C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. | Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éd. Stock).

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« Après il ne faut plus imaginer être une fille, une femme ou quelque chose d’approchant. Il faut accepter de n’être qu’une enveloppe de chair, tant le cerveau ni la mémoire ne comptent plus. Il faut se changer en une denrée concrète, sans éducation ni affect, n’obéir qu’à une logique mécanique, laisser de côté sa figure et son style. Son orgueil aussi. Sur la table d’accouchement toutes les femmes sont égales, c’est-à-dire impuissantes et soumises. Terrassées. Alors on repense aux girafes, on a vu les images à la télévision, l’élégance et la grâce, la longue descente, comme sur un toboggan, du girafon qui se glisse hors de l’enveloppe et, contrairement au bébé humain, se met sur ses pattes et vit bientôt sa vie autonome.
Les matières de la « salle de travail » sont exagérément froides, métal, carrelage, verre. La lumière tombe d’en haut comme une douche plein volume. J’y pénètre couchée sur un chariot, privée de mon libre arbitre et des mouvements, privée d’humour. C’est une pâle copie de moi qui gît ici, étalée, puis recroquevillée sur la douleur quand la lame vient me chercher, me prend, me jette, me prend, m’essore. Je repousse les gestes que le garçon esquisse pour me rassurer, je suis injuste et insolente. Je suis une masse de muscles, d’organes, de nerfs à vif qu’il va falloir maîtriser pour que l’équation se résolve, pour que la montée se fasse, régulière, puissante, efficace. Pour que mon corps devienne une machine qui avance. Une mécanique qui pulse, turbine à plein régime, recycle la contraction en force motrice. On imagine les chairs palpitant comme un cœur et les fluides qui circulent toutes vannes ouvertes, valves ; clapets, parfaitement synchronisés. Cela m’envahit, me dépasse et m’affole. Je n’ai aucun choix si ce n’est laisser monter la lave qui bientôt brûlera tout sur son passage, chair, parois, muqueuses. On croyait être une fille courageuse et organisée. On avait la certitude de tout maîtriser. Là on n’est rien qu’un tas. C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. » (Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éditions Stock).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
Cet extrait, isolé, pourrait tromper : ce livre de Brigitte Giraud n’est pas consacré à l’enfantement, ni à la médecine – ni même seulement au corps, ni seulement au corps d’une femme, ni à la femme. Et là se tient toute la subtile réussite de l’entreprise : si le procédé, de raconter une vie du point de vue stricte de l’expérience charnelle, est habile, certes, astucieux assurément, ce regard-du-corps constitue avant tout un moyen, un véhicule, fictionnel autant que réaliste, des plus efficaces. Mais jamais le procédé ne s’en tient à sa seule réussite, jamais la formule, la bonne idée ne l’emportent, toujours d’avoir un corps permet de le dire et de donner à percevoir, de représenter, renouvelés, un morceau du monde, des bris d’époque, le récit d’une vie, d’une somme d’expériences.
Celle-ci, de la mise au monde, donc, depuis un corps de femme, nous est transmise en sa crudité, en sa puissance d’effarement : ce grand bonheur est avant tout (comme le sont parfois les grands malheurs), une somme d’effarements. Effarement extraordinaire, au cœur de la souffrance comme après le soulagement ; et de cet extraordinaire, par ce prisme-là, quelque chose nous est passé (et tant de clichés nous sont, bien sûr, épargnés, mais au-delà même, se font ridiculiser). Je n’aime pas utiliser l’adjectif juste, pour parler du langage, et plus encore en littérature, dont j’aime tant la puissance onirique ; mais cette précision, cette attention millimétrée aux sensations, exceptionnelles, frappent – c’est aussi qu’elles sont portées par une rythmique idoine, laquelle permet aux effets de contraste, irruptions prosaïques (« On croyait être une fille courageuse et organisée. On avait la certitude de tout maîtriser. Là on n’est rien qu’un tas. C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. ») de continûment captiver.
Le livre trace une vie, depuis l’enfance (et les remémorations des jeux et logiques et prises et déprises de pouvoir, dès l’enfance, sont également très frappantes : mais il fallait bien choisir, et pour d’autres extraits je vous envoie chez l’ami Joachim Séné qui en fit sa propre lecture-prélèvement). La figure de garçonne est vive (on repense à la sauvageonne Nicole Caligaris, telle qu’elle se décrivait dans le Paradis entre les jambes (Verticales, 2013), par instants : « Ma mère dit qu’il y a une princesse enfermée dans la tour, une princesse avec une longue robe pailletée, il faudrait la libérer. Je n’ai pas prévu de princesse sur mon chantier, qu’on la zigouille ».), forcément (férocement) attendrissante, la jeune fille puis femme peu à peu moins gauche, les apprentissages (du sexe, de la moto, de la position « sociale », au travail), sont toujours, répétons-le, revus depuis le corps – lequel, en retour, est donné en son efficace : ici le corps n’est en rien une abstraction, une merveille vaporeuse, puisque toujours employé, mis en route, en branle, en circulation, en usage.
Et, merveille, jamais la fiction n’y perd, jamais notre désir d’ailleurs n’est déçu, jamais ce fabuleux mystère, avoir un corps, ne s’étiole.

(Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éditions Stock, Collection : La Bleue, Parution : 21/08/2013, 240 pages, EAN : 9782234074804)

 

 

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