dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs | Agustin Fernandez Mallo, « Dans les avions l’horizon n’existe pas », éditions Allia, août 2014)

41.

Des scientifiques de l’université de Southern California, à Los Angeles, ont implanté une caméra vidéo dans les yeux endommagés de plusieurs aveugles qui se sont prêtés à l’expérience, et ils leur ont rendu la vue. La résolution de leur nouveau regard est de 16 pixels, suffisante pour distinguer une voiture, un réverbère ou une poubelle. Au début, on pensait qu’il leur faudrait 1000 pixels. Ainsi, quand les aveugles dirent qu’ils voyaient relativement bien avec seulement 16 pixels, la surprise fut monumentale. Les scientifiques avaient négligé une donnée : nous avons tous dans l’œil un point nommé «point aveugle », à travers lequel nous ne voyons pas et que le cerveau remplit inconsciemment avec ce que l’on suppose de voir être là ; nous l’inventons, et nous avons l’habitude de deviner juste. C’est ce qui nous permet de voir la totalité d’une maison alors que des branches d’arbres nous la cachent partiellement, ou de voir la course complète d’une personne parmi la foule alors que cette foule même la dérobe par moments à notre vue. C’est pour cela que 16 pixels suffisent aux aveugles : le reste des pixels leur est procuré par l’imagination. Dans nos yeux, il y a un point qui invente tout, un point qui démontre que la métaphore est constitutive de notre propre cerveau, le point où s’engendrent les choses d’ordre poétique. Ce « point aveugle » devrait être appelé « point poétique ». De la même manière, dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs, des points que nous ne voyons pas, et que nous reconstruisons imaginairement avec un artefact que nous avons coutume d’appeler « mémoire ». Il se peut qu’en réalité, les autres dimensions soient cachées là, fantômes et spectres que nous ne percevons pas et qui errent sur la planète Terre dans l’espoir de surgir, conséquence d’une métaphore édifiée par quelqu’un dans ce point aveugle.

(Agustin Fernandez Mallo, Dans les avions l’horizon n’existe pas, éditions Allia, août 2014, traduit de l’espagnol par Gabrielle Lécrivain )

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce texte, extrait de ce deuxième livre traduit du cycle Nocilla, d’Agustin Fernandez Mallo, vaut en lui-même (par la densité d’expérience(s) de pensée que procure cette écriture) ; vaut comme élément de ce si étonnant tout que constitue l’ensemble (des textes de ce livre, et des livres du cycle, où je suis entré par celui-ci, ce qui me vaudra de courir lire le précédent au plus vite) ; vaut enfin, aussi, en ce qu’il pourrait expliciter de cette manière, de cette matière : le livre de Mallo, collage de fragments hétérogènes, comprenant éléments narratifs sans lien immédiatement perceptible, énoncés ou expériences scientifiques, samples de culture pop ou littéraire, est si subtilement composé qu’il prend place (en votre pensée, en votre imaginaire de lecteur), qu’il fait le siège, vous habite – tout en demeurant aéré. Il prend place ET il fait de la place, ouvre des espaces (d’interrogation, de rêverie, de fiction potentielle) de relation multiples entre les éléments qui le constituent. Des « points obscurs » (opaques, ou demeurés cachés, invisibles) « et que nous reconstruisons imaginairement avec un artefact nommé mémoire ».
C’est ce qui m’est arrivé, et je ne savais rien de Mallo, dont je n’ai appris qu’après avoir lu ce deuxième volet de la trilogie, qu’il « travaille couramment dans la physique des radiations nucléaires à des fins médicales », (… qu’…)  « Il s’intéresse plus généralement aux rapports entre l’art et la science, mais également au travail de Jorge Luis Borges. » Renseignements qui à la fois m’apprennent (que ce n’est pas un hasard, mais aussi qu’il est lui-même, potentiellement, une fiction, un personnage a posteriori de Borgès). Les recherches additives mènent bien vite à ce remarquable article de François Monti paru sur le site du Fric-Frac Club, qui en 2009, depuis la parution originale en Espagne, met en perspective l’ensemble du travail de Mallo (jusqu’à affirmer que celui-ci, deuxième volet de la trilogie Nocilla, est le moins bon des trois – ce qui laisse augurer, me dis-je, de vertigineux plaisirs de lecture pour la suite). Cet article se conclut sur la notion d’artefact littéraire, et on y apprend aussi que Mallo lui-même « définit aussi les deux premiers livres, Dream comme une apparition, Experience comme un roman-artefact. ». Ce qui m’est arrivé fut un saisissement variable, modulé – une persistante déstabilisation, une reconfiguration de la perception de ce que j’étais en train de lire.
Pas de hasard, disais-je, et le lecteur que je suis, que nous sommes, face à ce livre, sait son chemin se faire en cohérence et constituer une écriture en soi. Impossible de déterminer sur cette expérience est un roman – et pourtant dans cette mini-marelle (où l’on croise Cortazar lui-même, citation explicite), des trames de récit s’organisent, et le lecteur focalisé intrigue pourra jouer au puzzle : (« On trouva alors un corps flottant dans le lac, face vers le ciel, avec l’œil droit, le seul qu’il lui restait, ouvert et sans signe apparent d’agression humaine. », motif policier réitéré)

Le(s) motif(s) fictionnel(s) sinue(nt) entre échos et reprises, il y a un (des) mystères à l’œuvre, il y a une constellation de rapports entre personnages, dont la tentative de reconstitution ordonnée est une piste de lecture.

Mais ces reprises, ces samples, ces bégaiements à dizaines de pages d’intervalle (ou quelques lignes se font écho, sont reprises en motif, replay fictionnel à la grande efficacité sonore également), déplacent la matière même, bougent le livre et l’idée, l’image qu’on s’en fait – cette route, ce chemin de lecteur, est non seulement dévié mais pleinement reconsidéré. Mallo s’intéresse beaucoup à la poésie contemporaine et déplore sa majoritaire absence de contacts avec l’art contemporain (et avec la recherche scientifique), déploration à laquelle on opposera nombre d’exemples, de Pireyre à Quintane, de Pittolo (qui cherche électrique, ces jours-ci) à Bon : mais les noms cités sortent effectivement du sérail ordinairement repéré comme poétique (et ces drôles, c’est drôle, sont souvent également exclus du genre « roman », pas de hasard encore une fois.)
Pas de hasard, redisais-je donc – et si les cartes rebattues par Mallo (la combinatoire fictionnelle, l’installation de textes pour organiser plastiquement le livre, le collage de matériaux hétérogènes, liste non enclose), le furent et le sont encore, autrement, par d’autres, ce n’est de toute façon par sous l’angle de sa nouveauté que j’en loue les mérites (car la nouveauté, rien ne vieillit plus vite et mal, on le sait), mais sous celui de sa réussite.
L’expérience agit pleinement, et tout à ses considérations de rapports entre éléments hors texte (qu’il s’agisse de la science, des images, cf. son titre magnifique), tout à l’impression qu’il nous procure de produire des événements hors de ce qu’on saisit (hors du livre, aussi, qu’on tient entre ses mains), le livre de Mallo écrit quelque chose, en palimpseste, pendant qu’on le lit. Et ce qui s’écrit, dont on cherche la trace à la relecture, est criblé de failles (ouvert), et relié.
Cet objet, à la fois concave et convexe, ne nous quitte pas, en toute logique, puisque nous écrivons en le lisant. Et que nous ne cessons d’y retourner voir, vérifier, incertains de ce qui s’y trouve réellement. Et d’y retourner ouvre de nouvelles pistes –etc.
Un horizon changeant, mouvant – changé, bougé.
En somme, ce livre est un fichier, inlassablement rechargeable. Achat conseillé, puisque de développement durable.

Dans les avions, l’horizon n’existe pas, de Agustín Fernández Mallo, éditions Allia, août 2014, Traduit de l’espagnol par Gabrielle Lécrivain – prix: 12 € , format : 115 x 185 mm, 224 pages, ISBN: 978-2-84485-890-0

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Un commentaire sur “dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs | Agustin Fernandez Mallo, « Dans les avions l’horizon n’existe pas », éditions Allia, août 2014)

  1. « Ce « point aveugle » devrait être appelé « point poétique ». »
    C’est pour ça aussi que par la même fenêtre nous ne voyons pas du tout la même chose. Ce qui est difficile, c’est la conscience de cette singularité du regard. Pouvoir dire à l’autre Voilà ce que je vois et que tu n’as pas vu, où il verra forcément autre chose. Petite ouverture vers l’infini, quoi.

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