Charles Robinson fomente, projette, agit. (Vous aurez été prévenus.)

(Texte lu avant la lecture de Charles Robinson à Midi Minuit poésie 14ème édition, octobre 2014 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2015, en juin 2015)

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Charles Robinson, je pense que c’est un pseudonyme et le considérerai comme tel, par choix, et ce même si l’Etat-civil conteste, reprend, s’insurge, il me plaît pseudonyme en tant qu’un pseudonyme fait partie de tout ce qui s’écrit en son nom, et qu’en ce nom choisi résonnent nombre de possibilités. (En quoi dès lors la question de validité administrative devient fort accessoire).
Robinson : robinsonnade, cabanes, abris, naufrages, bricole, dépliés heuristiquement – et la part bricolage, y compris métaphysique, existentiel, de ce nom, fut joyeusement réécrite et inventée par Olivier Cadiot il y a une quinzaine d’années.

Charles : c’est un prénom français bien classique – ou aussi bien, américain. Nomination translangue, agent double, potentiel. Je dois d’ailleurs avouer qu’avant de le lire, d’en ouvrir un livre, je croyais de loin (dans le bruissement du réseau social : choses fugitives, comme vues de loin) qu’il s’agissait d’un auteur américain, tant la simple lecture de la couverture blanche estampillée du promeneur Fictions et Cie (où l’on édite aussi Thomas Pynchon, ceci n’est pas un hasard), de Dans les Cités, de Charles Robinson me renvoyait illico quelques plans (un canapé dans une cour, notamment) de The Wire, série télévisée, laquelle m’apparaît comme un des plus grands romans de ces dernières années.

Charles Robinson, son texte fomente, projette, et agit.

Fomente. Ses livres portent un programme, apparent dès leur titre. Dans les Cités, deuxième de ses romans, où la plongée (le terme, récent cliché, est ici rénové, tant le déplacement de focale fait socle, le panoramique, les plans-séquences au cœur de l’espace urbain puis dans les appartements puis dans les consciences des personnes envisagées, dans leur chair aussi, en jouissance et douleur) nous donne à voir amplifié le génie, même mauvais, du lieu ; Génie (tiens, encore) du proxénétisme (et non du Christianisme), premier roman, où le renversement est partout, depuis la langue et l’argumentaire ultra-libéral appliqué, ironiquement, au commerce du corps, pointant qu’en bonne logique capitaliste il n’y aurait pas à « en faire un drame », de ce marketing-là ; Ultimo (chez Ere) pour le délire ultra-formel du jeu de contraintes poussé à son extrémité, langue aliénée comme porteuse de germes, parasitaires, voire plus : comprime compresse le langage, pousse-le à son ultime, il sortira du jus de crâne, des humeurs, de la sève. Le renversement depuis la langue est vitaliste, politique : il y a un programme : ça s’appelle : Fabrication de la guerre civile. Vous aurez été prévenus.

Projette. Il y a un programme, un propos, donc, c’est écrit sur les feuilles : programme qui s’élabore depuis le langage et depuis sa manipulation, précise et frénétique, souples saccades, force joies bizarres. Charles Robinson fait des romans (genre qu’il habite, qu’il démonte, et en lequel il œuvre avec une forme d’hyper-compétence, ahurissante : Dans les cités vous dévaste et vous excite, joue d’intrigues et de revers (le renversement, encore), de polyphonies et de maîtrise du rythme : il y a un truc, non : il y en a mille, il y en a de partout, furieuse fête). Et quand on lui demande, Charles Robinson, et alors, le roman ? Il répond : zombi. Je cite, j’essaie :

Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »

Enfin, Charles Robinson agit. Ce qu’il produit, dans le texte, est un alliage extrêmement puissant, mobile et cessons là les superlatifs, je ne saurais pas m’arrêter. Il agit aussi hors la page, porté par le mouvement centrifuge, expansif, la réaction en chaîne, de ce qu’il génère, la page bientôt ne suffisant pas, on manque de place.
Charles Robinson fait du son, de l’image, qu’il ajoute aux textes, qu’il lit, à voix haute, claire, renversante – écoutez.

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