pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées | Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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Couto aimait cette ville. Il aimait ce quartier de Péfine, ses maisons sans étage, invariablement couvertes du même toit de tôle à quatre pentes qui comme le ciel pouvait prendre toutes les nuances de gris. L’omniprésence des manguiers, leurs grosses boules sombres bouchant la vue, retardant jusqu’au dernier moment l’apparition des toits voisins. La forêt comme entrée dans la ville, infiltrée jusqu’au cœur des courettes. Le rouge de la terre. Le tortueux des chemins. Les mille accidents du sol qui semblaient faits pour obliger le passant à s’arrêter discuter devant chaque pas de porte, caniveaux, clôtures, carrés de manioc, petits ponts de bois, fils à linge, papayers, tas d’ordures, tas de ferrailles, tas de sable. L’eau gorgeant le sol. Gonflant les tiges des plantes. Jaillissant des seaux à chaque grincement de poulie des puits. Partout la vie s’ébrouant, se multipliant, piaillant. Gamins jouant au foot. Vieux assis sur des pas de portes. Femmes debout devant des chaudrons noircis de fumée qu’elles touillaient avec de grandes louches en fer-blanc. Minettes sur leur trente et un qui soutenaient le regard de Couto avec effronterie, tout le temps que durait son passage dans leur champ. Le créole avait un joli mot pour les désigner. Il disait bajudas, du verbe baja, danser. Ce qui à la lettre ne signifiait pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées, avec jusque dans leur nom un rien de passif, d’abandonné qui était tout un programme.

 (Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ne me préoccupant guère, en ces zones d’affluence modérée, de faire de l’audience ou des coups, il est rare que cette rubrique « herbier » sacrifie au rituel organisé des « bonnes feuilles » d’avant-rentrée. Les lignes ci-dessus sont pourtant extraites d’un roman à paraître parmi quelques centaines d’autres entre fin août et mi-octobre. Les Grands, nouvel opus de Sylvain Prudhomme, qu’on connaît bien par ici, lu et commenté de longue date, est un bijou, à la fois romanesque (et fort habilement troussé, même), coloré, sonore, paysager.

Couto est le guitariste d’un groupe immensément populaire dans la Guinée-Bissau des années 70, le Super Mama djombo, qui balade ses souvenirs dans l’avant-orage des jours d’avant un énième coup d’état. Sous le coup d’un deuil, celui de leur ancienne chanteuse Dulce, Couto chemine, discute, songe, regarde – et nous avec. L’Afrique est chère à l’auteur, qui l’avait déjà remarquablement peinte dans un de ses précédents textes, l’excellent Tanganyika Project : l’Afrique et son foisonnement, de langues de gestes de mots, constituait le projet de ce livre-là, récit d’une tentative avortée d’assimilation de cet environnement saturé, par capture de tous les mots, slogans, messages, imprimés alentour.

Ce  foisonnement, son rendu, constitue une des qualités des Grands – l’énumération des éléments du paysage urbain lacunaire en intro de l’extrait ci-dessus en est un bel exemple. La langue, en l’occurrence le créole de Guinée, rythme le récit, au sens littéral : elle n’est pas un ornement, un effet d’exotisme, mais ne nous quitte jamais, la langue est le liant indispensable aux relations décrites, autant qu’à notre lecture de cette terre vu par les yeux de Couto, un de ses enfants prodigues (devenu l’un de ses pères mélancoliques). Tour de force, elle n’est pas caricaturale, le trait n’est jamais forcé, sans pour autant jouer de contrepied par trop appuyés : on y reconnaît ce qu’on connaît (ou croit connaître) : un certain rapport au temps, qui se laisse passer non sans une certaine langueur, et son symétrique, ce soudain règne du tumulte (l’ordinaire déception face aux politiques locaux ravalés par la corruption, le retour régulier des coups d’état militaires), mais cette appréhension de surface nous est donnée, accrue, en profondeur et limpidité. Ce qu’on imaginait de l’Afrique nous parvient, même et autre – et cet es-trangement nous est fort familier, cet ailleurs nous accueille, à l’aise.

Le rythme, évoqué ci-dessus comme élément thématique (les descriptions de la musique de Super Mama djombo, de sa pratique, du métier, de ses routines comme de ses surprises, sont assez extraordinairement tenues et crédibles), est porté également par un sens du dialogue épatant – promis on n’abusera pas de l’adjectif virtuose, mais on est bien tenté…

Une Afrique, immense, puissante, contrastée, nous est lue – et le conteur est sincère, vif, d’une intelligence extrêmement généreuse.

PS – Et l’on comprend aussi, en notes annexes, à quel point ce livre rend hommage, à la dite Afrique, à ses hommes (et femmes), à sa musique.

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(Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014, ISBN : 9782070146444 )

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2 réponses à “pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées | Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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