La part des nuages (et Juste après la pluie), Thomas Vinau, Alma éditeur, 2014

Un gigantesque papillon de nuit est accroché à un pied de chaise sur la terrasse. Il est là depuis une bonne semaine. Il est énorme. Fait la taille d’une main ouverte. Blanc, gris, marron et noir. Avec des yeux de chouette dessinés sur les ailes et des poils sur l’abdomen. Il doit venir de loin. De très loin. D’Afrique ou de Sibérie. Du Brésil. De Mongolie. Il reste là, immobile, à l’abri de la pluie mais pas du vent, ni du froid. De temps en temps, il bat doucement des ailes. On ne sait pas s’il attend quelque chose ou s’il agonise. Il reste là. Tu parles d’une vie ! Parcourir le ciel, traverser les océans, pour se retrouver ici, seul, de l’autre côté du monde, sur un pied de chaise. Quand on s’intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L’eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d’un cœur humain. Ça a de la gueule. Mais pour ce qui est d’atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s’endormir un peu. Juste s’endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là y’a plus personne.

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014)

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La même chose et pas la même chose (en même temps)

(à propos de  Thomas Vinau,  pour La part des nuages, alma éditeur, août 2014, et Juste après la pluie, alma 2014)

J’avoue n’avoir (enfin) rencontré les livres de Thomas Vinau qu’en ce début d’année, livres dont j’entendais dire du bon depuis longtemps, notamment, sur remue.net, par la vigie impeccable qu’est Jacques Josse, (lequel Jacques Josse, par ailleurs auteur lui-même, vient de recevoir l’excellent prix Loin du marketing décerné par Gérard Lambert-Ulmann) ; rencontre qui s’est opérée via un recueil de poèmes en vers libres que je ne peux m’empêcher d’associer à ma lecture de ce roman, Juste après la pluie, édité, tout comme ce court roman, chez Alma.

Illustrée par la photo en bas de page, cette association des deux livres n’est pas que de titrologie amusante (même si, évidemment, l’écho entre les deux titres de ces livres paru à moins d’un an d’écart chez le même éditeur ne saurait être involontaire), elle fut aussi partie prenante de ma lecture de La Part des nuages – que j’entrecoupais de retour aux poèmes. Enfin, précisons : le roman, La Part des nuages, est court, se lit vite et goulûment, et se relit bientôt, pour précision, pour tentative d’explicitation, de définition, de ce dépôt étrange et doux qu’il laisse en son lecteur. J’ai donc, au mitan de ma première lecture, à la fin de celle-ci, puis au mitan de ma deuxième lecture (deuxième, pas seconde, car il n’est pas exclu que j’y retourne), lu et relu des poèmes de Vinau. Je les posais comme des marque-pages, en somme. Et le lien se faisait, indéfectible – le lien, pas la confusion.

Truisme que ceci, me rétorquera-t-on, toute parole de tout auteur résonne dans tout texte qu’il écrit, tout poète influence le romancier qu’il est aussi, l’auteur aussi variable soit-il en ses efforts et velléités demeure une seule et même personne, etc. J’entends bien. Mais il demeure un lien formel, étonnant et ténu : les textes (courts chapitres ?) d’une page chacun, qui s’enchaînent dans cette narration (contemplative, voire : narration d’une contemplation d’un désastre en sa splendeur) sont sécables. Pourraient, souvent, se reprendre isolément – feraient-ils poèmes, pour autant, je ne pense pas ; d’ailleurs les poèmes de Vinau sont en général plus courts, le blanc est plus présent sur la page, le rythme n’est pas le même – mais il n’empêche, le découpage en blocs-textes du cheminement intérieur et extérieur, produit un effet d’images arrêtées. Chaque page fait une pose, à l’intérieur de laquelle nous avançons (et la prose rapide, enjouée, de Vinau, nous entraîne, à faire du chemin, du mouvement, en une simple page), et leur enchainement « naturel » fait, insensiblement, récit. Des choses nous sont racontées – pas la découverte de la vie sur Mars ni un complot terroriste, Vinau s’intéresse à des mouvements plus réduits, intimes : ce que ça raconte ? Joseph, 37 ans, loose tranquillement entre un boulot pas passionnant et un couple délité, tente de s’occuper au mieux de son gamin, et de trouver de l’air, un ailleurs possible, en ce plancher des vaches-là. Quelques jours de demi-errance y travailleront, des rencontres, des possibles émergent.

Il y a là-dedans nombre de possibilités de se planter – pas pour le personnage, Joseph, pour qui l’échec est un postulat de départ, non, pour l’auteur, Vinau – et notamment deux écueils qui tendent toujours la perche aux nonchalants désabusés : l’esprit de sérieux des (soi-disant) revenus de tout, le cuir tanné en réclusion à Saint-Malo ou Biarritz, vieille figure masculine exaspérante ; l’esprit de curé des adorateurs des petites choses, merveilles du quotidien, miniaturistes insignifiants. Il faut avoir comme Vinau (ou comme l’une de ses figures amicalement tutélaires, qu’il ne singe ni en langue ni en propos, le regretté Autin-Grenier), une forme singulière d’humour, une ténacité joueuse, qui s’accorde si bien avec la désillusion et la très grande lucidité, pour sonner ainsi juste et redonner l’envie, à chaque page, d’accompagner Joseph, une page de plus, pour voir si demain, peut-être.

Il fait aussi que quelque chose là-dedans tinte, une manière de langue, un réservoir d’inattendu. C’est aussi que qu’on vérifie (ce que je vérifiais, le lisant) en retournant aux poèmes, qui sans rien asséner, confirment : lucidité souriante, tenace. Deux poèmes, pour la route, comme on dit (ou pour reprendre et relire le roman, à leur suite) :

 

Le peuple mal taillé

 Nous sommes des pierres mal taillées

nous sommes nos ébauches

nous sommes nos peurs d’enfant

nous regardons les nuages

Faire ce qu’on peut

D’abord apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qu’on a

Ensuite apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qui manque

 

bon, allez, trois (on n’y résiste pas) :

 

À l’intérieur

À l’intérieur

Habite un ours

Qui arrache la tête des poissons

Avec l’affection d’une mère

 

——

vinau

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014 / et Juste après la pluie, alma 2014)

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