Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage | Stéphane Bouquet, « Les oiseaux favorables », avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014

« Le lendemain, il lui envoie le lien d’une vidéo youtube paraît-il funny. C’est ce que font les gens maintenant. Elle se sent une ourse sortant d’une hibernation décennale. En fait, elle n’a pas trouvé la vidéo drôle, mais doit-on rire avec celui qu’on embrasse ou doit-on seulement l’embrasser ? Elle lui ment et lui texte qu’elle a ri. Toute la journée, ils s’échangent quelques sms exsangues.

Le lendemain, elle attend en continu un signe de lui et rien. Les minutes de chaque heure se vident à une vitesse 24 fois ralentie. Et le soir, elle sait qu’elle est seule à nouveau.

Tu ne peux pas être vraiment abandonnée, se dit-elle, en un soliloque de caresses intérieures, ni même esseulée : les arbres, par exemple, continuent de lancer leurs branches en l’air avec le souci des oiseaux – branches et bras sont probablement le même mot à l’origine – et les choses n’est-ce pas l’évidence qu’elles sont capables de croire pour nous (pour nous = à notre place et à notre intention) intensément au monde ? Regarde simplement ce tapis sur un tas d’ordures qui attend la benne, il flamboie encore de toute sa rousseur synthétique, il se souvient sûrement de la joie de gens d’avoir été allongés dessus, d’alcool renversé peut-être ou de confidences miraculeuses. Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage. « 

 (Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, livre avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

(Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, Amaury da Cunha et Stéphane Bouquet, isbn 978-2-9541260-4-3)

Au moment d’ajouter quelques mots à ceux-là qui filent et restent (qui filent faisant trace, comme celles d’avions dans l’azur), je m’aperçois qu’ils reprennent in extenso la quatrième de couverture, et quand l’orgueil du préleveur se piquerait volontiers, à quoi bon avoir tout recopié quand un CTRL+C aurait suffi, celui du lecteur s’honore d’être en écho, de se retrouver à ce point dans le choix, si subjectif et délicat, de ce texte, de cet auteur. Le paysage que dessine ce programme éditorial, celui des inaperçus (dont on a plusieurs fois parlé déjà par ici) est varié, inattendu ; et apparaît soudain évident –  évidence a posteriori. A posteriori, après lecture, composition, après édition, car les points communs, entre les auteurs comme entre les photographes plasticiens, ne sont pas forcément préexistants. Mais, ce qui apparaît après coup lui semblant tenir de sa seule lecture, le lecteur s’en trouve honoré, bis, de prendre sa part intime, secrète, dans le déchiffrage d’un programme singulier. Il n’y trouve pas ce qu’il attendait, ne savait d’ailleurs pas si bien à quoi s’attendre, mais dansant sur le même fil, se sent composer son rapport, propre, entre ce texte et ces images (et entre les livres, leur souvenir, par la suite).

Mais : ce livre-ci, tout de même.

Parlant d’Emily Dickinson, durant cette magnifique conférence qu’il donna lors du festival Ecrivains en Bord de Mer édition 2013 (voir ci-dessous), Stéphane Bouquet évoque, à propos de son usage des majuscules, l’idée de donner du pouvoir aux choses, de les rendre égales à Dieu. Il y parle de « monter/montrer les choses, de monter/montrer la puissance des choses ». Ce qui frappe dès l’abord du texte, page une, c’est l’insert de signes hors alphabet (= et +), qu’on retrouve dans l’extrait ci-dessus. Ce qui frappe est aussi que ce qui frappe caresse. Stéphane Bouquet fait fi de conventions établies et envoie de la douceur là on ne verrait (que) du feu. De la peau dans les rapports de formes. L’ambigüité porte son texte, irisé dans le détail, contrasté au sein même de chaque phrase : le rapport de réflexion du langage ne quitte jamais ses mots, même lorsqu’ils portent images (ici, branches, et oiseaux, sont choses montrées et vues, fort et clair, en même temps qu’irriguées de questions quant à leur étymologie). Rendre hommage aux choses & les relier sans cesse à soi (à un soi partagé ou rendu partageable, par retour de ces effets de concrétion), leur donner & leur prendre, équilibre dans l’aller et retour : être au dehors du dedans (quel beau reportage intime, que ce chemin en compagnie de cette solitude féminine), oui ; être au-dedans du dehors, oui. Aussi.

Les images extrêmement composées, colorées, extrêmement variables (hommes, objets, couleurs paysages, formes ; mais toujours aussi belles), de Da Cunha densifient encore ce multiple si présent, si solide, et pourtant difficile à cerner, parquer, réduire. Le bougé de Bouquet est aussi vif que ses images sont nettes.

Lire ce livre et en parler appelle de le relire et de reprendre ce dialogue ininterrompu avec soi (à l’image des dernières pages, quand aux personnages des livres, aux questions à eux adressées, la lectrice (lectrice au carré, puisque traductrice de métier) ne peut faire autrement que de répondre – différemment des personnages du dit livre.)

Et c’est une conversation, entre soi et ce qui en soi manque, qui s’instaure, qui reprend.

 « Malgré tout : la vie, des oiseaux improbables, cela arrive, cela est possible. Des fragments, des résidus, des écailles, des copeaux, des bribes, des éclats, c’est une promesse qui peut encore être tenue. »

Un extrait lu par l’auteur ici.

Stéphane Bouquet,  sa conférence lors d’écrivains en bord de mer 2013 :

Stéphane Bouquet from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

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2 réponses à “Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage | Stéphane Bouquet, « Les oiseaux favorables », avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014

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