Archives quotidiennes : 24 septembre 2014

Martin Page (Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai Lu 2014)

a-la-fenetre

Les zombies, ou : la ville depuis sa fenêtre

C’est un livre de genre qui porte en son sein un plaidoyer pour le(s) genre(s). Le narrateur, Antoine Verney, est un auteur de romans à l’eau de rose par défaut, mais ce à quoi il se trouve confronté pour mettre en abyme sa théorie (pratique, empirique) de la littérature de genre comme lieu paradoxal des possibilités fictionnelles et oniriques, n’est pas un intrigue amoureuse en chausse-trappes, mais une invasion, l’Invasion même, l’invasion-type : une attaque de zombies. Le moteur de l’action (essentiellement recluse, et donc essentiellement basée sur l’attente et l’observation inquiète qui tente de meubler celle-ci) est la survie. Et la survie, Antoine Verney, reclus seul dans les hauteurs d’un bel appartement de Pigalle, est armé pour :

 « Je pense aux raisons qui font que je m’en suis sorti. Pourquoi moi ? Sans doute mon asociabilité a été déterminante, je n’avais personne à sauver, je ne tenais même pas assez à ma vie pour tenter de m’enfuir. Plus profondément, je crois que j’ai survécu parce que j’étais à part. Être un survivant n’est pas autre chose qu’une nouvelle manière d’être en dehors de la norme. Encore et toujours, je suis étrange. On ne change pas. D’avoir été ignoré par les femmes, les lecteurs, les éditeurs, finalement m’a permis d’échapper aux zombies. L’angoisse et la peur sont sont mon atmosphère depuis toujours. J’étais bien entraîné. Quelle ironie : j’avais eu de la chance d’avoir une satanée malchance depuis ma naissance. »

Un misfit, précise-t-il, plus loin, est mieux armé pour survivre à cette mutation de l’altérité en danger. On retrouve au fil des errances mentales d’Antoine des thèmes chers à l’auteur, de ceux qu’il développait dans son Manuel d’écriture et de survie qu’on a tant aimé ce printemps : de cette habitude du manque, du peu, de l’isolement, cette forme d’éloge de l’ombre qu’il revendique, comme moyen de se concentrer mieux sur l’essentiel. Pas un hasard non plus que ce soit de sa position excentrée, isolé seul par dégoût de l’agitation mondaine régnant dans une fête parisienne, qui origine sa position de survivant. A tout endroit, la portée métaphorique du thème est forte, récurrente. Et c’est une gourmandise, un royaume de douces spéculations, pour Martin Page.

Mais le livre est aussi, répétons-le, une vraie variation zombie, avec ce qu’il faut de trouille, de sursauts, d’angoisse. Avec ce qu’il faut de syndrome de Stockholm, aussi – la plasticité fictionnelle du zombie est à l’image de sa faculté à se déliter, à partir en pièces détachées sans rien perdre de son apathie : il est un post-humain réduit à ses plus simples expressions, et par là une réplique amoindrie de l’individu qu’un jour il fut (et Romero l’a bien senti au fil de ses films, faisant peu à peu naître dans notre regard de spectateur sur le zombie une forme d’étrange émotion, sans empathie ordinaire mais empreinte d’une stupeur fugace, d’une parcelle d’attendrissement inexprimable). Et l’on s’attache à son ennemi, s’il est le seul Autre en présence – pour preuve, le manque qui saisit Antoine lorsque les monstres disparaissent :

 « Une semaine est passée et l’indifférence des zombies à mon égard n’est pas si simple. Le boulevard est vide, le silence est total, la seule animation ce sont des sacs en plastique poussés par le vent. L’été est chaud, il y a une lourdeur dans l’air. Cent fois par jour je vais sur le balcon pour guetter leur retour. Je colle les jumelles à mes yeux et je scrute sans relâche. Le moindre son m’alerte.la disparition des zombies n’est pas un cadeau. Je me suis trompé, la joie s’est dissipée. Plus personne ne me regarde et je me sens vide. En ne s’intéressant plus à moi, les zombies me font disparaître. »

La position d’attente, et l’imagination qu’elle libère. Les zombies dehors, et les expéditions qu’il faut monter pour leur échapper, dans des supermarchés vides, dans la ville offerte, à mettre à sac en solitaire, sont des concrétisations de rêves d’enfant – mais le fil sur lequel ils marchent est fragile et le cauchemar si proche. Fabuleux motif d’imaginaire(s) que le zombie (on se souvient de l’excellente théorie du roman-zombie élaborée par Charles Robinson dans Devenirs du roman), mais aussi incarnation immense des enjeux de l’écriture (le regard, le dehors, la survie), de sa puissance, de ses potentialités :

« La profusion des livres et des films sur les zombies ces dernières années aurait dû nous mettre sur la voie. Notre futur était sous nos yeux, il se trouvait dans nos salles de cinéma et dans nos librairies.

Les avoir baptisés leur a donné une forme, aussi folle soit-elle. Ils sont quelque chose, et pas seulement des ombres pour l’esprit. Ils existent et nous sommes en train de disparaître. Le rêve succède à la réalité.

Voir ces zombies, copies conformes de zombies de cinéma, a, à certains moments, une étonnante conséquence. Cela me donne l’impression d’être un personnage. »

Procrastination fabuleuse, égoïste et essentielle, la même absolument que celle qui s’empare de la magnifique Nora, dans le non moins remarquable L’éternité n’est pas si longue, de Fanny Chiarello. Méditation à la fenêtre, en tension et suspension – et pourtant, on le répète, vrai-de-vrai livre de zombies, ce roman valait bien de réunir deux auteurs, Martin Page et son alter ego/pseudonyme Pit Agarmen, dont le doublon en couverture est également symbolique de ce bel équilibre : 1/ ce roman fantastique est un roman, et 2/ il est plutôt assez fantastique.

Martin Page (Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai Lu 2014), voir aussi sur le site de l’éditeur ;

Le site de Martin Page /  le site de Pit Agarmen

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