Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014

« vous allez voir
un show
exceptionnel »
a déclaré la star
lors de la conférence de presse
donnée dans un parc
d’attractions
sur la toile
les réactions n’ont pas tardé
on soupçonne
son entourage
de vouloir couper court
aux rumeurs trop nombreuses
au sujet de Peter le « cyberchild »
par l’annonce
surprise
du coup d’envoi
de sa tournée
le « Lady Panther Tour »
« 80 haut-parleurs spéciaux
vont répartir
la masse sonore
dans l’espace
tout sera contrôlé
par informatique »
le spectateur n’a pas idée
de ce qui se passe
« les sons ne se déplaceront pas
uniquement de droite à gauche
et vice-versa
mais aussi
vers l’avant et l’arrière
et de haut en bas »
le spectateur peut
s’étonner
sourire
grimacer
pleurer
et même hurler
« avec ce dispositif
on sera totalement
désorienté
mais toujours au cœur
de l’événement
où que l’on soit
dans la foule »
un spectateur connecté
en permanence
à qui on fait
croire
qu’il pourrait être
déconnecté
à tout moment
un spectateur
amplifié
parasité
pénétré
toujours au bord
de la rupture.
(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014)

« Et ce qui soudain apparaît, ce qui se lit dans les schrapnels et mots épars, c’est un récit, c’est une image. Une persistence rétinienne procède, qui fait récit. En 2010, dans « Open Space », le flux est violent et fluide, du cut-up on ne sait presque plus les tenants – en fait, il n’y a plus de tenants, ce n’est plus du « pur » cut-up, du mix a émergé une langue neuve, composite mais unifiée. »,

écrivais-je à son propos ici même, repris de la revue anthologique Gare maritime (de la Maison de la poésie de Nantes). Ce glissé dans une forme fluide, dans une continuité de composition, continue avec ce livre. Même si l’on distingue plusieurs éléments qui, mis en contact, se mêlent, ainsi qu’il le pratique depuis « toujours » (enfin, depuis In situ il y a –déjà – 14 ans) ; et que de ce contact émane comme en réaction chimique une nouvelle possibilité fictionnelle, un récit nouveau, mixte et, surtout, autre, intégrant d’entrée sa version onirique.
Dans carte son, c’est plutôt l’image qui fait centre (ou circonférence, ou les deux). Ce qui nous est montré (nous est montré nous regardant, tant la figure la surveillance est partout, fantomatique, via vidéos), c’est la pop et sa production infinie d’icônes renouvelables, concurrentes et interchangeables : ce flux d’images, sa fabrique accomplie, autant que ses résidus, fournissent la matière au poème.
On assiste aux manifestations d’excentricité d’une manière de Lady Gaga (non nommée : d’ailleurs aucun nom actuel n’y figure, la péremption faisant partie du principe de production des idoles périssables), dont le lieu de vie rappelle le Neverland de Michael Jackson. Global remix de ce qui nous apparaît depuis longtemps comme un continuum : la star, composite, fabrication collective,  évoque (concepts, artistes, idées) sans jamais pénétrer, elle est une surface où se mirer. Et le storytelling s’affine en continuité, dont Bouvet reprend des éléments devenus des mèmes contemporains (ici : la déchéance du boyfriend de la star, les esclandres en boites de nuit sur vidéos de surveillance archipixelisées, en star inférieure révélant la part atteignable, sombre et nécessaire, du culte ; mais aussi celui du stalker, du traqueur des faits et gestes de l’icône). Rien n’échappe au flux, rien n’échappe à la fabrique des images, à la reproduction en versions remaniées, rien n’échappe aux covers, aux reprises : les quelques apparitions, spectrales elles aussi, des icônes anciennes, encore indomptées, celles du rock (Nico, Ian Curtis), s’intègrent à ce flux, reprises, remaniées. Et ce qui nous étouffe, nous angoisse, dans ce livre bien plus dense encore à la relecture, est autant le manque que le trop-plein : tout s’achète, nous le savions, tout se récupère et recycle, le commerce et le marché nous l’ont montré – mais c’est au coeur de nos rêves que semble agir le flux, comme l’évoquent les apparitions des dites icônes anciennes, disparues :

« Vince Taylor / édenté / sort d’une forêt / accompagné d’une meute / de loup (….) Nico / pieds nus / marche dans un désert /suivie par /un cheval / en feu »

Cette porosité permanente, entre flux de conscience (globale, individuelle : mêlées) et flux d’images arrangées, photoshopées ou lysergiques, est troublante. Et le trouble est agissant, pose de retorse façon la question individuelle. Sommes-nous encore, quelque part, nous-mêmes ? Ou sommes-nous seulement composés de cet immense d’amas de choses (symboles, gestes, couleurs) vues, usinées, fabriquées, consommables ? Flippantes pespectives, mais qui enjoignent à faire avec, plutôt que sans.
Se tenir debout (dans le monde, face à l’évènement), est un forme de discret viatique pour Bouvet, s’y tenir est un travail, debout encore, même assailli de vertiges et retourné par les basses.

————
(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014, EAN : 9782823604214)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s