Géométrie est poétique (à propos des Fragments du dedans, de François Bon, Grasset, 2014)

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« DOCUMENT

On utilise souvent cette image comme quoi les temps modernes, et les outils qu’ils nous forcent d’apprendre, font de l’humain le nouveau document. Le document était ce qu’on déposait hors de soi pour une accessibilité (même pas forcément une reproduction) à l’écart de soi, spatialement ou temporellement. Petit à petit, à mesure de l’épopée technique qui commence aux temps humanistes, on découvre que le document lui-même se modifie, à sa source, en fonction de ce qu’il reçoit d’informations spatialement ou temporellement ou relationnellement à l’écart. Et puis c’est cette relation qui devient nous-même : en ce que progressivement elle nous définit, et devient le lieu même de notre constitution, ou notre accès à nous-même. Nous ne nous suffisons plus, nous sommes à l’autre ce que constitue le document que nous sommes, établi à rebours de nous par nos relations même. Cette idée du document est dangereuse : la littérature a toujours œuvré à le constituer, quand il n’était pas nécessaire. En nous constituant comme document, nous n’avons plus besoin de les faire figurer à l’écart de nous-mêmes, et c’est la littérature qui devient lointaine, presque seulement un écho d’elle-même. S’emparer pourtant de cet écho, s’y ancrer – avoir écart au document que désormais nous sommes. »

« BRISÉ, BRISER, BRISURE »

Comme elle fascine, parfois, la vitre brisée qui n’est pas tombée. Ou l’autre, au contraire, là sur le trottoir, brisée. La place du mot dans la phrase bascule la façon dont cela appelle ce qu’ainsi tu portes brisé à l’intérieur de toi.

« BLOC »

Un texte immense, mais comme un bloc. Toute architecture dissoute au-dedans. Texte bloc donc compact : impossible de lire en continu, défi d’interdire la continuité de lecture. Renvoyer au livre comme aperçu de loin, avec ses galeries, ses rampes, ses escaliers, passerelles, balustrades. De chaque position extérieur au livre, pouvoir rejoindre immédiatement le fragment précis qui correspond à l’intuition. Chaque point du livre à égale distance de l’intuition extérieure qui l’approche. Et lorsqu’immergé dans le local, le fragment, l’instant, alors se déploie à nouveau la lecture linéaire. Quelque chose avait commencé, que vous venez de rejoindre. Quelque chose continuera, après que vous l’avez laissée. Tout livre, une fois lu, se classe en moi comme bloc : là il s’agirait de construire l’objet compact en tant qu’il s’établirait selon cette idée même. »

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Géométrie est poétique.

Les trois fragments, ci-dessus extraits, de cet abécédaire (sous-titré Fragments du dedans) ont pour première lettre B. Indice trompeur, car je ne m’en suis bien évidemment pas tenu à ces premières pages.

C’est qu’après lecture, au moment de choisir ce que j’allais y prélever, je suis reparti du début – et que choisir est difficile, tant l’intrication est grande et les liens forts, dans cet abécédaire constitué d’abord (comme tous les récents livres de Bon, dont les fameux l’autobiographie des objets et le Proust est une fiction) sur le web, et rassemblé (autant que ré-assemblé) dans la linéarité autre du livre.

Mais j’aurais pu, tout autant, revenir sur mes pas, descendre l’escalier (autre entrée importante, escalier) pour repartir de la fin (j’aurais alors recopié mettons, les entrées w comme autobiographie, x pour rêve, et voiture).

D’en extraire trois, choix arbitraire, permet une forme d’hommage à ce terme que j’ai souvent entendu et lu chez François Bon, de triangulation (dans mon souvenir c’est autour de la phrase de Saint-Simon, mais sans doute est-ce que je transforme, me dis-je (en fait, non, et j’ai fini par la retrouver, la dite triangulation chez Saint-Simon) ; mais la recherche lexicale dans le tiers-livre me mène ailleurs, entre dispositifs d’atelier et géométries urbaines – plutôt essentiellement péri-urbaines (et c’est aussi ce que nous aurons traversé dans ce workshop à l’école d’architecture de Nantes, auquel j’ai collaboré et sur lequel je reviendrai tant l’aventure valait son pesant de stimulants, comme lors de cet exercice intitulé radiales où François proposait d’écrire une traversée, entrée ou sortie de ville, comme coupe géométrique).

Le triangle, élément mineur essentiel, en tant qu’émanation géométrique la plus fréquente, ainsi que l’annonce ce très beau brisé, briser, brisure (lui-même scindé en trois, triangle d’entrée), quand les parallélépipèdes se fragmentent par jeu de l’œil, des obstacles ou du temps qui casse, tout revient à accumulation de triangles multiples : or, le monde extérieur et sa géométrie importent à Bon, et les journaux photo sur tiers-livre l’affirment chaque jour, mais aussi l’entrée verticale du livre (puisqu’il n’y a pas d’entrée géométrie, mais une entrée géographie, qui en invoque discrètement l’assise géométrique) : verticale, donc, amène :

« (…) ce qui compte, c’est la force en nous de la géométrie, que la réalité échappe à rendre complètement. »

Or, il me semble aussi qu’à l’intérieur des fragments du dedans (et du dehors projeté dedans, tant importe le regard sans cesse entravé, dès la forte myopie originelle, mais plus encore depuis la littérature, essentielle, qui s’impose face et devant le réel), il y a toujours (au moins) trois éléments par entrée, dont deux mis en rapport appellent le troisième, avec lequel un jeu (géométrique, pas ludique) s’instaure. Dans les trois extraits ci-dessus, outre l’explicitement triple brisé, ça marche au moins par trois: le rapport entre soi et le document, si problématique et actuel, trouve une forme de résolution dans la littérature qu’il appelle, et le bloc questionne, via interrogation de figures extérieures, architecturales (et la géométrie, à nouveau) et de la constitution, la formation (via sa forme, posée sur page ou dans un flux) d’un texte, ce qui tressaille de plus essentiel, infinitésimal et intime, dans la constitution d’un livre, pour son auteur.

Et l’on y prélève encore ce greffon, imprégné de géométrie (de poésie) :

« Chaque point du livre à égale distance de l’intuition extérieure qui l’approche ».

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Fragments du dedans, François Bon, Grasset, Paris, Collection : Vingt-six, 208 pages; (21 x 14 cm), EAN13 : 9782246806905

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