« Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel  » | L’Eté des noyés, John Burnside (éditions Métailié, 2014)

Je ne lui donne pas le nom d’atelier car je ne suis pas peintre, comme Mère : je suis cartographe. Je ne nie pas que mes toiles sont exposées dans des galeries ni que des gens les achètent, mais je ne les considère pas comme de l’art. Je les vois comme des objets fonctionnels, quoique pas au sens habituel : ce sont des cartes, mais on ne peut pas s’en servir pour aller d’un bout à l’autre de l’île – à moins de le faire très lentement -, et leur échelle est telle qu’on risque plus de se perdre dans le détail que d’y trouver comment rentrer chez soi. Elles diffèrent aussi des autres cartes dans leur façon de tenir compte du temps. Toutes les cartes ont une durée de vie limitée, bien sûr : les routes sont déplacées, les bâtiments démolis, ce qui était jadis un bois ou une prairie est aujourd’hui un supermarché ou un parking. Les cartes sont des instantanés des lieux, des images susceptibles de durer des semaines ou des siècles, selon qu’elles sont plus ou moins détaillées, mais rien n’y est véritablement permanent et il arrive que ce qu’elles omettent soit crucial. Mes cartes, toutefois, n’omettent rien : elle sont si détaillées qu’elles deviennent immédiatement obsolètes, tout au moins en tant qu’ outils d’orientation et, à cet égard, j’aime les considérer comme un commentaire sur la négligence avec laquelle nous envisageons le monde. J’établis ces cartes depuis maintenant huit ans sous diverses formes : je commençai par cette île, en élargissant progressivement, un mètre après l’autre, à partir de la hytte de Kyrre, procédant à une mise à plat infinitésimale du moindre objet que je trouvais, le moindre caillou, le moindre galet, le moindre nid d’oiseau – un carré après l’autre, une coordonnée après l’autre -, en quête de l’espace adjacent invisible, dans lequel se déroulent les histoires. Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention – au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé. Certaines choses ne peuvent être vues qu’en négatif, certains corps ne deviennent perceptibles qu’au travers de l’interférence qu’ils créent. Pour certains – Kyrre Opdahl, par exemple, ou la huldra -, l’unique localisation que je peux proposer est ce qui ne figure pas sur la carte du lieu où ils n’apparaissent pas. Personne d’autre ne le sait, mais ça n’a pas d’importance. Les gens achètent ces cartes pour les accrocher au mur, comme des tableaux, mais ils se doutent aussi, même lorsqu’ils ne savent pas pourquoi, qu’ils achètent quelque chose qui pourrait être utilisé. Et c’est le but de mes cartes – elles tentent de donner un aperçu du monde qui dépasse nos territoires familiers illusoires. Non pas dans le but de s’orienter, mais de voir. Parce qu’il y a deux façons de regarder le monde, et deux manières de voir. La première est celle que nous apprenons depuis notre petite enfance, la façon de voir ce que nous sommes censés voir, la construction du consensus d’un monde en cherchant du regard, et en trouvant, ce qu’on nous a toujours dit que nous trouverions là. Mais il en existe une autre – et c’est celle que je recherche. La façon dont nous voyons lorsque nous sortons seuls dans le monde, comme un gamin qui s’en va dans les champs ou le long de la grève, dans un vieux conte. Lorsqu’il est chez lui, il voit ce qu’il est censé voir, mais dès qu’il quitte la sécurité de la ferme ou la salle de classe du village, tout change. Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel – et il commence à se rendre compte que, là, tout est susceptible d’être la huldra. Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. Le monde de la huldra – le vrai monde -, que la ferme et la classe du village travaillent si dur à dissimuler.

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Cet extrait (une fois n’est pas coutume) n’est pas représentatif du roman de John Burnside (paru en cette rentrée 2014). Ou, du moins, il n’est pas représentatif de ce qu’on donne ordinairement pour éléments d’information sur un tel roman : à savoir le synopsis, ou des éléments d’atmosphère et de « style ».
Et s’il m’a frappé, cet extrait, c’est certes, avant tout, en soi, pour cette extrapolation, cette dérive, cette modulation de l’idée si vaste, si complexe, de la carte : me revient en mémoire ce beau moment, durant le festival Atlantide (car oui, il y en eut), d’introduction d’une discussion (menée subtilement par l’excellente Estelle Labarthe) entre Philippe Vasset et Tomas Espedal, lesquels s’entendirent illico ou presque, au-delà des différences notables(de langue, de domaine littéraire, de territoires arpentés), sur ce fait : la carte, en sa précision de codage du monde est, avant tout, une fiction. (Et par là, une promesse, un ouvroir de possibles).
Les fictions cartographiques dessinées par la narratrice, Liv sont une promesse et un possible.
Elle sont sa seule issue face aux fictions environnantes, à la domination d’un mode extérieur hostile, dont on ne sait pas toujours mieux qu’elle démêler le « vrai » du « faux ». Qu’il s’agisse du rapport à sa mère, peintre illustre recluse en ce Nord de la Norvège ; de la perception de l’environnement extérieur et de ses mystères (la huldra est une manifestation animiste, qui prend la forme d’une jeune fille ou d’une ombre, s’empare de proies faibles ou isolées, qu’elle fait disparaître, et dont on ne perçoit jamais, par le prisme de cette narratrice instable, la part d’illusion, de mirage – peut-être l’invente-t-elle, mais alors, citons, Burnside, s’agit-il d’une invention « au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé. ») ; et de la relation des faits, tout est changé par cette focalisation. Car en effet, peut-être Liv est-elle folle (la grande beauté plastique promise par ses cartes évoque aussi certains travaux d’arts bruts, hyper-pointilleux, d’enfermés psychiatriques). Mais assurément, le monde extérieur l’est, autrement, mais autant qu’elle.
Et il faut ici parler plus amplement de l’auteur, rendre hommage à John Burnside, dont l’évocation de la folie du monde est un motif récurrent, qu’il parvient à renouveler absolument. J’ai découvert son travail tardivement, par son précédent roman, l’incroyable Scintillations (Métailié, 2011), et ce fut – c’est toujours – un choc. L’art de Burnside est grand, qui sait faire beaucoup dans l’enceinte d’un même livre (et notamment convertir en roman, lisible par chacun, sans pré-requis exigé, la poésie de Burnside, et son immense culture classique et littéraire). Scintillations, par la grâce d’un jeu extrêmement habile avec le pacte romanesque, usant d’énonciations changeantes, parvenait à nous faire voir l’impossible, autant qu’il parvenait à nous faire toucher le pire – et à le traverser, cheminant au cœur d’abysses inconnues, emplis d’une inquiétude étonnamment sereine. Ce livre, nous sommes quelques-uns à le vanter, à promettre à autrui, en confiance, un grand moment d’effroi, une frayeur inouïe, en même temps qu’un parfait, qu’un immense bonheur de lecture. Il y a chez Burnside (lequel est, répétons-le, un excellent poète, ce n’est pas un hasard) une douceur immense, complémentaire de son insatiable colère.

Dans cet Été des noyés, si le fantastique règne, il joue de décors, de climats romantiques et sombres (d’un décor de froid, de brume, d’eau, d’isolement : d’une ambiance de bout-du-monde, voire d’au-delà du bout, d’un pied déjà ailleurs, d’outre-monde), d’une intrigue elle aussi délicieusement connotée, d’airs de déjà-vu, pour considérer d’un point de vue toujours autre (et encore une fois, multiple, ou glissant, par le biais d’une focalisation, d’une énonciation, troubles, mouvantes), le monde extérieur. Et tout fonctionne à merveille, quel que soit le degré auquel on décide de prendre la chose – car au fil du récit c’est autre chose qui passe, au travers, par le biais, de cet jeu de présences et d’absence : le mystère est autre, que celui-ci vers lequel notre regard pointe.
Le mystère est autre, et il est plus grand. Et la huldra, de ce fait, plus qu’un démon, plus qu’une malédiction, est, en écho au mystérieux glister (porte vers un espace-temps autre) de Scintillations, un passage vers un état de conscience autre – et nécessaire.
C’est un motif politique, voire un impératif moral, qui conduit Burnside à obstinément dévoiler cet envers, c’est une nécessité littéraire qui lui est propre, à lui dont une large part du monde actuel est, moralement, insupportable. C’est une nécessité et, surtout, une résolution littéraire unique : tel l’enfant évoqué en fin de l’extrait ci-dessus, dont « Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. », Burnside renverse le réel en beauté, et se tient droit, au cœur du réel renversé.
Le romanesque de Burnside est inconfort, il est douceur et terreur.
Il lui faut bouger tout pour qu’en émerge du possible, du beau. Voir à travers – voir autrement.
Le passage est la promesse, la promesse du monde vu autre, le monde vu autre est poésie.

« Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention. »

L’Eté des noyés, John BURNSIDE, Publication : 28/08/2014, Nombre de pages : 336, ISBN : 978-2-86424-960-3,Langue originale : Anglais (Ecosse),Traduit par : Catherine Richard

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