Les photos sont les faux amis de ma mémoire | Isabelle Zribi, quand je meurs, achète-toi un régime de bananes (Qui-vive, Buchet Chastel, 2014)

« Léonor m’invite à rejoindre les romanciers incompris. Je lui explique que cela irait contre mes convictions.

–        Dans la poésie, si tu veux, même si je n’aime pas ce mot, dans un texte bref, je peux penser à chaque mot que j’utilise. Mais sur 250 pages, un mot vient avec l’autre comme dans cette chanson pour enfants agaçante, marabout/bout de ficelle. Ah, on l’écrira vite, son p’tit roman ! Une ville bruissera, on chantera à tue-tête, des paroles seront bues, un fouet claquera, des cheveux tomberont, épars sur les épaules, l’été sera torride, il fera une journée superbe. J’y viendrai inévitablement aussi à cette facilité, à ce sommeil de l’analyse. Ils se montrent si amicaux, ces mots faux, si spontanés. Or pour moi, la littérature consiste précisément à s’acharner à perforer l’écorce de la fausse réalité sur laquelle on marche de force, cette croûte infectieuse d’idées qu’on ne prend plus la peine de penser et de mots qu’on ne fait pas l’effort de choisir. »

 

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Isabelle Zribi, quand je meurs, achète-toi un régime de bananes (Qui-vive, Buchet Chastel, 2014)

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce passage-là du quatrième livre de la rare Isabelle Zribi pourrait constituer, bien qu’elle n’y figure pas au générique, exergue du récent et excellent (on y reviendra) Devenirs du roman, vol.2 (Inculte éditions) : plaidoyer de la poésie en tant qu’issue au cœur du roman, au cœur de ce roman, forme d’éloge de l’anti-genre, ou du contre-genre. Du queer appliqué à la littérature : queer en tant que manière (transfuge, magie, bricolage, travestissement amusé) plus qu’en tant que thème (même si l’éveil au désir féminin de la narratrice y fait ici écho, nous n’avons pas affaire à un traitement socio-quelconque du personnage). Ce livre n’est pas un essai et ne se contente -surtout- pas d’illustrer un thème : oui, le trajet de cette narratrice est initiatique, mais après tout, tout trajet ne doit-il pas l’être, toute vie se constituant au fur et à mesure de son avancée, en agrégat de questions renouvelées.

Résumons : la jeune femme (25 ans) dont il est question se pose quelques mois en Angleterre pour traverser le moment du deuil d’une grand-tante adorée (nommée Stevenson, et ce nom d’écrivain joue évidemment à plein dans la relation qui s’instaure et continue au-delà de la mort de la dite grand tante – voir extrait ci-dessous). D’une position de rejet absolu (de toute norme, de tous les clichés de l’âge adulte) elle viendra, par saccades, comme ces navires de bois bricolés battus secoués mais pas coulés par le ruisseau où l’on les lance, à une position d’accueil – et admettra la possibilité de l’écriture du roman qu’on lui réclame comme une possibilité d’accueil : d’accueil des formes, du monde, et de la poésie. Pourtant l’itinéraire n’est pas exemplaire et rectiligne, nulle leçon de vie n’est donnée. Rien d’édifiant. Le remous du vivant ne cesse.

(Le titre, revenons-y, est l’injonction mystérieuse prononcée par Stevenson sur son lit de mort, et cette phrase ne sera jamais évidemment, expliquée mais continuera de nourrir ce trajet de son énergie noire – et drôle.)

Étrange écho dans la voix de cette narratrice de l’impossible Nora de l’éternité n’est pas si longue, de Fanny Chiarello. Et c’est aussi de prendre le pouls de ces âges transitoires-là, qui est formidablement réussi chez Zribi – la musique mélancolique du passage d’âge on la connaît, l’adulescence on a soi-même donné, mais rarement cet hybride d’électrique et de maturation déjà en cours n’est aussi bien rendu. Subtilement. Mais aussi dans une langue, dont le moins qui se puisse énoncer à son endroit est qu’elle est bien vivante : de l’avoir entendue en lire des prémisses il y a deux ans lors d’une nuit remue (à l’écoute ici). On aurait pu citer cet extrait savoureux, d’hommage drôle et sincère à Alan Turing, de questionnement mi-égotique mi-ironique quant aux âges de première parution des grands auteurs… on garde de ces minutes lues en 2012 (à l’écoute, donc, on le répète, ici) le souvenir de cet hommage aux morts, de ce refus de la consolation qui ne se refuse pas au souvenir. Dans sa langue formidablement pleine et vive.

 

« En me couchant sur mon lit étroit, je pense à la phrase les morts vivent en nous. Ça, on ne se prive pas de le dire. Vous l’ignoriez ? Il existe un pourvoi contre la mort. Elle vit en toi maintenant. Tant que tu conserveras sa mémoire, elle vivra « quelque part ». On nous rebat les oreilles de cette prétendue consolation, on nous gave de cet infect bonbon au miel. Car rien ne doit changer la vie, pas même la mort. Il ne faut pas désespérer les autres avec des idées malsaines de disparition et de jamais plus. Il vaut mieux prétendre, contre toute évidence, que ce qui est perdu ne l’est pas et que la putréfaction n’est que le début d’une grossesse monstrueuse. Par commodité, on change les endeuillés en cénotaphes. Pire encore, on nous demande de garantir aux défunts la pérennité de leur existence terrestre. Me terrifie plus que ne me console l’idée selon laquelle ma grand-tante Stevenson serait blottie dans mon organisme et, en paisible parasite, se repaîtrait de mes pensées. Je ne suis pas prête à nourrir un peuple de tamagotchis internes, de plus en plus nombreux à mesure que se multiplieraient les morts que je connais – germination inévitable. Et même si je l’étais, ma mémoire ne produit que loques et débris.

Je suis incapable de recomposer Stevenson, il ne me vient que des diapositives furtives, son sourire intelligent, une idée de sa silhouette. Quand je zoome sur l’image qui se dessine, elle se décompose aussitôt. Les photos sont les faux amis de ma mémoire. Non seulement elles n’ont pas retenu ce qui la constituait véritablement, mais elles polluent mes pensées de leur fixité macabre, vitrifiant Stevenson au lieu de ma rendre. Je la vois constamment se tenant à côté d’une moi plus jeune, sur le perron de chez mes parents à Joinville-le-Pont, arborant un sourire pétrifié, image tirée d’une des seules photos que j’ai pu conserver d’elle. Cette image se substitue au souvenir que j’ai de Stevenson, souvenir de photo contre souvenir de personne. Je procède autrement et tente de l’approcher par la sensation. Je cherche ses jambes lisses sous mon pied de jeune adolescente, lorsqu’elle m’invitait à écouter dans son lit la BBC avant de dormir. Un instant la sensation est là, je sens Stevenson contre moi, je la salue, nous sommes l’une et l’autre dans un monde commun (qu’est-ce que le monde sinon un partage de sensations ?) Mais je ne sais pas la retenir. Ma grand-tante regagne brutalement sa cellule et moi la mienne. Entre nos prisons, le passage secret s’est dérobé. »

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Quand je meurs, achète-toi un régime de bananes, Isabelle Zribi,(Qui Vive) Date de parution : 03/04/2014,Format : 14 x 18 cm, 112 p., 11.00 €,ISBN 978-2-283-02765-3.

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