Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours | (Martin Page, Manuel d’écriture et de survie, éditions du Seuil, 2014)

Daria,
Tu penses à la mort : c’est une très bonne nouvelle. Pas agréable sans doute. Mais la mort est un puissant moteur créatif. On va essayer de s’en servir.
Je n’ai pas l’impression d’être pessimiste. J ‘aime ce monde simplement parce qu’il est là. Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours, alors je l’aime pour que ce ne soit pas insupportable. L’amour est une force de conversion.
Enfin, permets-moi de préciser un point concernant le mot « désacraliser » que j’ai employé dans une lettre. Le sacré n’est pas un problème, il y a là de la beauté et du plaisir. Le problème est l’usage du sacré à des fins de prestige personnel et de pouvoir. Je n’ai pas envie de désacraliser la littérature et la figure d’écrivain mais de rendre leur sacré vivant, accessible et joyeux.
Bonne soirée,
Martin

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre, bâti sur le modèle épistolaire des Lettres à un jeune poète, de Rilke, où Martin Page répond à une jeune auteure en devenir, et l’accompagne à distance dans son chemin d’écriture, outre d’être un crucial outil de compréhension de ce métier-là, d’auteur (et par extension, d’artiste), dans ce qu’il a d’absolument-prosaïquement singulier, nous en apprenant en concision sur, ainsi que l’a écrit François bon dans son Tierslivre,

« tous les paramètres du « métier » qu’un par un on va faire défiler. Le nègre, le plagiat, l’enquête, le physique, les rêves, les refus, la traduction, le premier jet, la table, le journal, la mort, le service de presse, la ponctuation, ou de l’argent, ou de s’il faut vivre à Paris »,

chemine, aussi, loin ailleurs : j’ai repris un seul passage, car il fallait choisir, mais vous pouvez vous reporter à l’article suscité de François Bon, où les items « numérique » ou « jeunesse » (entre autres) sont repris, pour vous faire une belle idée de la pensée pratique et méta de Martin Page.

Et comme il fallait en choisir un, j’ai recopié ce bref passage, ci-dessus, lequel allie au moins deux aspects essentiels (selon MA lecture, s’entend) de ce livre, de cette façon-là : il est représentatif de cette vigueur et de cet humour dont Page ne se dépare pas (lire à ce propos les pages où il est question de l’humour, parfaites), via cette rupture de tons entre chacune des phrases du premier paragraphe, qui par ce qu’elle provoque de déport à chaque point, « allume » littéralement son lecteur (prendre ici allumer à tous sens du terme : il y a déclic, il y a combustion, il y a séduction, aussi) et le met en mouvement. Le boulot derrière, qu’il faut, pour parvenir à cette alliance de concision et de vigueur, qu’on imagine (parce qu’il en parle, des versions et re-versions innombrables de ses textes), ce boulot ne se voit pas, cette sueur on ne la sent pas : liquide, elle fluidifie, mais ne poisse pas.

Il est représentatif aussi de la douce complexité de sa pensée (comme est compliquée la position, sociale et intime, de l’auteure), de sa part de contradiction, induite, portée sans gêne, avec naturel, contradiction qui n’est autre que l’expression du vivant : rendre le sacré accessible et joyeux n’est pas oxymorique, non, c’est une nuance active. Un paradoxe activateur de mouvement. De désir, d’avancée, de pensée.

Ce qu’il dit aussi, ce livre en lettres,  de la joie de penser, m’est essentiel. Des représentations à ne pas cesser de bousculer. D’une défiance soutenue, à garder chevillée, à l’encontre des mortifères effets du pouvoir et de la centralité.

Mais enfin, et concernant ce passage-là, d’explication du terme « désacraliser » et son importance, belle lurette que j’attendais qu’on m’ôte ainsi ces mots de la bouche, enfin, qu’on s’empare (sans préméditation) d’une intention mienne pour la mettre en phrases, mieux que moi. (De cela aussi, il parle, Martin Page, citant Milena Jesenská, de ce que la littérature semble faire « à notre place », en notre nom) : cette horizontalisation qu’il me tient tant à cœur de prôner, dans toutes mes pratiques de lir&crire, d’ouvrir et de prôner des formes de partage, sans égalisation démagogique, qui soit une autorisation respectueuse (dont j’ai parlé tant de fois selon tant d’axes et mots-clés, comme accueillir, remercier, passer) – écho perso : j’apprends autant de l’amitié de Nicole Caligaris que de ses livres, les deux s’augmentent, m’augmentent – le respect pour l’auteure n’est pas amoindri chez moi par l’humilité de l’auteure, bien au contraire.

On y trouve de soi à chaque phrase et ce livre nous invente autant que nous l’écrivons en lisant, semble-t-il – un parcours en partage, c’est Page ou son double Pit Agarmen qui nous fait le coup,on s’y perdrait. En grande clarté.

Ce livre est court et plein,  qui porte bien son nom de « manuel de survie », tant il fait cabane, abri, et pistes exploratoires en dispersion.

Manuel d’écriture et de survie, Martin Page, éditions du Seuil, sortie le 2 mai 2014.

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2 réponses à “Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours | (Martin Page, Manuel d’écriture et de survie, éditions du Seuil, 2014)

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