je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif | Olivia Rosenthal, « Mécanismes de survie en milieu hostile », Verticales, août 2014

« Les faits ne se content pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié. » (page 11).

(…)

Après des semaines d’inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J’appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s’absenter, je lui explique que j’ai besoin de marcher avec lui, d’arpenter nos territoires, d’écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n’étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu’un qu’on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l’objet de réglementations drastiques. Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs. Je parle pour la première fois mais je n’explique pas la raison exacte de mon silence. Je ne précise pas que je suis hantée par la mort, que je veux à tout prix lui rester fidèle, que je crois bêtement que rester fidèle à une défunte, c’est ne plus jamais prononcer son nom, c’est l’abolir par excès de zèle. Je ne lâcherai pas ma peine, ni ne la donnerai en pâture à quelque ami que ce soit. Je resterai digne et fermée, dure comme le marbre. Et si mon ami me quitte, je vivrai dans l’impossible, je ne peux même pas imaginer ce que deviendrait Paris sans mon ami. » (page 131)

(Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, , Verticales-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

« À présent il s’agit de descendre », annonçait, puis répétait, modulé, Nicole Caligaris dans son incroyable Paradis entre les jambes, paru chez les mêmes éditions Verticales début 2013. Dès l’incipit (reproduit ci-dessus, contrairement à mes usages dans cette rubrique, façon de déroger à des règles non écrites pour éviter qu’elles ne s’édictent vraiment) de ce nouveau livre d’Olivia Rosenthal, on comprend qu’il marque sinon un cap, du moins un virage, un moment singulier de son parcours d’écrivain.

Pour cette auteure dont je suis le travail avec assiduité depuis au moins On n’est pas là pour disparaitre, en 2007, arrive le temps de la bifurcation, vers la confrontation à quoi ses derniers livres (notamment Où vont les rennes après Noël, et quelques textes de performance, comme celui de Vertige) préparaient : à la béance initiale, à l’ineffable fondateur, à ce qui ne se raconte pas mais qui génère, provoque, fait avancer et rugir ses livres (« Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. », ajoute Caligaris ailleurs dans son livre).

Il y a un deuil originel, celui d’une sœur, et ce qui va avec, culpabilité, colère, fuite, multitude de mouvements contrariés, chez Rosenthal, dont son travail fait écho de façon multiple, par le biais de la parole d’autrui, souvent, reprise, voire re-mixée, selon des procédés de montage extrêmement habiles et frappants. Elle s’en expliquait déjà en 2009 dans cet entretien qu’elle m’avait accordé pour remue.net, elle est revenue de passionnante façon sur cette « méthode », ou, à tout le moins, « manière » de questionner, enregistrer puis reprendre pour écrire son texte, dans Devenirs du roman vol.2 (Inculte, 2014).

Bifurcation n’est pas annulation ou reniement, et Rosenthal ne passe pas ces excitants dispositifs d’alternance de voix, de propos, de registres, par pertes et profits : les documents retravaillés (qui concernent tous la mort, selon différents points de vue essentiellement techniques : celui de la médecine légale, de la criminologie, du témoignage de near death experience…) sont toujours présents, et maniés avec la même dextérité, provoquent le même plaisir (plaisir dans et de l’inconfort, tant elle souffle le chaud et le froid, plaisir d’être déstabilisé souvent, d’être surpris toujours). Le second extrait prélevé et repris ci-dessus (« Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs (…) ») en atteste et le redit : seule la littérature (et le travail sur la langue : chez Rosenthal, fabrique habile d’effets de sens, d’ironie, d’humour, par frottements entre registres opposés) permet de presque dire – ici, presque dire le scandale de la mort, l’impossible du deuil, le dire presque, mettre en formes la question qu’il demeure, et ce questionnement, le passer en partage, en faire un terrain d’expérience partagée. C’est impossible – et c’est cet impossible-là qui vaut d’être creusé, arpenté, fouillé : tout le sens est là, de cet enjeu de fictionnalisation (de travail littéraire, de creusement par le langage) qu’elle évoque en incipit.

Bifurcation n’est pas reniement, loin de là : s’il y a ici resserrement, il poursuit ce qui s’entamait de subtile façon dans son très beau Ils ne sont pour rien dans mes larmes (Verticales, 2012), ensemble de récits de souvenirs de cinéma prélevés chez autrui, qui valaient seul et prenaient sens autre, une fois assemblés. Ce travail avec le cinéma n’est peut-être pas pour rien dans cet adoucissement du geste (qui n’est pas un affadissement du propos, on l’a compris). Le resserrement constaté est perceptible dans le montage, il est aussi un ralentissement (et discuter avec la mort, cette grande Ralentie, comme en somme ce livre le fait, appelait la décélération) : les cuts sont ici moins brutaux, et les ruptures, changements d’angles, d’énonciateurs, moins nombreux (c’est visible sur la page, moins fragmentée en éléments-textes séparés par des blancs que celle dOn n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007), par exemple).

L’énonciation s’unifie, la multiplicité des voix s’est comme métabolisée, en une seule, qui se fait la voix du multiple. Sans qu’il s’agisse d’une simple tentation du Je (ce chemin-là fut expérimenté de belle façon dans Que font les Rennes après Noël), de l’aveu, du déballage sans nuance, qui serait une piètre conquête, ce livre ose affronter – affronter la mort, ses effets, aussi concrets que lointains, sous-cutanés, ou métaphoriques – par la littérature, pour la littérature. Les nécessités sont égales : il vaut d’écrire pour approcher cet ineffable, pas juste de le raconter ; et cette approche, douloureuse, risquée, vaut aussi par ce qu’elle produit sur l’écriture. Citons encore, car le livre est empli de phrases si belles (et plus encore) :

 « Comme on désigne avec étonnement la lumière intense et minuscule qui dans la nuit galactique signale une ancienne étoile depuis longtemps éteinte, je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif. »

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ROSENTHAL Olivia COUV Mecanismes de survie en milieu hostile

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, Verticales-Gallimard, Paru le 21 Août 2014, ISBN 978-2-07-014634-5

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