Cet impact originel qu’il tentait de revivre | Bruce Bégout, , L’accumulation primitive de la noirceur 

« Dans son cas, comme dans la plupart des autres d’ailleurs, sa manie tenait, me semble-t-il, à une profonde nostalgie de l’enfance. Il essayait de reproduire, en accumulant toujours les mêmes disques, les émotions premières, fortes et fondamentales qu’il avait ressenties vers ses treize ans lorsqu’il avait découvert cette musique. C’était cet impact originel qu’il tentait de revivre. En ces temps impressionnables, tout paraissait vif, et éclatant. Il voulait prolonger cette enfance heureuse où la musique de Schulze avait remplacé les cajoleries maternelles. Il était victime, du moins était-ce ainsi que je l’interprétais, de ce qu’un psychiatre avait joliment désigné comme  » la tentation coupable de préserver les privilèges de la situation infantile. » À dire vrai ce n’était pas le désir aristocratique de distinction, ce sentiment de supériorité d’appartenance à une élite, qui l’animait, en dépit de son orgueil apparent, mais une passion plus ordinaire et modeste : la volonté de renouer avec le temps de l’adolescence. La musique de Schulze imprimait en lui la tristesse de l’exil. Mais ce n’était pas son pays qu’il avait perdu mais son enfance. De cette patrie intérieure, éden des première fois marquantes et inoubliables, il avait été banni. Tout ce qu’il avait pu découvrir ensuite, et parfois même apprécier, n’avait jamais eu la force de percussion des premiers vinyles écoutés au retour de l’école seul dans sa chambre entouré de posters et de songes. Comme la plupart des collectionneurs de disques que je connaissais, il prisait la musique qu’il avait aimée avant d’être adulte et blasé. Ses goûts étaient restés bloqués là, à cette époque, figés dans un hapax existentiel immense et fantastique, sans évoluer, sans bouger d’un pouce, et depuis il cherchait par tous les moyens à répéter inlassablement ce choc initial. Il faut dire que la musique, plus que les odeurs ou les paysages, possédait cette surprenante faculté de rappeler des souvenirs, de nous projeter dans le passé le plus évanoui et de nous le faire soudainement revivre. Le temps de l’écoute, c’était des pans entiers de vie intérieure qui redevenaient accessibles dans une hypermnésie prodigieuse. Car, en vérité, mon type n’appréciait pas tant la musique en elle-même que les souvenirs d’enfance qu’elle éveillait en bulles sonores et qui rendaient présent de nouveau ce qui n’était plus. Lorsqu’elle se taisait, il se languissait de la perte de son paradis originel. Il errait alors dans le collège abandonné comme en terre étrangère. »

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fabuleux portrait que celui de ce collectionneur de disques hyper-spécialisé (en l’occurrence, exégète de Klaus Schultze), dans ce nouveau recueil de nouvelles de Bruce Bégout. Fabuleux moment que celui-ci, du portrait, qui me dit intimement quelque chose de moi, d’un moi passé mais toujours résiduel, de ce rapport si exacerbé aux musiques les moins globalement signifiantes hors ma réalité intérieure (pour ma part, pas Schultze, mais le pire du new beat et de la techno hardcore primitive, que rien n’a jamais pu me faire cesser d’aimer, comme malgré moi) ; un livre vous parle de vous et tout bascule, certes ; mais ce livre me parlant de moi via un personnage (personnage inventant un archétype instantané, autre prouesse) si différent de moi (je ne suis pas de ces collectionneurs maniaques, et ne vit pas reclus, j’ai majoritairement quitté ces stases extatiques de la post-adolescence) me happe, mais il me parle aussi, avec ce même implacable détail, de mille autres choses, choses (mal) vues, mal (entendues), (mal) relevées jusque là. Le malaise suburbain nodal et intéresse Bégout, on le sait, qui au cœur de ces zones d’exploration, relève. Bégout relève, oui : il relève comme on note, et comme, ce faisant, on exhausse. Et la fiction n’est pas illustrative, elle est liée. Elle est inséparable du travail du philosophe, elle le sert autant qu’elle s’en sert. Ce livre est un secret mirifique, qu’il faudra faire connaître – on y reviendra donc, espérant que ça y contribue.

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