« Même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique. » | Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014)

[lundi 10 novembre 2014 : Sophie Divry reçoit la mention spéciale du prix Wepler – on l’en félicite, on s’en félicite, et on repasse l’article en une !]
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mc-divry

« Vous refîtes l’amour, tendrement, et en dépit de tout, cela te fit du bien. François s’expliqua cet épisode par la fusion Bédalli-Cornéllus. Ce n’était qu’à moitié faux et tu reprends cette version pour ton entourage. Le plus dur fut de reprendre le travail chez Bédani. Chaque armoire, chaque ascenseur gardait mémoire de lui, il te fallait sans cesse chasser son fantôme, malgré tes efforts tu t’arrêtais parfois au milieu d’un geste, et une secrétaire qui serait passée là, ou un coursier, t’aurait trouvée le visage éteint devant un fax muet, comme en suspension. A Chloé tu décrétas : « c’était purement sexuel. » tu devais t’accrocher à cette pensée pour refuser l’idée d’un coup de téléphone, d’un voyage d’affaires qui aurait ramené Philippe à La Révole, d’une mutation… Heureusement, il ne se passa rien. Cet homme que tu avais aimé avec passion, tu ne le verrais plus. Et, bientôt rendue à ta lucidité, tu te demandas comment tu avais pu croire un seul instant qu’il quitterait femmes et enfants pour toi, alors que tous les matins chaque salarié garait son véhicule à la même place du parking de l’entreprise ainsi que le voulait, non pas le règlement, mais le pouvoir de l’habitude.

 (page 174)

VIII

Tu te réfugias dans tes enfants. Tu ne les avais jamais vus abandonnés. Même après tes plus grandes décharges orgasmiques, quand nue tu chevauchais Philippe, ton sexe dévorant le sien au rythme de ses insultes qui t’excitaient tant, ta peau qui se gonflait de sang, ta chair qui criait ; toi tout entière traversée par ce cri de triomphe ; même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique.

(page 177)

(in Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce troisième livre de Sophie Divry, après le monologue incantatoire de La Cote 400 (Les Allusifs, 2010) par lequel on la découvrit (impressionnante entrée en matière, à l’emphase soigneusement lestée d’ironie, permettant au discours délirant d’être à la fois en roue libre et de viser juste, un peu comme chez Lydie Salvayre), puis l’enquête Journal d’un recommencement (Notabilia, 2013), semble avoir pris le parti plus documentaire du deuxième.

Il s’agit d’une vie ordinaire, d’une femme de la seconde moitié du XXème siècle, narrée à la deuxième personne du singulier. Tout est organisé (les origines historique et sociale, de la femme considérée ; son ascension, laborieuse, vers les classes moyennes ; son parcours, intime et intellectuel) pour faire de ce personnage un type, un exemplaire générique. Et l’acuité de l’observation, du tiers-ville pavillonnaire, résidentiel, des modes de consommation et de leur importance, symbolique et concrète, a été saluée, à juste titre, par la critique. Laquelle, pour une bonne part, la plus simplificatrice, la plus « quatrième de couv » d’entre elle, a comparé l’ouvrage et sa réussite à ce qui est devenu l’étalon du genre « observation d’époque » (triste époque, serait-on tenté d’ajouter, quand en d’autres temps ce fut Perec qui joua ce rôle) : Houellebecq.

Alors, Sophie Divry, Houellebecq au féminin ? Ce serait, tout de même – et ce en dépit des compétences avérées du susdit à observer des faits d’époque – une sacrée réduction. Car, si l’on a placé plus haut deux extraits non exempts d’ironie, celle-ci n’est jamais surplombante : Divry, par volonté formelle (l’adresse au personnage, M-A. , est une manœuvre habile, produisant de l’empathie et de la distance, selon le dosage d’autres éléments, inventaires, récit des sensations…), et par morale d’auteur, une morale proprement politique, ne se moque pas de ce trajet de vie, de ses penchants consuméristes, de sa propension au bovarysme (les extraits ci-dessus sont conclusifs au récit d’une liaison extra-conjugale, générique voire caricaturale, et pourtant émouvante, par l’habileté de montage et le soin avec lequel la proximité avec ce personnage est dosée).

La condition pavillonnaire n’est jamais moquée mais montrée, jamais dénoncée mais observée – et l’on apprécie ce soin, car l’inverse est si souvent la règle, comme l’avait démontré Eric Chauvier dans son remarquable Contre Télérama (Allia, 2010). On est plus proche ici d’Annie Ernaux que de Michel Houellebecq, répétons-le. Ce livre est, réellement, par ce qu’il met en œuvre pour donner à voir, et par la façon dont il s’y emploie, touchant – autant que magistral.

Et cet équilibre-là, cette haute tenue, cette avancée imperturbable, jamais déviée, entre les écueils sus-évoqués (le cynisme ou la mièvrerie, la dénonciation sans objet ou la célébration poujadiste, qui présentent, à propos de ces objets et décors du commun, leur tentation paresseuse – les médias nous le démontrent chaque jour), ce fait littéraire permet avant tout un bien beau livre.

Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014, ISBN 978-2-88250-347-3

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