Archives mensuelles : juin 2014

Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014

« vous allez voir
un show
exceptionnel »
a déclaré la star
lors de la conférence de presse
donnée dans un parc
d’attractions
sur la toile
les réactions n’ont pas tardé
on soupçonne
son entourage
de vouloir couper court
aux rumeurs trop nombreuses
au sujet de Peter le « cyberchild »
par l’annonce
surprise
du coup d’envoi
de sa tournée
le « Lady Panther Tour »
« 80 haut-parleurs spéciaux
vont répartir
la masse sonore
dans l’espace
tout sera contrôlé
par informatique »
le spectateur n’a pas idée
de ce qui se passe
« les sons ne se déplaceront pas
uniquement de droite à gauche
et vice-versa
mais aussi
vers l’avant et l’arrière
et de haut en bas »
le spectateur peut
s’étonner
sourire
grimacer
pleurer
et même hurler
« avec ce dispositif
on sera totalement
désorienté
mais toujours au cœur
de l’événement
où que l’on soit
dans la foule »
un spectateur connecté
en permanence
à qui on fait
croire
qu’il pourrait être
déconnecté
à tout moment
un spectateur
amplifié
parasité
pénétré
toujours au bord
de la rupture.
(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014)

« Et ce qui soudain apparaît, ce qui se lit dans les schrapnels et mots épars, c’est un récit, c’est une image. Une persistence rétinienne procède, qui fait récit. En 2010, dans « Open Space », le flux est violent et fluide, du cut-up on ne sait presque plus les tenants – en fait, il n’y a plus de tenants, ce n’est plus du « pur » cut-up, du mix a émergé une langue neuve, composite mais unifiée. »,

écrivais-je à son propos ici même, repris de la revue anthologique Gare maritime (de la Maison de la poésie de Nantes). Ce glissé dans une forme fluide, dans une continuité de composition, continue avec ce livre. Même si l’on distingue plusieurs éléments qui, mis en contact, se mêlent, ainsi qu’il le pratique depuis « toujours » (enfin, depuis In situ il y a –déjà – 14 ans) ; et que de ce contact émane comme en réaction chimique une nouvelle possibilité fictionnelle, un récit nouveau, mixte et, surtout, autre, intégrant d’entrée sa version onirique.
Dans carte son, c’est plutôt l’image qui fait centre (ou circonférence, ou les deux). Ce qui nous est montré (nous est montré nous regardant, tant la figure la surveillance est partout, fantomatique, via vidéos), c’est la pop et sa production infinie d’icônes renouvelables, concurrentes et interchangeables : ce flux d’images, sa fabrique accomplie, autant que ses résidus, fournissent la matière au poème.
On assiste aux manifestations d’excentricité d’une manière de Lady Gaga (non nommée : d’ailleurs aucun nom actuel n’y figure, la péremption faisant partie du principe de production des idoles périssables), dont le lieu de vie rappelle le Neverland de Michael Jackson. Global remix de ce qui nous apparaît depuis longtemps comme un continuum : la star, composite, fabrication collective,  évoque (concepts, artistes, idées) sans jamais pénétrer, elle est une surface où se mirer. Et le storytelling s’affine en continuité, dont Bouvet reprend des éléments devenus des mèmes contemporains (ici : la déchéance du boyfriend de la star, les esclandres en boites de nuit sur vidéos de surveillance archipixelisées, en star inférieure révélant la part atteignable, sombre et nécessaire, du culte ; mais aussi celui du stalker, du traqueur des faits et gestes de l’icône). Rien n’échappe au flux, rien n’échappe à la fabrique des images, à la reproduction en versions remaniées, rien n’échappe aux covers, aux reprises : les quelques apparitions, spectrales elles aussi, des icônes anciennes, encore indomptées, celles du rock (Nico, Ian Curtis), s’intègrent à ce flux, reprises, remaniées. Et ce qui nous étouffe, nous angoisse, dans ce livre bien plus dense encore à la relecture, est autant le manque que le trop-plein : tout s’achète, nous le savions, tout se récupère et recycle, le commerce et le marché nous l’ont montré – mais c’est au coeur de nos rêves que semble agir le flux, comme l’évoquent les apparitions des dites icônes anciennes, disparues :

« Vince Taylor / édenté / sort d’une forêt / accompagné d’une meute / de loup (….) Nico / pieds nus / marche dans un désert /suivie par /un cheval / en feu »

Cette porosité permanente, entre flux de conscience (globale, individuelle : mêlées) et flux d’images arrangées, photoshopées ou lysergiques, est troublante. Et le trouble est agissant, pose de retorse façon la question individuelle. Sommes-nous encore, quelque part, nous-mêmes ? Ou sommes-nous seulement composés de cet immense d’amas de choses (symboles, gestes, couleurs) vues, usinées, fabriquées, consommables ? Flippantes pespectives, mais qui enjoignent à faire avec, plutôt que sans.
Se tenir debout (dans le monde, face à l’évènement), est un forme de discret viatique pour Bouvet, s’y tenir est un travail, debout encore, même assailli de vertiges et retourné par les basses.

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(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014, EAN : 9782823604214)

Du plagiat (parfois) puni : Françoise Morvan remporte son procès pour contrefaçon

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Du plagiat (parfois) puni : Françoise Morvan remporte son procès pour contrefaçon

L’époque, et ses tares, sont bien pratiques, souvent, pour asseoir les opinions infondées. On accuse souvent l’internet de tous les mots, par paresse, par facilité : combien de fois ai-je entendu, à titre comminatoire, ou à l’inverse, justificatif, les arguments contraires et équivalents en insignifiance :  « ben, je l’ai trouvé sur Internet » ou  » avec tout (i.e, toutes les horreurs) qu’on trouve sur Internet ». (L’équivalent, dans un environnement domestique, de ces justifications, seraient celles d’un enfant qui, pris la main dans le pot de confiture, accuserait l’ouverture facile de celui-ci d’avoir provoqué voire commis son larcin).

Or, si la technologie se fait souvent invasive ou trop prégnante, ne pas oublier que le plagiat est affaire de responsabilité personnelle, que tout copier-coller découle d’un choix (ou d’un geste, qui, même fugace, découle d’un choix, comme la rature d’un texte ou l’apport de son paraphe, le sont). Les tourments dans lesquels se trouve plongée depuis des années Françoise Morvan en sont un bien malheureux exemple.

Auteure d’un travail de recherche remarquable sur le poète et traducteur  Armand Robin dont elle a retrouvé et publié les textes perdus ; elle a également  passé de longues années à rechercher et publier l’immense trésor enfoui des contes populaires, ce qui lui vaut, au passage, d’affronter la fureur des nationalistes bretons (voir son essai Le monde comme si – ou comment un travail de fond sur des faits de langue et de littérature prend un sens politique inattendu : ce livre est à mon sens une pierre angulaire de toute réflexion culturelle et politique face aux dérives identitaires, régionalistes voire fascisantes, dont l’ultra-libéralisme s’arrange si bien). Ses nombreux travaux en collaboration avec André Markowicz sont exemplaires également, érudits et ouverts, accessibles – plus que ça : produisant, permettant l’accès à des merveilles inconnues, des effets de sens dont nous serions privés (écouter André me raconter comment ils traduisirent Tchekhov, c’est ici), ou encore traduisant Shel Silverstein pour les éditions Memo…

Armand Robin (à qui elle a consacré une thèse monumentale publiée aux Presses universitaires de Lille et disponible dans toutes les bibliothèques universitaires,  ainsi qu’à l’IMEC où elle a constitué un fonds Robin — sans compter ce beau dossier pour remue.net) est au cœur de cette mésaventure – qui heureusement se termine enfin, semble-t-il. Françoise Morvan s’étant fait plagier ses travaux de recherche, elle s’en est émue sans obtenir de réponse (mais se faisant, à l’inverse, retourner son accusation). Ceci jusqu’au nécessaire (mais si  » chronophage, aléatoire, dévoreur d’une énergie que l’on voudrait employer ailleurs et souvent blessant. », comme elle dit elle-même) procès.

Le détail de l’affaire en est donné sur le site (fort recommandé, qui d’un point de vie plus strictement littéraire, témoigne lui aussi, et avant tout, de l’immensité et de l’excellence des travaux de Françoise Morvan): http://francoisemorvan.com/plagiat-justice-rendue/

On y  trouvera également en PDF le jugement signé par le juge Éric Halphen.

Jugement du 14 mars 2014

On se réjouit de cette issue heureuse, qui libérera Françoise Morvan de ces soucis bien inutiles quand elle a tant et mieux à faire (et notamment ce dossier Robin qui reprendra, et s’étoffera encore, un de ces jours, sur remue.net).

C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. | Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éd. Stock).

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« Après il ne faut plus imaginer être une fille, une femme ou quelque chose d’approchant. Il faut accepter de n’être qu’une enveloppe de chair, tant le cerveau ni la mémoire ne comptent plus. Il faut se changer en une denrée concrète, sans éducation ni affect, n’obéir qu’à une logique mécanique, laisser de côté sa figure et son style. Son orgueil aussi. Sur la table d’accouchement toutes les femmes sont égales, c’est-à-dire impuissantes et soumises. Terrassées. Alors on repense aux girafes, on a vu les images à la télévision, l’élégance et la grâce, la longue descente, comme sur un toboggan, du girafon qui se glisse hors de l’enveloppe et, contrairement au bébé humain, se met sur ses pattes et vit bientôt sa vie autonome.
Les matières de la « salle de travail » sont exagérément froides, métal, carrelage, verre. La lumière tombe d’en haut comme une douche plein volume. J’y pénètre couchée sur un chariot, privée de mon libre arbitre et des mouvements, privée d’humour. C’est une pâle copie de moi qui gît ici, étalée, puis recroquevillée sur la douleur quand la lame vient me chercher, me prend, me jette, me prend, m’essore. Je repousse les gestes que le garçon esquisse pour me rassurer, je suis injuste et insolente. Je suis une masse de muscles, d’organes, de nerfs à vif qu’il va falloir maîtriser pour que l’équation se résolve, pour que la montée se fasse, régulière, puissante, efficace. Pour que mon corps devienne une machine qui avance. Une mécanique qui pulse, turbine à plein régime, recycle la contraction en force motrice. On imagine les chairs palpitant comme un cœur et les fluides qui circulent toutes vannes ouvertes, valves ; clapets, parfaitement synchronisés. Cela m’envahit, me dépasse et m’affole. Je n’ai aucun choix si ce n’est laisser monter la lave qui bientôt brûlera tout sur son passage, chair, parois, muqueuses. On croyait être une fille courageuse et organisée. On avait la certitude de tout maîtriser. Là on n’est rien qu’un tas. C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. » (Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éditions Stock).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
Cet extrait, isolé, pourrait tromper : ce livre de Brigitte Giraud n’est pas consacré à l’enfantement, ni à la médecine – ni même seulement au corps, ni seulement au corps d’une femme, ni à la femme. Et là se tient toute la subtile réussite de l’entreprise : si le procédé, de raconter une vie du point de vue stricte de l’expérience charnelle, est habile, certes, astucieux assurément, ce regard-du-corps constitue avant tout un moyen, un véhicule, fictionnel autant que réaliste, des plus efficaces. Mais jamais le procédé ne s’en tient à sa seule réussite, jamais la formule, la bonne idée ne l’emportent, toujours d’avoir un corps permet de le dire et de donner à percevoir, de représenter, renouvelés, un morceau du monde, des bris d’époque, le récit d’une vie, d’une somme d’expériences.
Celle-ci, de la mise au monde, donc, depuis un corps de femme, nous est transmise en sa crudité, en sa puissance d’effarement : ce grand bonheur est avant tout (comme le sont parfois les grands malheurs), une somme d’effarements. Effarement extraordinaire, au cœur de la souffrance comme après le soulagement ; et de cet extraordinaire, par ce prisme-là, quelque chose nous est passé (et tant de clichés nous sont, bien sûr, épargnés, mais au-delà même, se font ridiculiser). Je n’aime pas utiliser l’adjectif juste, pour parler du langage, et plus encore en littérature, dont j’aime tant la puissance onirique ; mais cette précision, cette attention millimétrée aux sensations, exceptionnelles, frappent – c’est aussi qu’elles sont portées par une rythmique idoine, laquelle permet aux effets de contraste, irruptions prosaïques (« On croyait être une fille courageuse et organisée. On avait la certitude de tout maîtriser. Là on n’est rien qu’un tas. C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. ») de continûment captiver.
Le livre trace une vie, depuis l’enfance (et les remémorations des jeux et logiques et prises et déprises de pouvoir, dès l’enfance, sont également très frappantes : mais il fallait bien choisir, et pour d’autres extraits je vous envoie chez l’ami Joachim Séné qui en fit sa propre lecture-prélèvement). La figure de garçonne est vive (on repense à la sauvageonne Nicole Caligaris, telle qu’elle se décrivait dans le Paradis entre les jambes (Verticales, 2013), par instants : « Ma mère dit qu’il y a une princesse enfermée dans la tour, une princesse avec une longue robe pailletée, il faudrait la libérer. Je n’ai pas prévu de princesse sur mon chantier, qu’on la zigouille ».), forcément (férocement) attendrissante, la jeune fille puis femme peu à peu moins gauche, les apprentissages (du sexe, de la moto, de la position « sociale », au travail), sont toujours, répétons-le, revus depuis le corps – lequel, en retour, est donné en son efficace : ici le corps n’est en rien une abstraction, une merveille vaporeuse, puisque toujours employé, mis en route, en branle, en circulation, en usage.
Et, merveille, jamais la fiction n’y perd, jamais notre désir d’ailleurs n’est déçu, jamais ce fabuleux mystère, avoir un corps, ne s’étiole.

(Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éditions Stock, Collection : La Bleue, Parution : 21/08/2013, 240 pages, EAN : 9782234074804)

 

 

Les photos sont les faux amis de ma mémoire | Isabelle Zribi, quand je meurs, achète-toi un régime de bananes (Qui-vive, Buchet Chastel, 2014)

« Léonor m’invite à rejoindre les romanciers incompris. Je lui explique que cela irait contre mes convictions.

–        Dans la poésie, si tu veux, même si je n’aime pas ce mot, dans un texte bref, je peux penser à chaque mot que j’utilise. Mais sur 250 pages, un mot vient avec l’autre comme dans cette chanson pour enfants agaçante, marabout/bout de ficelle. Ah, on l’écrira vite, son p’tit roman ! Une ville bruissera, on chantera à tue-tête, des paroles seront bues, un fouet claquera, des cheveux tomberont, épars sur les épaules, l’été sera torride, il fera une journée superbe. J’y viendrai inévitablement aussi à cette facilité, à ce sommeil de l’analyse. Ils se montrent si amicaux, ces mots faux, si spontanés. Or pour moi, la littérature consiste précisément à s’acharner à perforer l’écorce de la fausse réalité sur laquelle on marche de force, cette croûte infectieuse d’idées qu’on ne prend plus la peine de penser et de mots qu’on ne fait pas l’effort de choisir. »

 

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Isabelle Zribi, quand je meurs, achète-toi un régime de bananes (Qui-vive, Buchet Chastel, 2014)

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce passage-là du quatrième livre de la rare Isabelle Zribi pourrait constituer, bien qu’elle n’y figure pas au générique, exergue du récent et excellent (on y reviendra) Devenirs du roman, vol.2 (Inculte éditions) : plaidoyer de la poésie en tant qu’issue au cœur du roman, au cœur de ce roman, forme d’éloge de l’anti-genre, ou du contre-genre. Du queer appliqué à la littérature : queer en tant que manière (transfuge, magie, bricolage, travestissement amusé) plus qu’en tant que thème (même si l’éveil au désir féminin de la narratrice y fait ici écho, nous n’avons pas affaire à un traitement socio-quelconque du personnage). Ce livre n’est pas un essai et ne se contente -surtout- pas d’illustrer un thème : oui, le trajet de cette narratrice est initiatique, mais après tout, tout trajet ne doit-il pas l’être, toute vie se constituant au fur et à mesure de son avancée, en agrégat de questions renouvelées.

Résumons : la jeune femme (25 ans) dont il est question se pose quelques mois en Angleterre pour traverser le moment du deuil d’une grand-tante adorée (nommée Stevenson, et ce nom d’écrivain joue évidemment à plein dans la relation qui s’instaure et continue au-delà de la mort de la dite grand tante – voir extrait ci-dessous). D’une position de rejet absolu (de toute norme, de tous les clichés de l’âge adulte) elle viendra, par saccades, comme ces navires de bois bricolés battus secoués mais pas coulés par le ruisseau où l’on les lance, à une position d’accueil – et admettra la possibilité de l’écriture du roman qu’on lui réclame comme une possibilité d’accueil : d’accueil des formes, du monde, et de la poésie. Pourtant l’itinéraire n’est pas exemplaire et rectiligne, nulle leçon de vie n’est donnée. Rien d’édifiant. Le remous du vivant ne cesse.

(Le titre, revenons-y, est l’injonction mystérieuse prononcée par Stevenson sur son lit de mort, et cette phrase ne sera jamais évidemment, expliquée mais continuera de nourrir ce trajet de son énergie noire – et drôle.)

Étrange écho dans la voix de cette narratrice de l’impossible Nora de l’éternité n’est pas si longue, de Fanny Chiarello. Et c’est aussi de prendre le pouls de ces âges transitoires-là, qui est formidablement réussi chez Zribi – la musique mélancolique du passage d’âge on la connaît, l’adulescence on a soi-même donné, mais rarement cet hybride d’électrique et de maturation déjà en cours n’est aussi bien rendu. Subtilement. Mais aussi dans une langue, dont le moins qui se puisse énoncer à son endroit est qu’elle est bien vivante : de l’avoir entendue en lire des prémisses il y a deux ans lors d’une nuit remue (à l’écoute ici). On aurait pu citer cet extrait savoureux, d’hommage drôle et sincère à Alan Turing, de questionnement mi-égotique mi-ironique quant aux âges de première parution des grands auteurs… on garde de ces minutes lues en 2012 (à l’écoute, donc, on le répète, ici) le souvenir de cet hommage aux morts, de ce refus de la consolation qui ne se refuse pas au souvenir. Dans sa langue formidablement pleine et vive.

 

« En me couchant sur mon lit étroit, je pense à la phrase les morts vivent en nous. Ça, on ne se prive pas de le dire. Vous l’ignoriez ? Il existe un pourvoi contre la mort. Elle vit en toi maintenant. Tant que tu conserveras sa mémoire, elle vivra « quelque part ». On nous rebat les oreilles de cette prétendue consolation, on nous gave de cet infect bonbon au miel. Car rien ne doit changer la vie, pas même la mort. Il ne faut pas désespérer les autres avec des idées malsaines de disparition et de jamais plus. Il vaut mieux prétendre, contre toute évidence, que ce qui est perdu ne l’est pas et que la putréfaction n’est que le début d’une grossesse monstrueuse. Par commodité, on change les endeuillés en cénotaphes. Pire encore, on nous demande de garantir aux défunts la pérennité de leur existence terrestre. Me terrifie plus que ne me console l’idée selon laquelle ma grand-tante Stevenson serait blottie dans mon organisme et, en paisible parasite, se repaîtrait de mes pensées. Je ne suis pas prête à nourrir un peuple de tamagotchis internes, de plus en plus nombreux à mesure que se multiplieraient les morts que je connais – germination inévitable. Et même si je l’étais, ma mémoire ne produit que loques et débris.

Je suis incapable de recomposer Stevenson, il ne me vient que des diapositives furtives, son sourire intelligent, une idée de sa silhouette. Quand je zoome sur l’image qui se dessine, elle se décompose aussitôt. Les photos sont les faux amis de ma mémoire. Non seulement elles n’ont pas retenu ce qui la constituait véritablement, mais elles polluent mes pensées de leur fixité macabre, vitrifiant Stevenson au lieu de ma rendre. Je la vois constamment se tenant à côté d’une moi plus jeune, sur le perron de chez mes parents à Joinville-le-Pont, arborant un sourire pétrifié, image tirée d’une des seules photos que j’ai pu conserver d’elle. Cette image se substitue au souvenir que j’ai de Stevenson, souvenir de photo contre souvenir de personne. Je procède autrement et tente de l’approcher par la sensation. Je cherche ses jambes lisses sous mon pied de jeune adolescente, lorsqu’elle m’invitait à écouter dans son lit la BBC avant de dormir. Un instant la sensation est là, je sens Stevenson contre moi, je la salue, nous sommes l’une et l’autre dans un monde commun (qu’est-ce que le monde sinon un partage de sensations ?) Mais je ne sais pas la retenir. Ma grand-tante regagne brutalement sa cellule et moi la mienne. Entre nos prisons, le passage secret s’est dérobé. »

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Quand je meurs, achète-toi un régime de bananes, Isabelle Zribi,(Qui Vive) Date de parution : 03/04/2014,Format : 14 x 18 cm, 112 p., 11.00 €,ISBN 978-2-283-02765-3.

Emmanuel Ruben, La ligne des glaces (éditions Rivages, avril 2014)

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« Retourner là-bas, cette idée me faisait un peu peur. Mais on m’avait tant parlé de l’ardeur extrême de l’été nordique, des longues journées de l’été nordique, de la lumière si enchanteresse qu’elles dispensaient, des pouvoirs de transfiguration, de dédoublement, de cristallisation de cette lumière, des liens nouveaux que les rayons d’un soleil perçant tissaient entre les gens, des langues qui se déliaient̀, des paroles qui se dégelaient̀, du vent d’ivresse qui soufflait dans les têtes, de la mer qui devenait ivre, ou folle, elle aussi, avec des vagues que les gens vous délivraient couleur d’émeraude ou de turquoise. Je me disais : tu devrais accepter l’invitation, Samuel – j’avais le sentiment que pendant les neuf mois passés là-bas, je n’avais rien vu du pays, rien senti. Fort de mon titre pompeux de volontaire international, enorgueilli par ma fonction pseudo-diplomatique, secouant alentour mon arrogance -hexagonale tel un missionnaire son chapelet, obnubilé par une frontière fantôme, j’avais été comme ces enfants qui le jour de Noël s’intéressent davantage au papier cadeau, au dehors, à l’emballage écarlate, qu’au-dedans, à ce contenu trop complexe qui demanderait de la patience et de la persévérance. Et les rares fois où je m’étais penché pour de bon sur ce pays, sur ses habitants, c’était à la manière d’un explorateur en pays zoulou, autrement dit j’avais été géographe jusqu’au bout des ongles, attentif seulement aux répétitions de structure, aux choses éternelles, à la Nature avec un grand N, à l’Histoire avec un grand H, triant des articles, compilant des chiffres, dressant des graphiques, classant des tableaux, numérisant des cartes, examinant des photos, accumulant des strates et des strates de légendes, ne décelant finalement que quelques différences de surface, ne faisant preuve d’aucune empathie, n’étant jamais disponible. Car les gens là-haut ne se plaignaient pas, ne geignaient pas, vous parlaient d’un Goulag où ils étaient nés et leurs parents morts comme d’une genèse naturelle, feignant parfois l’ironie, souriant souvent à demi pour retenir des larmes, et vous hochiez la tête, avec sur les lèvres un sourire, mais un sourire benêt, sans compassion, parfois même à la limite de rire franchement pour leur insuffler un zeste de cette bonne humeur dont à vrai dire vous manquiez totalement – ou alors ils vous parlaient de la guerre et vous pensiez papy aussi à fait la guerre, sans voir qu’il y avait du Blitz au plan Barbarossa, de la drôle de guerre à la grande guerre patriotique et du STO au goulag un abîme infranchissable et que la seule vraie frontière n’était pas sur les cartes, n’était ni naturelle ni arbitraire, n’était pas une ligne rouge imaginaire mais une ligne rouge bien réelle, une frontière profonde, historique, mémorielle, corporelle, qui n’avait pas tranché l’Europe car il n’y avait jamais eu d’Europe mais qui avait tranché des bras et des jambes, des cous, des cœurs, des langues, des cerveaux. Mais comment comprendre cela quand on n’avait encore rien vécu soi-même, né douillettement, élevé douillettement dans une Europe aseptisée, privée d’une mémoire qui s’était camouflée d’abord à l’abri de la gloire, ensuite à l’abri de la honte, décorant dans un premier temps les hommes de croix puis décorant les lieux de plaques de marbre noir – si bien que cette absence de vécu nous rendait sourd, borgne, indisponible, voire affecté de cette cécité d’âme, de cette insuffisance centrale que certains Indiens d’Amérique attribuaient à quelques animaux, à quelques plantes, à quelques astres avec lesquels, depuis la fin de l’âge d’or, s’était perdu le privilège de communiquer : poissons, volailles, moustiques, reptiles, broussailles, météores. Oui, j’étais un peu de toutes ces espèces à la fois : plus fuyant qu’une comète, visqueux tel une couleuvre, recroquevillé comme une ronce, avec de surcroît une frousse de poule mouillée, mêlée d’une fierté de coquelet. Néva m’avait averti, Lothar m’avait mis en garde, mes collègues avaient tenter de me faire retoucher terre, de m’ouvrir les yeux – en vain, je restais aveugle. Sans doute la vraie raison de cette cécité résidait-elle ans le fait que c’était un autre pays, imaginaire, que j’avais voulu voir à tout prix – mais de cela, je ne prendrais la pleine conscience qu’à mon retour définitif en France ».

(La ligne des glaces, Emmanuel ruben, éditions rivages, 2014,P.249-251).

 

Ces insécables lignes sont extraites de la dernière partie de la ligne des glaces, troisième livre d’Emmanuel Ruben, par lequel je découvre son travail (dont j’apprends qu’a précédemment paru, de lui, un Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu (quel titre magnifique) aux remarquables éditions du Sonneur, chroniqué par Jacques Josse sur remue.net). Ces lignes, un flot, qui se déverse à un espace-temps clé du livre, ne sont pas formellement représentatives de l’ensemble, composé en phrases moins longues. Ces lignes, un flot : le narrateur d’où émane ce torrent fabuleux est diplomate – un jeune diplomate : dès le substantif, dès la fonction assignée, flotte un parfum de Mitteleuropa évanouie, de mitan du XXième siècle. On prend beaucoup le bateau, on rêve de trains, dans ce livre – mais on n’y voit peu ou pas d’avion. (Et ce tropisme du train, chez plusieurs auteurs, porteur d’une européanité hybride, comme Mathias Enard (Zone) ou Camille de Toledo (Oublier, trahir, puis disparaître), forme une piste à explorer).

Le diplomate s’appelle Samuel Vidouble – et la focale onomastique peut s’en tenir à une évidence : ce personnage-là, ce diplomate nommé Vidouble, n’est pas d’un bloc, il ne constitue pas un caractère, mais il est en lui-même un passage. Une chambre d’écho. Un jeune et brillant diplomate de cette trempe est une forme de fuyard grand-luxe, toujours affairé à regarder ailleurs de quoi son lendemain sera fait. Ce qui l’amène en cette Baltique semi-imaginaire (semi-imaginaire, oui : car si les pays alentours sont attestés et documentés ; la Zone (une pensée pour Mathias Enard), elle, telle qu’il nous la décrit, est hautement crédible, ressemblante, mais le pays où il s’est posé pour un an, encalminé, comme en butée, en bout de ligne, constitue une invention plausible, une Lettonie déplacée, ou dédoublée), ce qui l’a déposé là, outre la nécessaire tangente, c’est une tentative de cartographie, entreprise vouée à l’échec, engendrant son propre effacement : cartographier la frontière. La frontière ou, plus précisément, les frontières maritimes du dit pays, dont on sait l’actuel enjeu économique grandissant, en période de réchauffement climatique et de tarissement des ressources fossiles. Il se met à l’étude. Mais ne parvient à rien de concret :

« En l’espace de quelques heures, toutes les cartes du pays sont parties en fumée. Bref, rien n’est plus vain que mes recherches. Rien ne permet de retracer les fluctuations de frontière par le passé. Comme si ce pays émergeait de nulle part. Comme s’il n’avait jamais existé avant 1991. Comme si 1991 était son année zéro. Mon mémorandum et mon atlas n’ont plus de raison d’être, je peux considérer ma petite mission terminée. »

 

La mission, s’avérant rapidement irréalisable, s’efface, et s’enfouit, avec Samuel, dans un quotidien dilettante, entre ivresses alcoolique et érotique – y perdant en objectif ce qu’elle gagne en puissance onirique.

Une dilution du temps, de cette année passée là (et qui construit pourtant imparablement le séquençage du livre) :

« L’hiver venant s’efforce d’effacer les traces qu’il me plaisir de relever – voire d’effacer mes propres pas. (…) Parfois, c’est l’Histoire avec un grand H que l’hiver paraît vouloir effacer. »

Cartographier cette improbable frontière, c’est interroger la notion d’Europe (« qui n’avait pas tranché l’Europe car il n’y avait jamais eu d’Europe mais qui avait tranché des bras et des jambes, des cous, des cœurs, des langues, des cerveaux… »). C’est glisser de Géographie en Histoire, pour fouiller cette zone de plis, de fracture enfouie – la population du dit pays a pleinement collaboré durant la deuxième Guerre Mondiale, et l’Hommage, les monuments et les stèles poliment apposés aux façades des ghettos n’en disent rien, ou si peu. Vanité des monuments (une pensée pour Camille de Toledo), des commémorations, de rénovations identitaires incessantes, de ce redécoupage à l’infini en peuplades toujours plus étiques et toujours plus originelles (les lives, les coures, les zèques, les zydes…).

Cartographier cette improbable frontière , c’est encore pousser toujours plus au Nord, chercher l’illusoire cap, l’impossible limite, dans une veine quête originelle (au Septentrion, Samuel assiste et participe à une étrange fête païenne  : « C’est l’an mil qui se réveille, du sous-bois surgissent des filles d’ivoire et de pourpre ; elles accourent, elles bondissent, elles volent ; (…), malgré la chaleur elles sont vêtues pour l’occasion d’oripeaux d’autrefois, de costumes coures ou lives – sabots de bois, bas de laine, jupes de laine, chemisiers de lin, corsets qui font baller leurs seins. » « ).

C’est, évidemment, puiser dans la scrutation du paysage, dans la contemplation en géographe (que prisait Julien Gracq, influence majeure pour Ruben ; Gracq dans la maison duquel il résidera cet automne 2014), une possible ligne de fuite intérieure. (« Tu cherches une frontière extérieure, alors tu crois la trouver au bout de tes forces. Mais il n’y a pas de frontière extérieure. Crois-moi, la vraie frontière est à l’intérieur. Elle est infiniment plus proche que tu l’imagines. » cite Josse à juste titre dans sa chronique du livre sur remue.)

Formidable roman d´une attente passée dans le relevé des signes, le livre de Ruben se dévore autant qu’il dévore son lecteur, et constitue un pont entre relevé (géographique) des signes et rêverie de et dans l’écriture :

« (…) je marche en pensant à cette ligne rouge, là-bas, dont je peux aller tâter du pied l’inexistence – oui, je marche en pensant à mon atlas inachevé, ce qui me ramène à ma vocation manquée de géographe, vocation étant d’ailleurs un bien grand mot, puisque mon désir de devenir un jour un géographe (ce que j’imaginais comme un arpenteur, un géomètre, un explorateur, une sorte d’aventurier en gilet de chasse, maniant compas, sextant, boussole, longue-vue) n’était qu’une toquade née d’une enfance passée sur le blanc des cartes, à inventer des pays, des légendes. »

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La ligne des glaces, Emmanuel Ruben, éditions Rivages, avril 2014.

l’araignée givrée, blog d’Emmanuel Ruben, www.emmanuelruben.com/