« Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. » | Valère Novarina, L’organe du langage c’est la main (dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. Le caillou pèse le poids de la matière. Il est aveugle, compact, incompréhensible, c’est un obstacle. C’est le symbole de la matière même : le bloc muet le plus ramassé. J’aime les pierres, je fais partie de ceux qui ramassent des cailloux par-ci par-là, à Jérusalem, à. Moscou, à Kyoto, et qui les rangent selon un certain ordre sur les rayons de la bibliothèque.

in Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un caillou, oui. Le caillou, qui vient en figure ultime quand les mots manquent (me vient à moi, pas à Valère Novarina, chez qui toujours ils abondent, croissent, semblent se multiplier) ; j’ai deux souvenirs d’avoir ainsi résumé,  causant, pour figurer mon impression d’un auteur vaste, à l’œuvre profuse et pourtant mutique, d’une certaine façon : comme caillou, lancé-je, pour dire en peu, quand les mots me manquent par effet de bousculade et manque d’art, de science, ou des deux. J’ai eu ainsi résumé, une fois, Michaux, et, l’autre soir, donc : Novarina (où il était également question, dans mon croquis verbal, de sa personne physique, de cette stupéfiante impression d’assise, indéboulonnable, au sol, qui émane de son corps, de son visage aussi, densément occupé par ce regard clair, lointain, perçant, littéralement, oui, minéral). De Novarina j’ai dû dire, caillou, quelques instants avant sa lecture et son entretien avec Alain Girard-Daudon (mercredi 12 novembre à Nantes, invité par La Maison de la Poésie), vite fait empochant la monnaie du verre, réponse par défaut mais pas que : Novarina, une pierre, un caillou, je redis, maladroitement, je signe (et quel plaisir alors que ce passage au tout début de ce livre, qui valide en quelque façon mon assertif et malhabile caillou).

Le livre, ces entretiens avec Marion Chénetier-Alev, je l’ouvre et me rue et dévore, juste après ce moment, jeudi soir dernier au Pannonica, moment incroyablement  dense, simple en son déroulé (questions à Catherine Flohic, l’éditrice d’Argol, lecture voix haute, sans micro, de l’auteur, entretien long avec Alain, nouvelle lecture, nouvel entretien), forme classique de rencontre, et, ici, extrêmement efficace en terme d’impact et d’appréhension : important de pouvoir entendre parler du travail (et en quels termes ! quelle langue, écrite comme parlée, que la sienne !) en même temps que d’en capter, d’en saisir le pouvoir, multiple, par le biais de la lecture. Pouvoir multiple : d’incantation, d’évocation, et de lecture tout simplement : comme il le dit lui-même à peu près  à un moment de cet entretien l’autre soir et de ce livre chez Argol, il y a chez Novarina l’envie de quelque chose comme voir le langage, à quoi théâtre et scène lui servent. Et de l’entendre lire est certes, un événement sonore, mais aussi une exposition de mots, de phrases, de figures. Langage donné à voir par l’ouïe, incontestablement.

Ce livre est, comme à l’accoutumée dans cette collection (dont on aime à conseiller le volume consacré à Prigent, à titre d’exemple), une somme, un état des lieux envisagé avec l’auteur concerné, ici Valère Novarina. Hommage tout ce qu’il y a de plus vivant, en somme, puisque dialogué – et si c’est imposant et monumental, c’est tout sauf un tombeau (les photos de famille et du récit de vie sont offertes par l’auteur). Une porte d’entrée exceptionnelle dans un travail comme celui-là : car outre d’être pensé pleinement avec l’interviewé, l’ouvrage est composé de matériaux riches et complémentaires. Dessins, toiles (car Novarina peint aussi, dessine, trace ses nombreux personnages parfois en même temps que de les nommer), photographies, mais aussi larges pans de texte, extraits en nombre, de tous les livres ou presque – une vue de coupe explicite sur l’œuvre.
Ainsi le livre prolonge, complète le moment du discours et de la voix, auquel j’eus la joie et la chance d’assister la semaine passée – et vice-versa, selon le moment, puisque telle était la fonction assignée à ce moment public, au Pannonica : d’accompagner, de présenter ce livre. Boucle bouclée, belle complétude, et tourbillons à suivre de langage qui ne cesse. Continue.
Bouge. S’inscrit dans l’air.

Prenons un extrait, ouvert au hasard ou presque, c’est page 28 – et c’est de cette stature-là, tout du long. Une merveille.

 « Je voudrais que l’on ne reconnaisse plus le monde en le voyant de face. J’ai toujours eu l’impression de travailler dans les dessous. C’est un joli mot qui,pour tous les artisans du théâtre (écrivains, acteurs, machinistes), désigne le sous-sol de la scène. J’écris sous les planches. Au-dessous des visibles représentations. »

Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, date de parution : novembre 2013,ISBN : 978-2-915978-93-3 /

L’essentiel de l’œuvre de Valére Novarina est  éditée chez P.O.L. Sa page auteur, sur le site de l’éditeur, est une autre entrée remarquable et judicieuse dans l’immensité Novarina – l’entendant lire, comme par exemple La Quatrième Personne du singulier.

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