« Il n’avait pas grand-chose à dire : le cyborg respectait les règles.» | 6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014),

En une semaine – le délai donné par le NASDAQ pour débrancher l’IBM -, avec l’aide de ses meilleurs ingénieurs, de beaucoup de câbles et de lignes de codes, il construisit une machine qui devait se comporter comme n’importe quel humain face à l’écran du terminal. Le robot devait remplir deux tâches principales : lire à l’écran les informations sur l’état du marché – du simple texte – et saisir des ordres sur le clavier en fonction des informations qui défilaient à l’écran. Petterfy et ses ingénieurs installèrent une imposante lentille de Fresnel sur l’écran du terminal pour grossir les informations, derrière laquelle ils placèrent une caméra. La caméra était reliée à un premier ordinateur qui décodait l’image et la transformait en texte. Ces données reconstituées étaient ensuite envoyées sur l’IBM où Peterffy faisait tourner ses algorithmes.
Restait à résoudre le problème de la saisie des ordres. Le règlement du Nasdaq exigeait qu’ils soient exécutés « à l’aide du clavier », mais il ne disait pas qui (ou quoi) devait se retrouver derrière le clavier. Avec des bouts de caoutchouc et des pistons, les ingénieurs fabriquèrent des mains artificielles qui tapaient à la machine automatiquement. Et rapidement. Le bruit des doigts de l’appareil frappant les touches avec frénésie rendait parfois les conversations difficiles, mais la machine faisait parfaitement ce qu’on lui demandait : saisir des ordres sur le clavier en fonction des informations décodées depuis l’écran du terminal et qui entre-temps avaient été traitées par les algorithmes de Peterffy.
Lorsque l’inspecteur du Nasdaq revint une semaine plus tard pour vérifier que tout était en ordre, il se retrouva face à un cyborg pourvu d’un œil énorme et de doigts artificiels, un mélange de mécanique du XIXe siècle, d’optique des années 1970 et de code informatique dernier cri. Il regarda la machine s’agiter bruyamment sur son clavier. Peterffy sentit que la situation allait lui échapper et joua son va-tout, avec humour, en proposant de construire un mannequin autour du robot, comme pour donner l’illusion qu’il s’agissait d’une secrétaire en train de taper à la machine, mais l’inspecteur quitta les bureaux sans plus de commentaire. Il n’avait pas grand-chose à dire : le cyborg respectait les règles.

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014), « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt ».

Ce livre – double livre, et ce n’est que le début, à ce que semble annoncer le site de l’éditeur (l’excellent Zones sensibles) – est, littéralement, stupéfiant. Je ne me battrai pas pour le marquer du sceau littérature, parce qu’à vrai dire, littérature ou pas, en l’espèce je n’en sais rien ; ce que je sais c’est qu’il y a là-dedans à lire, faits dates noms et perspectives (terrifiantes), et qu’il y a une façon, exceptionnelle (implacable et multiple, docte et joueuse), de le donner à lire.

Il s’agit bien de cela, donner à lire, oui, c’est à dire déchiffrer – et le jeu apparent autour du code en chiffres (le livre est annoncé chez Zones Sensibles comme « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt »), du pseudonymat (l’auteur avance masqué, derrière le pseudo Sniper, voir son blog) porteur de fiction (comme on porterait un germe), est une formidablement habile façon d’expliciter ce qui, jamais, d’ordinaire, ne n’exprime : cette part immergée du réel – pas secrète, pas cachée, pas conspiratrice, juste immergée, opaque, illisible, littéralement, illisible -, celle de la guerre économique amplifiée, augmentée par l’adjuvant algorithmes, jamais, non ne s’exprime : parce que pas les mots. Parce que, pas le temps. Littéralement.

Le trading à haute fréquence, ou, pour tenter de le dire 1/en peu de mots 2/en français, l’exécution des échanges boursiers par des algorithmes extrêmement sophistiqués, aux actions et réactions grandement accélérées, est impossible à comprendre : envisagé, puis examiné rationnellement, il est une absurdité, une énorme blague : et la blague nous est offerte, dans ces livres, elle est montrée, dans le détail, jusqu’à l’effarement, au gré d’innombrables exemples, dans cette somme qui s’avance masquée.
On y rencontre des centaines de micro-krachs, effondrements boursiers de quelques millisecondes ; des entreprises qui font faillite en quelques secondes ; des surfeurs algorithmiques ;

( »Imaginez que les transactions boursières soient des vagues. Notre compagnie est un surfeur qui recherche une vague, la chevauche l’espace d’un instant, et la quitt e avant qu’elle ne se brise. Nos ordinateurs achètent et vendent quotidiennement des dizaines de milliers d’actions, et ne les conservent que pour un laps de temps infime, parfois inférieur à une minute. Aucun être humain, isolé ou en groupe, n’est capable d’assurer le volume de transactions qu’effectuent les ordinateurs sur les places boursières internationales à l’heure actuelle. Ce n’est pas une tâche qu’on a retirée aux humains pour la confier à des ordinateurs – c’est quelque chose d’absolument inédit », in 5)

des programmes prédateurs et leurs symétriques, des programmes leurres (et des leurres pour tromper ces leurres, et ainsi ad libitum) ; des programmes au fonctionnement effarant, défiant toute logique apparente ; un écosystème qu’on dirait vidéo ludique. Mais la blague est hyper effective, le jeu impacte, on le sait, notre monde réel, et rien ne semble pouvoir être fait contre.
L’extrait de 6, en exergue de cet article, est exemplaire de cette rouerie du jeu financier, du bricolage initial et de ce qu’il permet de faire basculer par la suite, par une lecture habile de la loi (du code). Le hacking, trafic par goût du jeu et du bricolage, sert de béquille à ce qui, par la suite, n’est plus contrôlable que de façon marginale, par l’effet d’une pondération désarmée, dérisoire lutte à mains nues contre des chasseurs de combat.
La puissance documentaire de ce cycle est exceptionnelle, on y apprend autant que dans la référence encore trop méconnue (on y reviendra, on le promet) Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence de Fred Turner (où comment la contre-culture californienne, formidablement inventive et novatrice, a nourri et régénéré le capitalisme le plus écrasant, disponible chez CF éditions).
Et cette puissance est portée, rendue possible, par une manière, par une machinerie langagière et narrative fort habile : de faire parler l’algorithme, parti-pris d’énonciation fictive, voire rocambolesque (d’où aussi le jeu avec les références du fantastique populaire, Le soulèvement des machines, Retour vers le futur), permet le récit. L’incarne, paradoxalement. Et rend possibles, aussi bien l’appréhension de ces rendus chiffrés (tout ici se chiffre en millions d’unités monétaires, et se mesure en millisecondes, bain de données aux effets hypnotiques), que celle des logiques qui sous-tendent l’action des programmes. La raison propre et autosuffisante de l’expansion au cœur du flux est rendue lisible, sa férocité sans limite, son absolue amoralité sont explicitées, et ce sans atermoiement ni dénonciation, sans musique de fond.
Tout est rendu, tout est clair, tout est lisible – et ce qu’on y lit est stupéfiant.

6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014), Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt ISBN 978 2 930601 10 6. 264 p. 7 illustrations, Février 2013 – Avril 2014. 15,65 euros.

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