Archives mensuelles : août 2014

La part des nuages (et Juste après la pluie), Thomas Vinau, Alma éditeur, 2014

Un gigantesque papillon de nuit est accroché à un pied de chaise sur la terrasse. Il est là depuis une bonne semaine. Il est énorme. Fait la taille d’une main ouverte. Blanc, gris, marron et noir. Avec des yeux de chouette dessinés sur les ailes et des poils sur l’abdomen. Il doit venir de loin. De très loin. D’Afrique ou de Sibérie. Du Brésil. De Mongolie. Il reste là, immobile, à l’abri de la pluie mais pas du vent, ni du froid. De temps en temps, il bat doucement des ailes. On ne sait pas s’il attend quelque chose ou s’il agonise. Il reste là. Tu parles d’une vie ! Parcourir le ciel, traverser les océans, pour se retrouver ici, seul, de l’autre côté du monde, sur un pied de chaise. Quand on s’intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L’eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d’un cœur humain. Ça a de la gueule. Mais pour ce qui est d’atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s’endormir un peu. Juste s’endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là y’a plus personne.

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014)

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La même chose et pas la même chose (en même temps)

(à propos de  Thomas Vinau,  pour La part des nuages, alma éditeur, août 2014, et Juste après la pluie, alma 2014)

J’avoue n’avoir (enfin) rencontré les livres de Thomas Vinau qu’en ce début d’année, livres dont j’entendais dire du bon depuis longtemps, notamment, sur remue.net, par la vigie impeccable qu’est Jacques Josse, (lequel Jacques Josse, par ailleurs auteur lui-même, vient de recevoir l’excellent prix Loin du marketing décerné par Gérard Lambert-Ulmann) ; rencontre qui s’est opérée via un recueil de poèmes en vers libres que je ne peux m’empêcher d’associer à ma lecture de ce roman, Juste après la pluie, édité, tout comme ce court roman, chez Alma.

Illustrée par la photo en bas de page, cette association des deux livres n’est pas que de titrologie amusante (même si, évidemment, l’écho entre les deux titres de ces livres paru à moins d’un an d’écart chez le même éditeur ne saurait être involontaire), elle fut aussi partie prenante de ma lecture de La Part des nuages – que j’entrecoupais de retour aux poèmes. Enfin, précisons : le roman, La Part des nuages, est court, se lit vite et goulûment, et se relit bientôt, pour précision, pour tentative d’explicitation, de définition, de ce dépôt étrange et doux qu’il laisse en son lecteur. J’ai donc, au mitan de ma première lecture, à la fin de celle-ci, puis au mitan de ma deuxième lecture (deuxième, pas seconde, car il n’est pas exclu que j’y retourne), lu et relu des poèmes de Vinau. Je les posais comme des marque-pages, en somme. Et le lien se faisait, indéfectible – le lien, pas la confusion.

Truisme que ceci, me rétorquera-t-on, toute parole de tout auteur résonne dans tout texte qu’il écrit, tout poète influence le romancier qu’il est aussi, l’auteur aussi variable soit-il en ses efforts et velléités demeure une seule et même personne, etc. J’entends bien. Mais il demeure un lien formel, étonnant et ténu : les textes (courts chapitres ?) d’une page chacun, qui s’enchaînent dans cette narration (contemplative, voire : narration d’une contemplation d’un désastre en sa splendeur) sont sécables. Pourraient, souvent, se reprendre isolément – feraient-ils poèmes, pour autant, je ne pense pas ; d’ailleurs les poèmes de Vinau sont en général plus courts, le blanc est plus présent sur la page, le rythme n’est pas le même – mais il n’empêche, le découpage en blocs-textes du cheminement intérieur et extérieur, produit un effet d’images arrêtées. Chaque page fait une pose, à l’intérieur de laquelle nous avançons (et la prose rapide, enjouée, de Vinau, nous entraîne, à faire du chemin, du mouvement, en une simple page), et leur enchainement « naturel » fait, insensiblement, récit. Des choses nous sont racontées – pas la découverte de la vie sur Mars ni un complot terroriste, Vinau s’intéresse à des mouvements plus réduits, intimes : ce que ça raconte ? Joseph, 37 ans, loose tranquillement entre un boulot pas passionnant et un couple délité, tente de s’occuper au mieux de son gamin, et de trouver de l’air, un ailleurs possible, en ce plancher des vaches-là. Quelques jours de demi-errance y travailleront, des rencontres, des possibles émergent.

Il y a là-dedans nombre de possibilités de se planter – pas pour le personnage, Joseph, pour qui l’échec est un postulat de départ, non, pour l’auteur, Vinau – et notamment deux écueils qui tendent toujours la perche aux nonchalants désabusés : l’esprit de sérieux des (soi-disant) revenus de tout, le cuir tanné en réclusion à Saint-Malo ou Biarritz, vieille figure masculine exaspérante ; l’esprit de curé des adorateurs des petites choses, merveilles du quotidien, miniaturistes insignifiants. Il faut avoir comme Vinau (ou comme l’une de ses figures amicalement tutélaires, qu’il ne singe ni en langue ni en propos, le regretté Autin-Grenier), une forme singulière d’humour, une ténacité joueuse, qui s’accorde si bien avec la désillusion et la très grande lucidité, pour sonner ainsi juste et redonner l’envie, à chaque page, d’accompagner Joseph, une page de plus, pour voir si demain, peut-être.

Il fait aussi que quelque chose là-dedans tinte, une manière de langue, un réservoir d’inattendu. C’est aussi que qu’on vérifie (ce que je vérifiais, le lisant) en retournant aux poèmes, qui sans rien asséner, confirment : lucidité souriante, tenace. Deux poèmes, pour la route, comme on dit (ou pour reprendre et relire le roman, à leur suite) :

 

Le peuple mal taillé

 Nous sommes des pierres mal taillées

nous sommes nos ébauches

nous sommes nos peurs d’enfant

nous regardons les nuages

Faire ce qu’on peut

D’abord apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qu’on a

Ensuite apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qui manque

 

bon, allez, trois (on n’y résiste pas) :

 

À l’intérieur

À l’intérieur

Habite un ours

Qui arrache la tête des poissons

Avec l’affection d’une mère

 

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vinau

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014 / et Juste après la pluie, alma 2014)

Un entretien avec Eric Chauvier (podcast, Vents d’Ouest Lieu Unique, juin 2014)

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J’ai déjà parlé de ce nouveau livre de Eric Chauvier, (Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014), en citant un extrait qui vaut son pesant. J’en retire une simple phrase, qui ne peut qu’encourager à retourner vers le livre entier (et vers ses autres ouvrages, dont il est question dans l’entretien podcasté ci-dessus) :

« Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. »

Que Chauvier parle, et parle précisément, on le constate au long de cette discussion, qui à la réécoute me semble limpide (alors que c’est une plaie que de s’écouter soi, et se réécouter ainsi, c’est, euh, ben, alors... du sel mis sur cette plaie). Cet entretien, datant de juin 2013, organisé par les (excellents) libraires de Vents d’Ouest Lieu unique, et consacré, non pas à ce livre (alors encore en écriture), mais au précédent, Somaland – duquel nous partîmes, mais qui nous mena ailleurs. Creuser ce travail en ses particularités fut extrêmement confortable car Eric Chauvier se prêta remarquablement, et aimablement, à l’exercice. Les questions du public en deuxième partie, assez inaudibles (contrairement aux réponses de Chauvier) portaient sur des aspects plus scientifiques, sur le rapport que le chercheur qu’il est entretient avec l’Institution académique – et Chauvier ne se défile pas, ne se pare pas du littéraire pour se dispenser de rigueur scientifique. C’est en ce sens aussi que l’ambigüité des postures, productrice de trouble, qui fonde son travail d’écriture, est porteuse : tenue moralement, car tenue en son emploi du langage.

Somaland, dont il est ici question, est un texte au statut spécifiquement ambigu : le postulat romanesque d’entrée (un enquêteur est requis pour une étude sur un site SEVESO, et se trouve confronté, dans l’exercice même de sa mission à l’impossibilité de produire quelque constat probant, par accumulations de fictions contradictoires, fictions officielles contre fictions complotistes) est peu à peu troublé par la nomination du narrateur – qui s’appelle Chauvier. La fiction Somaland, s’il elle en reste une (puisque textuelle), trouble le jeu (des postures ordinaires, des représentations) et produit du sens.

Espérant que cet entretien trouve votre oreille, et vous donne envie de lire Chauvier – on recommande Somaland, bien sûr, mais encore une fois, ce très beau Les Mots sans les Choses, juste paru, à lire.

je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif | Olivia Rosenthal, « Mécanismes de survie en milieu hostile », Verticales, août 2014

« Les faits ne se content pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié. » (page 11).

(…)

Après des semaines d’inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J’appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s’absenter, je lui explique que j’ai besoin de marcher avec lui, d’arpenter nos territoires, d’écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n’étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu’un qu’on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l’objet de réglementations drastiques. Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs. Je parle pour la première fois mais je n’explique pas la raison exacte de mon silence. Je ne précise pas que je suis hantée par la mort, que je veux à tout prix lui rester fidèle, que je crois bêtement que rester fidèle à une défunte, c’est ne plus jamais prononcer son nom, c’est l’abolir par excès de zèle. Je ne lâcherai pas ma peine, ni ne la donnerai en pâture à quelque ami que ce soit. Je resterai digne et fermée, dure comme le marbre. Et si mon ami me quitte, je vivrai dans l’impossible, je ne peux même pas imaginer ce que deviendrait Paris sans mon ami. » (page 131)

(Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, , Verticales-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

« À présent il s’agit de descendre », annonçait, puis répétait, modulé, Nicole Caligaris dans son incroyable Paradis entre les jambes, paru chez les mêmes éditions Verticales début 2013. Dès l’incipit (reproduit ci-dessus, contrairement à mes usages dans cette rubrique, façon de déroger à des règles non écrites pour éviter qu’elles ne s’édictent vraiment) de ce nouveau livre d’Olivia Rosenthal, on comprend qu’il marque sinon un cap, du moins un virage, un moment singulier de son parcours d’écrivain.

Pour cette auteure dont je suis le travail avec assiduité depuis au moins On n’est pas là pour disparaitre, en 2007, arrive le temps de la bifurcation, vers la confrontation à quoi ses derniers livres (notamment Où vont les rennes après Noël, et quelques textes de performance, comme celui de Vertige) préparaient : à la béance initiale, à l’ineffable fondateur, à ce qui ne se raconte pas mais qui génère, provoque, fait avancer et rugir ses livres (« Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. », ajoute Caligaris ailleurs dans son livre).

Il y a un deuil originel, celui d’une sœur, et ce qui va avec, culpabilité, colère, fuite, multitude de mouvements contrariés, chez Rosenthal, dont son travail fait écho de façon multiple, par le biais de la parole d’autrui, souvent, reprise, voire re-mixée, selon des procédés de montage extrêmement habiles et frappants. Elle s’en expliquait déjà en 2009 dans cet entretien qu’elle m’avait accordé pour remue.net, elle est revenue de passionnante façon sur cette « méthode », ou, à tout le moins, « manière » de questionner, enregistrer puis reprendre pour écrire son texte, dans Devenirs du roman vol.2 (Inculte, 2014).

Bifurcation n’est pas annulation ou reniement, et Rosenthal ne passe pas ces excitants dispositifs d’alternance de voix, de propos, de registres, par pertes et profits : les documents retravaillés (qui concernent tous la mort, selon différents points de vue essentiellement techniques : celui de la médecine légale, de la criminologie, du témoignage de near death experience…) sont toujours présents, et maniés avec la même dextérité, provoquent le même plaisir (plaisir dans et de l’inconfort, tant elle souffle le chaud et le froid, plaisir d’être déstabilisé souvent, d’être surpris toujours). Le second extrait prélevé et repris ci-dessus (« Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs (…) ») en atteste et le redit : seule la littérature (et le travail sur la langue : chez Rosenthal, fabrique habile d’effets de sens, d’ironie, d’humour, par frottements entre registres opposés) permet de presque dire – ici, presque dire le scandale de la mort, l’impossible du deuil, le dire presque, mettre en formes la question qu’il demeure, et ce questionnement, le passer en partage, en faire un terrain d’expérience partagée. C’est impossible – et c’est cet impossible-là qui vaut d’être creusé, arpenté, fouillé : tout le sens est là, de cet enjeu de fictionnalisation (de travail littéraire, de creusement par le langage) qu’elle évoque en incipit.

Bifurcation n’est pas reniement, loin de là : s’il y a ici resserrement, il poursuit ce qui s’entamait de subtile façon dans son très beau Ils ne sont pour rien dans mes larmes (Verticales, 2012), ensemble de récits de souvenirs de cinéma prélevés chez autrui, qui valaient seul et prenaient sens autre, une fois assemblés. Ce travail avec le cinéma n’est peut-être pas pour rien dans cet adoucissement du geste (qui n’est pas un affadissement du propos, on l’a compris). Le resserrement constaté est perceptible dans le montage, il est aussi un ralentissement (et discuter avec la mort, cette grande Ralentie, comme en somme ce livre le fait, appelait la décélération) : les cuts sont ici moins brutaux, et les ruptures, changements d’angles, d’énonciateurs, moins nombreux (c’est visible sur la page, moins fragmentée en éléments-textes séparés par des blancs que celle dOn n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007), par exemple).

L’énonciation s’unifie, la multiplicité des voix s’est comme métabolisée, en une seule, qui se fait la voix du multiple. Sans qu’il s’agisse d’une simple tentation du Je (ce chemin-là fut expérimenté de belle façon dans Que font les Rennes après Noël), de l’aveu, du déballage sans nuance, qui serait une piètre conquête, ce livre ose affronter – affronter la mort, ses effets, aussi concrets que lointains, sous-cutanés, ou métaphoriques – par la littérature, pour la littérature. Les nécessités sont égales : il vaut d’écrire pour approcher cet ineffable, pas juste de le raconter ; et cette approche, douloureuse, risquée, vaut aussi par ce qu’elle produit sur l’écriture. Citons encore, car le livre est empli de phrases si belles (et plus encore) :

 « Comme on désigne avec étonnement la lumière intense et minuscule qui dans la nuit galactique signale une ancienne étoile depuis longtemps éteinte, je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif. »

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ROSENTHAL Olivia COUV Mecanismes de survie en milieu hostile

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, Verticales-Gallimard, Paru le 21 Août 2014, ISBN 978-2-07-014634-5

Le monde était trop vaste. | « Selon Vincent » de Christian Garcin, éditions Stock, 2014

« Ces sommets, ce ciel, cette mer n’avaient rien d’amical. Le monde était une immensité neutre et froide, hostile. Pourtant je me sentais bien. J’imaginais sur nous un regard de condor. Je m’imaginais condor moi-même, glissant sur les coussins d’air froid, avec au-dessous de moi la plaine grise de la mer traversée d’un point rouge sur lequel se devinaient deux silhouettes, le crachotement du moteur qui dominait parfois le bruit sec de l’air sur mes rémiges, les montagnes au loin, les courants aériens qui dessinaient autour de moi les promesses de fuite, et l’ivresse de l’instant, l’immersion dans le vent, l’éternité du monde, la vie toujours recommencée, à jamais cette immensité lumineuse, vide et froide autour de moi. Je me mis à penser à Klappenbach et Klaingutti, à leurs animalcules millimétriques qui résistent à tout, à La Brea et à ses délires spatiaux, aux distances interplanétaires qu’il imaginait pouvoir couvrir en un rien de temps grâce à son hélium lunaire, à l’infiniment grand, à l’infiniment petit, à nous qui nous tenions au milieu, à la réalité de nos existences aux yeux de ce condor tout là-haut, et j’eus comme un vertige. Le monde était trop vaste. Trop complexe, trop ramifié, à la fois horizontal et vertical, dessinant entre les êtres et les choses un réseau arachnéen de correspondances, de causalités secrètes, de mystères qui n’en étaient peut-être pas, à l’élucidation desquels manqueraient toujours la connaissance démiurgique de la totalité des faits dans leur succession, leur conjonction, leur simultanéité. Il y avait des tonnes de savoir, des myriades de documents sur absolument tout, du mouvement aléatoire des photons à la structure des trous noirs rien n’échappait au recensement, au catalogage généralisé du monde, le moindre objet de connaissance de venait instantanément répertorié, disséqué, éparpillé, disponible, et moi, je ne savais rien, minuscule et vulnérable au milieu de ce rien, baigné d’immensité froide et lumineuse, en route vers un lieu dont je ne savais guère plus, juste qu’il était isolé de tout, point minuscule dans un entrelacs de fjords et de péninsules glacées, et qu’il avait sans doute été le dernier refuge de l’oncle de Rosario. »

 (Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Selon Vincent, nouveau roman de Christian Garcin, paraissant en cette rentrée aux éditions Stock, considéré du point de vue diégétique, est un roman, très – excusez le pléonasme – romanesque, voire romanesque au carré, en ce sens qu’il fait récit (un récit aux allures de conte), récit lui-même enchâssé dans un autre récit, lequel est enchâssé dans un autre conte…

Ainsi modalisé version poupée russe à trois niveaux, de récit de la fuite d’un homme ensorcelé (Vincent), jusqu’aux confins du monde et de la recherche de ce dernier, des années après sa fuite, par deux narrateurs, Paul et Rosario, eux-mêmes tiraillés par des questions de départ ou d’exil ; et le cheminement au cœur du récit-de-Vincent, mais également en creux dans celui de ses aimables « poursuivants », du témoignage d’un grognard de l’armée napoléonienne en déroute, trouvé dans un vêtement ancien, forme un agrégat singulièrement cohérent. D’une assez formidable fluidité même, quand on considère la subtile architecture de l’ensemble.

L’extrait ci-dessus, tiré de la dernière partie de ce livre, en atteste, et, s’il est « signé » Paul, pourrait, en effet, parler pour chacun des autres narrateurs successifs. S’y rassemblent des thématiques chères à l’auteur, et récurrentes au fil de son œuvre, qu’il s’agisse du rapport à l’animal (être, totem, symbole, mouvement : l’animal dont l’entretien ci-joint souligne la primauté dès son titre), à l’immensité (via le voyage aux confins, et son inséparable contrepoint la réclusion, ou du moins l’isolement – rapport qu’évoque largement Garcin dans le même entretien), et le lien essentiel, vital à la fiction en tant que possible, qu’échappatoire dans un monde non seulement fini mais également hyper-documenté, jusqu’à la saturation. Dans sa belle contribution au recueil critique Devenirs du roman, vol.2 (matériaux), paru aux éditions Inculte cette année (et chroniqué ici), il ne cesse d’y revenir, Garcin, à ce rapport trouble qu’il entretient au document source et –censément- véridique :

« Il m’arrive donc, bien entendu, de me documenter avant de me mettre à écrire. Mais il arrive surtout, et c’est sans doute plus intéressant, que ce ne soit pas tant la fiction qui ait besoin du document pour coller à ce qu’on appelle l’effet de réel (cette sorte de ciment rassurant dont on se dit qu’il puise sa légitimité dans la réalité qu’il décrit), que le document lui-même qui provoque et finit par créer la fiction qui l’utilisera ».

Dans ce même texte de Devenirs du Roman, il évoque les matières matrices de ce roman, notamment le journal à peine retouché de ce grognard, ainsi que ses propres voyages sur les lieux atteints par les personnages du livre, à savoir l’extrême sud de la Patagonie, en tant que déclencheurs, non de réalisme, mais de fiction (et de fictions dans la fiction, on revient à ces structures d’enchâssement fascinantes évoquées au-dessus). Et c’est cet art-là, sinon visible, du moins fichtrement perceptible, puisque puissant (envoûtant, tel le charme sous lequel tombe Vincent avant sa fuite) qu’on ne parvient pas précisément à expliquer : que même à peine évoquée, l’atmosphère pavillonnaire tranquillement étouffante où s’ennuie le desperate house-husband Vincent avant de prendre la tangente nous est rendue immédiatement perceptible : on s’y trouve, on y est. Mais l’invraisemblable garagiste bouriate qui prend en charge la tentative de désenvoûtement de Vincent nous est également rapidement, aisément, familier – pas crédible pour autant, puisque là n’est pas la question, l’enjeu de Garcin, mais : étrangement familier. Familièrement étrange (et nous-mêmes, estrangés).

 

Citons-le encore, dans cet excellent entretien mené par Elodie Karaki :

« (…) Il y a quelque chose comme cela, c’est-à-dire qu’il y a un moment où la réalité tremble et vacille. On adhère à ce qu’on lit, on y croit, parfois on peut se dire que là, tout de même, il va un peu loin ‒ et puis ça marche, et puis on y croit. Insensiblement, c’est comme une dentelle narrative très fine qui se met à bouger, et ça vacille un peu, il y a comme un déhanchement, un pas de côté ‒ et c’est cela qui est intéressant, dans la littérature et dans la vie également, parvenir à susciter le pas de côté, à considérer les choses d’un point de vue un peu différent.»

Cet étrange art de romancier en lequel Christian Garcin excelle, n’est pas celui de bien tirer un fil – puisque les fils sont trop nombreux et que chaque polarité atteinte appelle, évoque, rappelle, mais de cheminer, et de nous faire cheminer dans une constellation de récits.

 

S’imaginer condor, en être saisi de vertige, et pourtant, se sentir bien.

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Le renard et le hérisson, un entretien de Christian Garcin avec Elodie Karaki sur remue.net.

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Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014 (EAN : 9782234075443, Prix: 19.50 €) ; signalons également ces nouvelles parutions ou rééditions : rééditions de Sortilège (nouvelle édition), et de Rien (réimpression), aux éditions Champ Vallon ; Des Femmes disparaissent (Points Seuil , 4 septembre 2014).

Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage | Stéphane Bouquet, « Les oiseaux favorables », avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014

« Le lendemain, il lui envoie le lien d’une vidéo youtube paraît-il funny. C’est ce que font les gens maintenant. Elle se sent une ourse sortant d’une hibernation décennale. En fait, elle n’a pas trouvé la vidéo drôle, mais doit-on rire avec celui qu’on embrasse ou doit-on seulement l’embrasser ? Elle lui ment et lui texte qu’elle a ri. Toute la journée, ils s’échangent quelques sms exsangues.

Le lendemain, elle attend en continu un signe de lui et rien. Les minutes de chaque heure se vident à une vitesse 24 fois ralentie. Et le soir, elle sait qu’elle est seule à nouveau.

Tu ne peux pas être vraiment abandonnée, se dit-elle, en un soliloque de caresses intérieures, ni même esseulée : les arbres, par exemple, continuent de lancer leurs branches en l’air avec le souci des oiseaux – branches et bras sont probablement le même mot à l’origine – et les choses n’est-ce pas l’évidence qu’elles sont capables de croire pour nous (pour nous = à notre place et à notre intention) intensément au monde ? Regarde simplement ce tapis sur un tas d’ordures qui attend la benne, il flamboie encore de toute sa rousseur synthétique, il se souvient sûrement de la joie de gens d’avoir été allongés dessus, d’alcool renversé peut-être ou de confidences miraculeuses. Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage. « 

 (Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, livre avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

(Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, Amaury da Cunha et Stéphane Bouquet, isbn 978-2-9541260-4-3)

Au moment d’ajouter quelques mots à ceux-là qui filent et restent (qui filent faisant trace, comme celles d’avions dans l’azur), je m’aperçois qu’ils reprennent in extenso la quatrième de couverture, et quand l’orgueil du préleveur se piquerait volontiers, à quoi bon avoir tout recopié quand un CTRL+C aurait suffi, celui du lecteur s’honore d’être en écho, de se retrouver à ce point dans le choix, si subjectif et délicat, de ce texte, de cet auteur. Le paysage que dessine ce programme éditorial, celui des inaperçus (dont on a plusieurs fois parlé déjà par ici) est varié, inattendu ; et apparaît soudain évident –  évidence a posteriori. A posteriori, après lecture, composition, après édition, car les points communs, entre les auteurs comme entre les photographes plasticiens, ne sont pas forcément préexistants. Mais, ce qui apparaît après coup lui semblant tenir de sa seule lecture, le lecteur s’en trouve honoré, bis, de prendre sa part intime, secrète, dans le déchiffrage d’un programme singulier. Il n’y trouve pas ce qu’il attendait, ne savait d’ailleurs pas si bien à quoi s’attendre, mais dansant sur le même fil, se sent composer son rapport, propre, entre ce texte et ces images (et entre les livres, leur souvenir, par la suite).

Mais : ce livre-ci, tout de même.

Parlant d’Emily Dickinson, durant cette magnifique conférence qu’il donna lors du festival Ecrivains en Bord de Mer édition 2013 (voir ci-dessous), Stéphane Bouquet évoque, à propos de son usage des majuscules, l’idée de donner du pouvoir aux choses, de les rendre égales à Dieu. Il y parle de « monter/montrer les choses, de monter/montrer la puissance des choses ». Ce qui frappe dès l’abord du texte, page une, c’est l’insert de signes hors alphabet (= et +), qu’on retrouve dans l’extrait ci-dessus. Ce qui frappe est aussi que ce qui frappe caresse. Stéphane Bouquet fait fi de conventions établies et envoie de la douceur là on ne verrait (que) du feu. De la peau dans les rapports de formes. L’ambigüité porte son texte, irisé dans le détail, contrasté au sein même de chaque phrase : le rapport de réflexion du langage ne quitte jamais ses mots, même lorsqu’ils portent images (ici, branches, et oiseaux, sont choses montrées et vues, fort et clair, en même temps qu’irriguées de questions quant à leur étymologie). Rendre hommage aux choses & les relier sans cesse à soi (à un soi partagé ou rendu partageable, par retour de ces effets de concrétion), leur donner & leur prendre, équilibre dans l’aller et retour : être au dehors du dedans (quel beau reportage intime, que ce chemin en compagnie de cette solitude féminine), oui ; être au-dedans du dehors, oui. Aussi.

Les images extrêmement composées, colorées, extrêmement variables (hommes, objets, couleurs paysages, formes ; mais toujours aussi belles), de Da Cunha densifient encore ce multiple si présent, si solide, et pourtant difficile à cerner, parquer, réduire. Le bougé de Bouquet est aussi vif que ses images sont nettes.

Lire ce livre et en parler appelle de le relire et de reprendre ce dialogue ininterrompu avec soi (à l’image des dernières pages, quand aux personnages des livres, aux questions à eux adressées, la lectrice (lectrice au carré, puisque traductrice de métier) ne peut faire autrement que de répondre – différemment des personnages du dit livre.)

Et c’est une conversation, entre soi et ce qui en soi manque, qui s’instaure, qui reprend.

 « Malgré tout : la vie, des oiseaux improbables, cela arrive, cela est possible. Des fragments, des résidus, des écailles, des copeaux, des bribes, des éclats, c’est une promesse qui peut encore être tenue. »

Un extrait lu par l’auteur ici.

Stéphane Bouquet,  sa conférence lors d’écrivains en bord de mer 2013 :

Stéphane Bouquet from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.