Emmanuel Ruben, La ligne des glaces (éditions Rivages, avril 2014)

 ruben

« Retourner là-bas, cette idée me faisait un peu peur. Mais on m’avait tant parlé de l’ardeur extrême de l’été nordique, des longues journées de l’été nordique, de la lumière si enchanteresse qu’elles dispensaient, des pouvoirs de transfiguration, de dédoublement, de cristallisation de cette lumière, des liens nouveaux que les rayons d’un soleil perçant tissaient entre les gens, des langues qui se déliaient̀, des paroles qui se dégelaient̀, du vent d’ivresse qui soufflait dans les têtes, de la mer qui devenait ivre, ou folle, elle aussi, avec des vagues que les gens vous délivraient couleur d’émeraude ou de turquoise. Je me disais : tu devrais accepter l’invitation, Samuel – j’avais le sentiment que pendant les neuf mois passés là-bas, je n’avais rien vu du pays, rien senti. Fort de mon titre pompeux de volontaire international, enorgueilli par ma fonction pseudo-diplomatique, secouant alentour mon arrogance -hexagonale tel un missionnaire son chapelet, obnubilé par une frontière fantôme, j’avais été comme ces enfants qui le jour de Noël s’intéressent davantage au papier cadeau, au dehors, à l’emballage écarlate, qu’au-dedans, à ce contenu trop complexe qui demanderait de la patience et de la persévérance. Et les rares fois où je m’étais penché pour de bon sur ce pays, sur ses habitants, c’était à la manière d’un explorateur en pays zoulou, autrement dit j’avais été géographe jusqu’au bout des ongles, attentif seulement aux répétitions de structure, aux choses éternelles, à la Nature avec un grand N, à l’Histoire avec un grand H, triant des articles, compilant des chiffres, dressant des graphiques, classant des tableaux, numérisant des cartes, examinant des photos, accumulant des strates et des strates de légendes, ne décelant finalement que quelques différences de surface, ne faisant preuve d’aucune empathie, n’étant jamais disponible. Car les gens là-haut ne se plaignaient pas, ne geignaient pas, vous parlaient d’un Goulag où ils étaient nés et leurs parents morts comme d’une genèse naturelle, feignant parfois l’ironie, souriant souvent à demi pour retenir des larmes, et vous hochiez la tête, avec sur les lèvres un sourire, mais un sourire benêt, sans compassion, parfois même à la limite de rire franchement pour leur insuffler un zeste de cette bonne humeur dont à vrai dire vous manquiez totalement – ou alors ils vous parlaient de la guerre et vous pensiez papy aussi à fait la guerre, sans voir qu’il y avait du Blitz au plan Barbarossa, de la drôle de guerre à la grande guerre patriotique et du STO au goulag un abîme infranchissable et que la seule vraie frontière n’était pas sur les cartes, n’était ni naturelle ni arbitraire, n’était pas une ligne rouge imaginaire mais une ligne rouge bien réelle, une frontière profonde, historique, mémorielle, corporelle, qui n’avait pas tranché l’Europe car il n’y avait jamais eu d’Europe mais qui avait tranché des bras et des jambes, des cous, des cœurs, des langues, des cerveaux. Mais comment comprendre cela quand on n’avait encore rien vécu soi-même, né douillettement, élevé douillettement dans une Europe aseptisée, privée d’une mémoire qui s’était camouflée d’abord à l’abri de la gloire, ensuite à l’abri de la honte, décorant dans un premier temps les hommes de croix puis décorant les lieux de plaques de marbre noir – si bien que cette absence de vécu nous rendait sourd, borgne, indisponible, voire affecté de cette cécité d’âme, de cette insuffisance centrale que certains Indiens d’Amérique attribuaient à quelques animaux, à quelques plantes, à quelques astres avec lesquels, depuis la fin de l’âge d’or, s’était perdu le privilège de communiquer : poissons, volailles, moustiques, reptiles, broussailles, météores. Oui, j’étais un peu de toutes ces espèces à la fois : plus fuyant qu’une comète, visqueux tel une couleuvre, recroquevillé comme une ronce, avec de surcroît une frousse de poule mouillée, mêlée d’une fierté de coquelet. Néva m’avait averti, Lothar m’avait mis en garde, mes collègues avaient tenter de me faire retoucher terre, de m’ouvrir les yeux – en vain, je restais aveugle. Sans doute la vraie raison de cette cécité résidait-elle ans le fait que c’était un autre pays, imaginaire, que j’avais voulu voir à tout prix – mais de cela, je ne prendrais la pleine conscience qu’à mon retour définitif en France ».

(La ligne des glaces, Emmanuel ruben, éditions rivages, 2014,P.249-251).

 

Ces insécables lignes sont extraites de la dernière partie de la ligne des glaces, troisième livre d’Emmanuel Ruben, par lequel je découvre son travail (dont j’apprends qu’a précédemment paru, de lui, un Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu (quel titre magnifique) aux remarquables éditions du Sonneur, chroniqué par Jacques Josse sur remue.net). Ces lignes, un flot, qui se déverse à un espace-temps clé du livre, ne sont pas formellement représentatives de l’ensemble, composé en phrases moins longues. Ces lignes, un flot : le narrateur d’où émane ce torrent fabuleux est diplomate – un jeune diplomate : dès le substantif, dès la fonction assignée, flotte un parfum de Mitteleuropa évanouie, de mitan du XXième siècle. On prend beaucoup le bateau, on rêve de trains, dans ce livre – mais on n’y voit peu ou pas d’avion. (Et ce tropisme du train, chez plusieurs auteurs, porteur d’une européanité hybride, comme Mathias Enard (Zone) ou Camille de Toledo (Oublier, trahir, puis disparaître), forme une piste à explorer).

Le diplomate s’appelle Samuel Vidouble – et la focale onomastique peut s’en tenir à une évidence : ce personnage-là, ce diplomate nommé Vidouble, n’est pas d’un bloc, il ne constitue pas un caractère, mais il est en lui-même un passage. Une chambre d’écho. Un jeune et brillant diplomate de cette trempe est une forme de fuyard grand-luxe, toujours affairé à regarder ailleurs de quoi son lendemain sera fait. Ce qui l’amène en cette Baltique semi-imaginaire (semi-imaginaire, oui : car si les pays alentours sont attestés et documentés ; la Zone (une pensée pour Mathias Enard), elle, telle qu’il nous la décrit, est hautement crédible, ressemblante, mais le pays où il s’est posé pour un an, encalminé, comme en butée, en bout de ligne, constitue une invention plausible, une Lettonie déplacée, ou dédoublée), ce qui l’a déposé là, outre la nécessaire tangente, c’est une tentative de cartographie, entreprise vouée à l’échec, engendrant son propre effacement : cartographier la frontière. La frontière ou, plus précisément, les frontières maritimes du dit pays, dont on sait l’actuel enjeu économique grandissant, en période de réchauffement climatique et de tarissement des ressources fossiles. Il se met à l’étude. Mais ne parvient à rien de concret :

« En l’espace de quelques heures, toutes les cartes du pays sont parties en fumée. Bref, rien n’est plus vain que mes recherches. Rien ne permet de retracer les fluctuations de frontière par le passé. Comme si ce pays émergeait de nulle part. Comme s’il n’avait jamais existé avant 1991. Comme si 1991 était son année zéro. Mon mémorandum et mon atlas n’ont plus de raison d’être, je peux considérer ma petite mission terminée. »

 

La mission, s’avérant rapidement irréalisable, s’efface, et s’enfouit, avec Samuel, dans un quotidien dilettante, entre ivresses alcoolique et érotique – y perdant en objectif ce qu’elle gagne en puissance onirique.

Une dilution du temps, de cette année passée là (et qui construit pourtant imparablement le séquençage du livre) :

« L’hiver venant s’efforce d’effacer les traces qu’il me plaisir de relever – voire d’effacer mes propres pas. (…) Parfois, c’est l’Histoire avec un grand H que l’hiver paraît vouloir effacer. »

Cartographier cette improbable frontière, c’est interroger la notion d’Europe (« qui n’avait pas tranché l’Europe car il n’y avait jamais eu d’Europe mais qui avait tranché des bras et des jambes, des cous, des cœurs, des langues, des cerveaux… »). C’est glisser de Géographie en Histoire, pour fouiller cette zone de plis, de fracture enfouie – la population du dit pays a pleinement collaboré durant la deuxième Guerre Mondiale, et l’Hommage, les monuments et les stèles poliment apposés aux façades des ghettos n’en disent rien, ou si peu. Vanité des monuments (une pensée pour Camille de Toledo), des commémorations, de rénovations identitaires incessantes, de ce redécoupage à l’infini en peuplades toujours plus étiques et toujours plus originelles (les lives, les coures, les zèques, les zydes…).

Cartographier cette improbable frontière , c’est encore pousser toujours plus au Nord, chercher l’illusoire cap, l’impossible limite, dans une veine quête originelle (au Septentrion, Samuel assiste et participe à une étrange fête païenne  : « C’est l’an mil qui se réveille, du sous-bois surgissent des filles d’ivoire et de pourpre ; elles accourent, elles bondissent, elles volent ; (…), malgré la chaleur elles sont vêtues pour l’occasion d’oripeaux d’autrefois, de costumes coures ou lives – sabots de bois, bas de laine, jupes de laine, chemisiers de lin, corsets qui font baller leurs seins. » « ).

C’est, évidemment, puiser dans la scrutation du paysage, dans la contemplation en géographe (que prisait Julien Gracq, influence majeure pour Ruben ; Gracq dans la maison duquel il résidera cet automne 2014), une possible ligne de fuite intérieure. (« Tu cherches une frontière extérieure, alors tu crois la trouver au bout de tes forces. Mais il n’y a pas de frontière extérieure. Crois-moi, la vraie frontière est à l’intérieur. Elle est infiniment plus proche que tu l’imagines. » cite Josse à juste titre dans sa chronique du livre sur remue.)

Formidable roman d´une attente passée dans le relevé des signes, le livre de Ruben se dévore autant qu’il dévore son lecteur, et constitue un pont entre relevé (géographique) des signes et rêverie de et dans l’écriture :

« (…) je marche en pensant à cette ligne rouge, là-bas, dont je peux aller tâter du pied l’inexistence – oui, je marche en pensant à mon atlas inachevé, ce qui me ramène à ma vocation manquée de géographe, vocation étant d’ailleurs un bien grand mot, puisque mon désir de devenir un jour un géographe (ce que j’imaginais comme un arpenteur, un géomètre, un explorateur, une sorte d’aventurier en gilet de chasse, maniant compas, sextant, boussole, longue-vue) n’était qu’une toquade née d’une enfance passée sur le blanc des cartes, à inventer des pays, des légendes. »

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La ligne des glaces, Emmanuel Ruben, éditions Rivages, avril 2014.

l’araignée givrée, blog d’Emmanuel Ruben, www.emmanuelruben.com/

 

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