cohérent – ce qui se produit par variations et dérivations est, en somme, coercitif : la somme de savoirs et de méthodes, d’observation et d’analyse, du philosophe Bégout, trouvent dans les moments (dialogues ici, intrigues ou contexte, ailleurs), comme dans les thèmes des courtes fictions, matière à se produire, s’expanser, autant qu’à fonder, nourrir, développer celles-ci.

Ici, en un décor de loose tranquille, deux gars discutent, comparent, analysent – procrastinent et produisent, les deux en même temps. Cette ambiguïté de la position, du regard de l’a-moraliste Bégout est fertile : l’observation attentive produit, des idées, des sensations, du vertige, souvent – et s’abstenant de conclure ou décréter, produit mieux (sinon plus). Ici, après avoir aidé une voisine borderline à capturer un caméléon étonnamment parvenu dans son appartement, ils reprennent le cours du visionnage d’un documentaire (Ennemis intimes, qui donne son titre à la nouvelle) consacré au mythique couple acteur-réalisateur  Klaus Kinski- Werner Herzog. Un peu avant cette reprise de conversation, toute la manière fantastique de Bégout s’est déployée, quand, au cours de la dite recherche du reptile caché, Ernst suppose, « sans plaisanter, que le caméléon avait dû s’échapper du film de Herzog dont de nombreuses scènes se passaient dans les touffeurs de la jungle amazonienne. » Cette infiltration (du réel dans la fiction, des représentations dans le réel) permet l’intrication subtile entre idées et récits. Et les nouvelles font sens, ainsi, en ramifications, sans besoin de chute (mais sans l’exclure), ni de morale conclusive.

Cette pensée de la liste, on la jurerait contre l’objet envisagé, ici la mise en liste du monde en son entier, mais demeure une pensée de cet objet, avec l’objet, dénuée de sentence : Bégout ne s’abstrait pas du monde observé, il s’y meut et agit (selon cette même logique qui l’amène au cœur de la suburbia pour l’éprouver & la penser)) et ne se prive pas de lister, éventuellement : là n’est pas la question. La parabole n’est pas un horizon, mais une possibilité : difficile de ne pas songer à la pensée des données, béquille des sciences humaines envisagée par certains comme substitut de l’analyse, comme si le classement des données, en sa fonction rassurante, pouvait ranger le monde et le résoudre. Difficile de ne pas y songer, difficile mais pas obligé, car le geste d’observation vaut sans, permet notre voir ailleurs, notre continuité, notre digression active.

Cet impact originel qu’il tentait de revivre | Bruce Bégout, , L’accumulation primitive de la noirceur 

« Dans son cas, comme dans la plupart des autres d’ailleurs, sa manie tenait, me semble-t-il, à une profonde nostalgie de l’enfance. Il essayait de reproduire, en accumulant toujours les mêmes disques, les émotions premières, fortes et fondamentales qu’il avait ressenties vers ses treize ans lorsqu’il avait découvert cette musique. C’était cet impact originel qu’il tentait de revivre. En ces temps impressionnables, tout paraissait vif, et éclatant. Il voulait prolonger cette enfance heureuse où la musique de Schulze avait remplacé les cajoleries maternelles. Il était victime, du moins était-ce ainsi que je l’interprétais, de ce qu’un psychiatre avait joliment désigné comme  » la tentation coupable de préserver les privilèges de la situation infantile. » À dire vrai ce n’était pas le désir aristocratique de distinction, ce sentiment de supériorité d’appartenance à une élite, qui l’animait, en dépit de son orgueil apparent, mais une passion plus ordinaire et modeste : la volonté de renouer avec le temps de l’adolescence. La musique de Schulze imprimait en lui la tristesse de l’exil. Mais ce n’était pas son pays qu’il avait perdu mais son enfance. De cette patrie intérieure, éden des première fois marquantes et inoubliables, il avait été banni. Tout ce qu’il avait pu découvrir ensuite, et parfois même apprécier, n’avait jamais eu la force de percussion des premiers vinyles écoutés au retour de l’école seul dans sa chambre entouré de posters et de songes. Comme la plupart des collectionneurs de disques que je connaissais, il prisait la musique qu’il avait aimée avant d’être adulte et blasé. Ses goûts étaient restés bloqués là, à cette époque, figés dans un hapax existentiel immense et fantastique, sans évoluer, sans bouger d’un pouce, et depuis il cherchait par tous les moyens à répéter inlassablement ce choc initial. Il faut dire que la musique, plus que les odeurs ou les paysages, possédait cette surprenante faculté de rappeler des souvenirs, de nous projeter dans le passé le plus évanoui et de nous le faire soudainement revivre. Le temps de l’écoute, c’était des pans entiers de vie intérieure qui redevenaient accessibles dans une hypermnésie prodigieuse. Car, en vérité, mon type n’appréciait pas tant la musique en elle-même que les souvenirs d’enfance qu’elle éveillait en bulles sonores et qui rendaient présent de nouveau ce qui n’était plus. Lorsqu’elle se taisait, il se languissait de la perte de son paradis originel. Il errait alors dans le collège abandonné comme en terre étrangère. »

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fabuleux portrait que celui de ce collectionneur de disques hyper-spécialisé (en l’occurrence, exégète de Klaus Schultze), dans ce nouveau recueil de nouvelles de Bruce Bégout. Fabuleux moment que celui-ci, du portrait, qui me dit intimement quelque chose de moi, d’un moi passé mais toujours résiduel, de ce rapport si exacerbé aux musiques les moins globalement signifiantes hors ma réalité intérieure (pour ma part, pas Schultze, mais le pire du new beat et de la techno hardcore primitive, que rien n’a jamais pu me faire cesser d’aimer, comme malgré moi) ; un livre vous parle de vous et tout bascule, certes ; mais ce livre me parlant de moi via un personnage (personnage inventant un archétype instantané, autre prouesse) si différent de moi (je ne suis pas de ces collectionneurs maniaques, et ne vit pas reclus, j’ai majoritairement quitté ces stases extatiques de la post-adolescence) me happe, mais il me parle aussi, avec ce même implacable détail, de mille autres choses, choses (mal) vues, mal (entendues), (mal) relevées jusque là. Le malaise suburbain nodal et intéresse Bégout, on le sait, qui au cœur de ces zones d’exploration, relève. Bégout relève, oui : il relève comme on note, et comme, ce faisant, on exhausse. Et la fiction n’est pas illustrative, elle est liée. Elle est inséparable du travail du philosophe, elle le sert autant qu’elle s’en sert. Ce livre est un secret mirifique, qu’il faudra faire connaître – on y reviendra donc, espérant que ça y contribue.

qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe (à propos de « Réparer les vivants »| Maylis de Kerangal (éditions Verticales, 2014)

« Réparer les vivants », de  Maylis de Kerangal  (éditions Verticales, 2014)

« Le visage de Sean en fond d’écran – ces yeux fendus sous les paupières indiennes – s’éclaire sur son téléphone. Marianne, tu m’as appelé. Illico elle fond en larmes – chimie de la douleur –, incapable d’articuler un mot tandis qu’il prononce de nouveau : Marianne ? Marianne ? Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant. Marianne entend cet homme qui l’appelle et elle pleure, traversée par l’émotion que l’on ressent parfois devant ce qui, dans le temps, a survécu d’indemne, et déclenche la douleur des impossibles retours en arrière – il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà dit par ici le grand bien qu’on en pense, de Maylis de Kerangal et de ses livres, de leur évolution, de leur avancée visible et réjouissante. Ces livres avancent et son travail de langue avec, de langue avec & pour ; le travail de langue se fait pour saisir et réfléchir, le plus, et au plus près, des choses & gens & perceptions du monde. Le mouvement, et la tangente, sont figures symboliques de ses travaux les plus récents (Naissance d’un pont, livre de la construction d’un ouvrage qui est en même temps est un fil tendu entre mondes ; Tangente vers l’Est, romance en fuite, où tout se joue dans l’esquive, mouvement de déport dans le mouvement du transsibérien – où le véhicule, massif, en mouvement, constitue terre ferme, dont il faut donc s’extraire).

L’euphonie est grande dans la phrase Kerangal, qui ne se dépare jamais d’a-pics ni d’à-coups, ne fredonne ni ne balise, ni trop étroit ni trop joli, et ceci est la merveille : on a saisi un passage du livre en cours de lecture, mais les neuf premières pages, une virée de surf entre grands ados, précédant le drame fondateur de l’action, du cœur de ce nouveau livre, qu’elle me fit le plaisir de lire à voix haute à Châteaubriant lors d’une rencontre publique il y a quelques semaines, auraient (ont, ce soir-là, à Châteaubriant) fait effet, auraient fait « l’affaire ». La grande et belle affaire de la littérature de Maylis de Kerangal, c’est-à-dire : de donner à voir – à voir, mais aussi entendre, saisir, capter – du vif, du fugitif, de graver sur plaques (et en notre for intérieur) un peu-beaucoup de cette vie grouillante, de ces masses et volumes, des dehors et dedans de l’être en mouvement. Effets synesthésiques extrêmement frappants. La phrase est immense et attrape-tout (attrape-tout-ce-qui-compte, ce qui vit, y compris minuscule, minuscule mais présent), captation d’un instant ou d’un siècle, cheminant dans l »espace et dans le temps.

Réparer les vivants, titre exemplaire, conte une transplantation cardiaque. Observe donc une réalité, professionnelle et sociale (la documentation est utile, est nourriture, est moteur, est matière à poétique), observe l’impossible transaction avec le deuil, et l’inséparabilité des enjeux (négociations entre parts de soi :il faut annoncer l’impossible réel (la mort de leur enfant) à des parents, tout en ne perdant pas de temps car les organes en bel état de marche peuvent réparer une autre vie, ailleurs). Observe les contractions du temps, ses accélérations et décélérations, ses plis – Gilles Deleuze n’est pas loin, dès cette session de surf introductive), quand ce sont sa perception et transcription de l’espace nous avaient plus fortement frappées jusque-là – play it, again :

« Il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

(Le livre vient de paraître, il fera l’événement, ne boudons pas notre plaisir, quand l’événement est beau, profitons-en).

(Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard)
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Deux-mille quatorze

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