qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe (à propos de « Réparer les vivants »| Maylis de Kerangal (éditions Verticales, 2014)

« Réparer les vivants », de  Maylis de Kerangal  (éditions Verticales, 2014)

« Le visage de Sean en fond d’écran – ces yeux fendus sous les paupières indiennes – s’éclaire sur son téléphone. Marianne, tu m’as appelé. Illico elle fond en larmes – chimie de la douleur –, incapable d’articuler un mot tandis qu’il prononce de nouveau : Marianne ? Marianne ? Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant. Marianne entend cet homme qui l’appelle et elle pleure, traversée par l’émotion que l’on ressent parfois devant ce qui, dans le temps, a survécu d’indemne, et déclenche la douleur des impossibles retours en arrière – il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard

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Kerangal-couv-Reparer-600

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà dit par ici le grand bien qu’on en pense, de Maylis de Kerangal et de ses livres, de leur évolution, de leur avancée visible et réjouissante. Ces livres avancent et son travail de langue avec, de langue avec & pour ; le travail de langue se fait pour saisir et réfléchir, le plus, et au plus près, des choses & gens & perceptions du monde. Le mouvement, et la tangente, sont figures symboliques de ses travaux les plus récents (Naissance d’un pont, livre de la construction d’un ouvrage qui est en même temps est un fil tendu entre mondes ; Tangente vers l’Est, romance en fuite, où tout se joue dans l’esquive, mouvement de déport dans le mouvement du transsibérien – où le véhicule, massif, en mouvement, constitue terre ferme, dont il faut donc s’extraire).

L’euphonie est grande dans la phrase Kerangal, qui ne se dépare jamais d’a-pics ni d’à-coups, ne fredonne ni ne balise, ni trop étroit ni trop joli, et ceci est la merveille : on a saisi un passage du livre en cours de lecture, mais les neuf premières pages, une virée de surf entre grands ados, précédant le drame fondateur de l’action, du cœur de ce nouveau livre, qu’elle me fit le plaisir de lire à voix haute à Châteaubriant lors d’une rencontre publique il y a quelques semaines, auraient (ont, ce soir-là, à Châteaubriant) fait effet, auraient fait « l’affaire ». La grande et belle affaire de la littérature de Maylis de Kerangal, c’est-à-dire : de donner à voir – à voir, mais aussi entendre, saisir, capter – du vif, du fugitif, de graver sur plaques (et en notre for intérieur) un peu-beaucoup de cette vie grouillante, de ces masses et volumes, des dehors et dedans de l’être en mouvement. Effets synesthésiques extrêmement frappants. La phrase est immense et attrape-tout (attrape-tout-ce-qui-compte, ce qui vit, y compris minuscule, minuscule mais présent), captation d’un instant ou d’un siècle, cheminant dans l »espace et dans le temps.

Réparer les vivants, titre exemplaire, conte une transplantation cardiaque. Observe donc une réalité, professionnelle et sociale (la documentation est utile, est nourriture, est moteur, est matière à poétique), observe l’impossible transaction avec le deuil, et l’inséparabilité des enjeux (négociations entre parts de soi :il faut annoncer l’impossible réel (la mort de leur enfant) à des parents, tout en ne perdant pas de temps car les organes en bel état de marche peuvent réparer une autre vie, ailleurs). Observe les contractions du temps, ses accélérations et décélérations, ses plis – Gilles Deleuze n’est pas loin, dès cette session de surf introductive), quand ce sont sa perception et transcription de l’espace nous avaient plus fortement frappées jusque-là – play it, again :

« Il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

(Le livre vient de paraître, il fera l’événement, ne boudons pas notre plaisir, quand l’événement est beau, profitons-en).

(Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard)
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