« On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière.» | Bois II, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014)

« Tony, à sept ans, se plante devant moi avec un visage d’ange et affirme sans ciller ce que je sais d’instinct, intuitivement, mais sans preuve matérielle encore, être un mensonge énorme. Calmement, avec sérieux, il ne clame pas son innocence, simplement il nie, il nie ce qui l’accuse, aucune question ne le bouscule, aucun argument de ma part ne l’ébranle, ni démonstration d’incohérences, son regard franc je l’ausculte, je plante mes yeux noirs dans ses yeux noirs à lui, je tente d’entrer par là, aucune résistance, la limpidité sans fond, immense, démesurée, de la bonne foi. Comment est-ce possible ? Un tel jeu d’acteur ? Le mensonge mis en scène jusqu’à la franchise. Presque, la franchise, l’avoir en pied devant soi ? Personne n’est capable de ça, personne de normalement constitué, même petit. Et là, pour la première fois, je doute. Le déni de sa part poussé si loin, qui retourne comme un gant le réel, renverse le rapport de force, inverse les rôles, et d’imaginer avoir pu commettre cette injustice de l’accuser à tort, je l’envisage, de très loin mais je l’envisage, presque à me sentir coupable, et lui déjà le sait, à l’instant même où mon assurance se fissure, la sienne augmente en proportion. La perversité sans limite des enfants et qui vous démunit, vous en riez. Avec le temps, vous en riez. Vous gardez cette sensation au fond de vous, mais vous admirez l’adresse et l’aplomb avec lesquels ils savent faire, par un tour de passe-passe, hop, la faute a changé de camp. La culpabilité non, bien sûr, la culpabilité ne pousse pas sur leurs terrains de jeu. Vous en riez jusqu’au jour où cette sensation ancienne remonte à la surface. Ce jour-là vous êtes sur votre lieu de travail. Il vous dit que le plan de redressement est un nouveau départ et vous savez que non. Il vous présente le chômage comme une mesure transitoire et vous savez qu’après avoir sabré les effectifs, il ne réembauchera personne. Il vous balade. Parmi les plus naïfs, les plus crédules, combien ? On l’a déjà cru. Et cette manière qu’il a, sur quelques chiffres, de bâtir un raisonnement clos, on deviendrait fous à chercher la faille. On a déjà cru à son discours. On l’a pris au pied de la lettre. On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière. Aviez-vous vraiment le choix ? Pas d’autre choix que d’y croire, il ironise, il a raison. Son meilleur allié dans cette affaire. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce deuxième roman d’Elisabeth Filhol n’a, ce me semble, pas fait grand bruit au cœur d’une rentrée littéraire par ailleurs riche en bons livres – du moins, pas le bruit qu’on aurait pu escompter, tant avait marqué les esprits, critiques et publics, son précédent ouvrage, La Centrale (P.O.L, 2010, prix France culture/Télérama), fiction documentaire (bien documentée) sur le travail précaire en centrales nucléaires. Roman de l’intime et du politique, riche d’une part documentaire réellement édifiante, La Centrale avait de quoi maximiser les attentes sur ses suites.

Or, ce nouveau livre, Bois II (P.O.L, 2014) a paru fin août et les médias n’en ont rien dit, ou si peu – trop peu. Souvenir : avisé de cette parution, il m’a fallu comme braver ce silence pour ne pas oublier de me l’offrir, avant que le livre soit enfoui sous un monceau d’actualités. Il m’a fallu, je crois, me (re)faire cette injonction, ce rappel, pour passer outre l’industrie de la recommandation massive – et il aura fallu un libraire, aussi, avec une table ouverte et informée (c’était Vents d’Ouest, à Nantes, merci à eux).

Or, face à la grande qualité de Bois 2, cette impressionnante ampleur, et l’immense pas en avant qu’il me semble constituer sur ce chemin d’auteure, en continuation de ce que La centrale captait d’un Ici et Maintenant mal visible,une continuité amplifiée ; je ne peux m’empêcher de me dire que si rien de coercitif ne s’est, évidemment, effectué contre le livre, la masse critique de bruit informationnelle nécessaire n’a tout de même pas été atteinte comme elle l’aurait pu (et dû), et que si quelque chose a pu jouer contre, il ne peut s’agir de son thème (des ouvriers en restructuration imminente décident, à bout, de séquestrer leur directeur) : encore une enquête sur le monde du travail, encore une histoire de licenciement collectif, s’est-on dit peut-être (c’est un on neutre que j’utilise, qui concerne le média, qui concerne tout autant chacun d’entre nous, selon l’instant), on n’en veut plus, de ce sujet, lassitude saisonnière et dommageable.

Pas de saison, le thème – pas de celle-ci, du moins, c’est un peu pas de bol en une époque où le pitch prime : il aurait dû paraître à un moment plus propice, plus dégagé, dans le juste écho, ou le juste contretemps, qu’en sais-je, tant il est ardu d’y voir clair dans la météorologie marketing, d’en prévoir quoi que ce soit, de cette sédimentation du bruit informationnel. Plutôt que de crier au scandale (on ne commencerait alors pas par cet exemple, puisqu’en ce domaine, la simple exhibition de médiocrité, de cuistrerie, de vulgarité onaniste que constitue l’éternelle diffusion du Masque et la plume, chaque dimanche soir à la radio, vaut scandale aussi banal qu’absolu), je m’efforcerai d’en restituer un peu du bien que j’en ai pensé.

Je parlais d’ampleur, plus haut, et l’entame du livre, premier chapitre épique (et pas pompier), en forme de panoramique à travers les siècles et depuis les couches géologiques – magnifique contextualisation dans les temps et les lieux, restitution du mouvement (industriel, plus qu’ouvrier, car la geste héroïquement décrite est plutôt celle de l’entrepreneur-créateur que des masses laborieuses) dans un contexte bien plus grand que lui. D’où vient-elle, la mine qui ferme ? Du carbonifère :

« Du travail de fourmi des hommes pendant un siècle et demi d’exploitation intensive, on peut se faire assez facilement une idée, puisque l’essentiel de ce qui a été extrait en surface ou remonté de la mine, on l’a là, sous les yeux, sur plusieurs kilo- mètres carrés et des dizaines de mètres d’épaisseur, constitué de blocs ou de fragments de plaques, le terril d’ardoise, parfois à l’état brut, parfois couvert de végétation. »

C’est d’une sacrée densité, qui n’exclut pas le très-près, le sensitif – et les métaphores, comme celle du mensonge éhonté de l’enfant pris sur le fait, citée plus haut, sont extrêmement productives. Cette saloperie ordinaire, intégrée, de l’homme d’affaires, plus que de la dénoncer, Elisabeth Filhol nous en montre l’effarante assurance. Et la complexité du mécanisme oppressif à l’œuvre est rendue visible, comme rarement.

La difficulté de la lutte collective, cette énergie nécessaire, cette force organique des êtres organisés, un bref instant, dans la même direction (qui est celle du refus d’un énième plan de relance qui sent trop fort la supercherie) est palpitante – et c’est la grande classe de cette écriture polychrome, polyrythmique, qui le permet.

Et ce que ce livre pointe (et peut-être, dénonce, mais avant cela : pointe) c’est cette opacité généralisée par l’ère informationnelle, cet enchaînement stroboscopique d’événements (celui-là même qui provoque cette lassitude saisonnière, celle qui sans doute joua contre la réception de ce roman magistral) et de données – qui saoulent, comme saoulent et usent les chiffres assénés par le directeur pris en otage), cette surface qui recouvre le réel. Et Filhol nous montre les deux, forces vives et réelles aux prises avec les forces de recouvrement, de leur effacement.

Et cette lutte, ces luttes enchevêtrées, sont intenses – en ce sens, si ce livre sert, c’est avant tout qu’il nous sert, lecteurs effarés d’une fatigue du monde et de ses signes.

Bois 2 est un livre aussi beau qu’il est utile – les deux indissociablement liés.

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<em>Bois II</em>, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014), septembre 2014, 272 pages, 16,9 €, ISBN : 978-2-8180-2045-6

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