[lire+écrire] numérique, un récit en étoile

 (« Bookserver in a book », Biblioteca project, Yoana Buzova)

Dans la continuité de ce qui fut inauguré lors d’une journée professionnelle « Éditer un nouveau métier / mutations numériques », en décembre 2011 à Angers, un cycle intitulé [lire+écrire]numérique] co-conçu avec Catherine Lenoble, a vu le jour en 2013. On en souvent parlé ici même, le blog demeure consultable. Il a permis d’expérimenter une formation-action itinérante en région sur les pratiques d’édition, de lecture et d’écriture numérique auprès d’un public de médiateurs du livre, bibliothécaires, éditeurs, animateurs d’atelier d’écriture.

Et ce livre nous arrive, grâce à la rencontre avec Chapal et Panoz lors de la quatrième journée du dit cycle (en septembre 2013). Il est gratuit, sous creative commons, et disponible en téléchargement chez publie.net.

Ma contribution est ci-dessous. J’espère qu’elle vous donnera envie de lire l’ensemble, auquel je ne suis pas peu fier d’avoir contribué.


[LIRE+ECRIRE], UN LIVRE NUMÉRIQUE SUR L’ÉDITION, LA LECTURE & L’ÉCRITURE EN RÉSEAU   ÉDITÉ PAR La Région Pays de la Loire
EN PARTENARIAT AVEC Publie.net, ISBN 978-2-8145-0778-4


AVEC LES CONTRIBUTIONS DE
Guénaël Boutouillet, Olivier Ertzscheid, Antoine Fauchié, Roxane Lecomte, Lionel Maurel, An Mertens, Laurent Neyssensas & Jiminy Panoz

COORDINATION ÉDITORIALE Catherine Lenoble

OUVRAGE PUBLIÉ SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS BY-NC-SA

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 [lire+écrire] numérique, un récit en étoile

Guénaël Boutouillet

Écris-le numérique

Nous commencerons cette synthèse par énoncer un paradoxe : ce livre numérique, témoin du cycle [lire+écrire]numérique, doit son existence à sa non-préméditation.

En effet, l’interrogation formulée, au terme de ces journées consacrées aux mutations de la lecture et de l’écriture en contexte numérique, des « nouveaux formats » de livres, par le biais d’une invitation à deux concepteurs et fabricants de ces nouveaux objets (les EPUB), Roxane Lecomte et Jiminy Panoz, ne visait pas à « faire un livre », mais à se poser ensemble, intervenants, concepteurs et participants, une question théorique et pratique :

« Si ce que nous avons traversé, reçu et produit, ensemble, au long de ce cycle, devait devenir un livre… Comment agir, relire, et relier les contenus de façon pertinente et adaptée à ce format éditorial ? »

La prise de risque était partagée : nous soumettions notre travail en cours (le blog [lire+écrire]numérique, médium jamais fini de s’édifier, dépendant de ses nécessités d’actualité, témoin des tentatives et réflexions en cours, et donc chargé de scories et d’erreurs) à l’expertise formelle et architecturale live de deux fabricants de livres numériques, en même temps que nous inventions ensemble une manière de réunion de rédaction improvisée, avec les participants de cette quatrième session d’atelier. Pensée éditoriale en mouvement, qui ne sépare pas arbitrairement l’édification technique de l’objet de ses enjeux conceptuels. Nous n’édicterons pas que le code est de la poésie (bien que de nombreux moments du récit performance d’An Mertens en attestent de bien jolie manière), mais qu’en ces nouveaux parages, il en est la condition. Et qu’il en est de fait l’allié, le soutien ; qu’écrire en numérique ne peut faire l’économie d’écrire, ne serait-ce qu’un peu, le numérique.

Comment, plus que pourquoi

« L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale, et parce que le numérique, malgré une forte composante technique qu’il faut toujours interroger et sans cesse surveiller (car elle est l’agent d’une volonté économique), est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine. »

> (Extrait de : Doueihi Milad — Pour un humanisme numérique — publie.net)

Comment, plutôt que pourquoi, fut la question qui nous a agi, tout au long de la conception puis de l’organisation de ce cycle de formation, comment faire avec plutôt que contre ou malgré, comment lire et écrire en numérique, comment ce lirécrire actualisé nous est indispensable au cœur de cette mutation ; comment le numérique, envisagé sereinement (mais lucidement) peut favoriser la lecture, l’écriture, comment il peut les agrandir plutôt qu’amoindrir. Pour ce faire, observons nos usages, questionnons-les — et observons-nous écrire, comme l’atelier d’écriture le permet ; observons en contexte d’atelier d’écriture (réflexive, littéraire, fictionnelle) les ruptures et les continuités sur notre geste et notre perception du dit geste. Servons-nous de l’écrire-ensemble, de ce partage-là, de l’atelier d’écriture, comme outil de métacognition, et de fait, d’apprentissage.

C’est pourquoi chacune des quatre séances de ce cycle fut basée sur cette articulation entre la délivrance d’une expertise, suivie aussitôt de son questionnement, de sa retraversée, voire reconfiguration, en situation d’atelier. En ces zones d’incertitude, en ces terres inexplorées, de grande hétérogénéité de compétence et d’appréhension technique, la parole savante ne saurait se départir d’une prise en main, sauf à risquer, aussi éclairée soit-elle, de reproduire certains des clivages qu’elle entend défaire.

Un cycle — comme un récit mais : modulaire

Les séances de ce cycle de formation ont été pensées et mises en place comme indépendantes et évolutives. Elles l’auront été au-delà de nos espérances.

Thématiques indépendantes et complémentarités, dont les interventions filmées attestent : le web est envisagé par les intervenants (singuliers, œuvrant en des lieux et des postures différenciés) en tant qu’un bien commun, qu’un outil d’échange et d’apprentissage. Les cent mille milliards de poèmes d’après Queneau (et leur adaptation web interdite, le précédent judiciaire qu’elle a constitué) sont cités par Lionel Maurel et An Mertens, à des endroits spécifiques de leur discours, discours eux-mêmes distincts en forme et propos. Les liens imprévus ont été nombreux, les échos incessants, entre les interventions de nos invités.

Ces liens multiples, Catherine Lenoble et moi les constations, jusqu’à faire comme une relecture, en réticularité, de ce que nous traversions ensemble, comme si une circulation par thèmes ou motifs avait été possible au cœur de ce cycle d’une année (le rêve étrange de parcourir autrement et simultanément le chemin qu’on suit) — d’où la pertinence, également, de cet objet hypertextuel pour en rendre compte.

Réduire la fracture numérique était un de nos présupposés, une de nos intentions premières. La commande faite aux intervenants ne leur dictait pas cette intention. Mais un des points de convergence, un des axes essentiels de chacune de ces interventions, est la question du choix : il est question, pour chacun de ces usagers experts, d’être citoyen d’un espace partagé, qu’il importe, même déjà pour large part privatisé, de défendre comme un espace partagé — un bien commun.

Et c’est pour être en capacité de faire ces choix qu’il importe de prendre la mesure des possibles offerts par ces mutations technologiques — d’où l’importance sociale, culturelle, et politique de former les médiateurs aux moyens de faire ces choix et de les transmettre à leur tour.

Alphabétisation au numérique

À tout cycle il faut un commencement, à tout discours son introduction. Et cette première journée d’interventions en janvier 2013, nous permit de poser les bases d’une réflexion, d’une pratique — et, ainsi qu’on l’a énoncé plus haut, d’une nécessaire intrication des deux. Nous avions à cœur de ne pas imposer une parole de surplomb — nous voulions que ce discours soit savant sans être trop didactique. Une pensée critique et ouverte.

Car on sait comme les lieux communs sont une récurrence de l’observation de l’époque : on pense difficilement l’événement pendant l’événement, on y parvient mieux après coup. Dans son livre Le paradis entre les jambes(Verticales 2013), Nicole Caligaris, rendant compte, des années après, d’un fait divers tragique et effarant auquel elle fut confrontée de près, analyse très bien ce qui rend impossible d’écrire l’événement, le choc, qui fait obstacle à son entendement, à son intelligibilité — et affirme que cet impossibilité-là, de rendre compte objectivement, est aussi une des conditions de nécessité de la littérature, en tant que question posée aux limites, au réel, à l’Ici et Maintenant. Le numérique, en tant que configuration technique partagée, en tant qu’expérience commune, actuelle, et bouleversante, suscite nombre d’affirmations péremptoires et d’analyses à l’emporte-pièces.

Laurent Neyssensas, dès l’entame de son allocution, énonçait et démolissait un de ces clichés.

« Je suis de la génération de l’automobile, donc je suis né en sachant conduire, évidemment, comme les jeunes d’aujourd’hui sont nés en sachant utiliser Internet… non, tout cela c’est une longue construction, et c’est une histoire d’interfaces (d’entrées, et de sorties). »

Olivier Ertzscheid poursuivit cette remise en question de ce qu’on estampille « génération Y », bien moins problématique ou en rupture dans ses usages que leurs cadets, eux qui, nés avec Twitter, auront intégré la publication comme une condition de l’écrit — quand nos générations en responsabilité se trouveront, face à eux, majoritairement constituées d’« analphabètes de la publication. »

L’atelier de pratique en groupe restreint qui suivit nous permit de déplier, avec Catherine Lenoble, certaines des questions posées le matin — et celle de la publication en premier lieu.

En effet, cet atelier d’écriture « numérique », connecté, est un atelier d’écriture et de publication, car qui dit web dit publication, et ce n’est pas la moindre des mutations évoquées : il y a changement voire inversion des postures, par et avec le web. « On » publie en même temps que d’écrire, le geste d’écrire inclut nativement la publication comme destination. La nécessité de se pencher sur les deux processus, et de le faire en simultanéité, nous apparaît fondamentale — et notamment pour les médiateurs du livre à qui s’adresse en priorité ce cycle de formation.

Comme par un chemin détourné, l’atelier d’écriture, judicieusement mené, fait retour, et nous ramène à la lecture, enrichie par lui ; l’atelier d’écriture connecté, intégrant la publication et la conversation comme participant de l’écriture en cours, peut enrichir notre conscience de cette publication, peut en irriguer le processus. Les participants à cette journée inaugurale auront été mis en question puis en action. De se servir du web pour y trouver et y produire de l’information fait inscription, énonciation. Écrire en web est écrire enrichi, et, si l’on y veille, écrire réflexif, en retour — en continuité.

Du jeu collectif (et la bibliothèque, notre gymnase)

Ouvrir le blog et son capot, poser ces réflexions émises « à chaud » dans la même interface éditoriale que les conférences filmées et les présentations des journées, constituait une forme d’horizontalisation des pratiques, dotée d’une belle plus-value symbolique : le temps (chaque journée), le lieu d’action (l’université, la médiathèque, la Maison des Arts) ont été usités et parcourus dans les deux postures d’écoute (de la parole savante, introductive) et d’action (de ses propres parole et écriture en tant qu’outil d’élucidation). Et le blog, objet éditorial hybride, constituait de fait l’endroit de rencontres — partagé comme un carnet de notes commun autant que comme une esquisse de bibliothèque.

Les rapports entre le web et la bibliothèque sont étroits et nombreux (les prémisses du web dans la conférence d’Olivier Ertzscheid le montrent bien), la métaphore du web envisagé comme une bibliothèque est si évidente et récurrente que devenue un quasi cliché — mais s’en saisir, depuis la bibliothèque, peut être manière aussi de réaffirmer l’Internet dans cette optique « bibliothèque » plutôt que dans sa version télévision (ce qu’il tend à devenir, qu’il est déjà devenu pour partie).

À un moment de la deuxième journée, exploration du concept de Copy Party en situation avec Lionel Maurel, nous avons déambulé dans la bibliothèque, durant un temps limité, dans l’optique d’y chercher quelque chose. Quelque chose à copier, c’était la contrainte, le principe, mais surtout, et déjà : quelque chose. Déambulation active et questionneuse — la quête documentaire se trouvait aiguillonnée par le jeu et l’enjeu ; et cette mise en situation de la mise en question se faisait affirmation de la réalité, physique, spatiale, corporelle, de ces enjeux — n’est virtuel, en ces affaires, que ce qui ne veut ou ne doit pas nous concerner.

Discret éloge de l’intertextualité

La réflexion sur la copie de Maurel permet, par le biais de cette expérimentation, joueuse et impertinente, qu’est la Copy Party, de questionner la bibliothèque en tant que lieu de conservation et de diffusion d’un savoir. Rejouée, concrète : le moment de la promenade fut un prétexte au butinage actif. Et la réécriture du document copié, dans la séance d’atelier qui suivit, un modeste éloge de l’intertextualité en tant que moyen de création. (Quand le partage des connaissances est un élan, une porte ouverte vers de futures créations). Durant cet atelier, nous avons continué de nous plier aux règles strictes de la copie privée. Et pour ne pas diffuser de copie de ce document destiné à usage privé, nous en appelons à la réécriture de ce que nous lisons : ce que je copie je le lis, je me l’approprie, et sitôt lu, appréhendé, approprié, il en résulte autre chose. Ce que je lis, je le transforme, je l’augmente de ma lecture.

Le bilan subjectif, par Lionel Maurel, de l’ensemble de cette journée est à lire par ailleurs. De l’article, je retiens particulièrement cette phrase :

« L’enseignement que je tire de cet événement, c’est qu’il paraît important d’inscrire la Copy Party dans une démarche plus vaste et d’en faire le support d’une action de médiation culturelle. »

… Où le modèle hybride (expérimental et ouvert) que représente ce cycle de formation porte ses fruits, quand l’intervenant vient y apprendre quelque chose en même temps que de délivrer son savoir (et quel savoir).

… Où les mots co-apprentissage et mutualisation ne sont, réellement, pas vains.

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