Archives mensuelles : décembre 2014

2014 en fast forward (mais ce qui manque est ce qui compte)

ce qui n'est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire un  en cours - lacune et appétit, valent plus que le rewind perpétuel.

ce qui n’est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire ou en cours de – lacune et appétit, relance et amorce, valent plus que le rewind perpétuel de tout pour tous.

Et quand de tous les côtés du réseau chacun déroule ses listes, que facebook, tel le secrétaire parfait de nos vies exposées,  nous propose de nous faire l’album de nos souvenirs, nous résume en quarante secondes et dix images notre année passée, en même temps que s’amènent et sont lus les indispensables (je veux dire : les à chroniquer ici même) des semaines à venir, perles noires qu’on déguste en intensité contraire aux torpeurs hivernales gloutonnes et censément festives (les Ogres Clouette et Blecher, les malédictions originelles Pessan ou Civico, les Page et Saer…), et que sur les mêmes réseaux on égrène en écho un peu de ce qui compte (c’est à dire, qui fut chroniqué ici même), à savoir :

De Kerangal, Begout, Chiarello, Pessan, Coher, Seyvos, Bailly (Jean-Louis), Ruben, Zribi, Giraud, Bouvet, Page, Prudhomme, Beinstingel, Tardieu, Inculte (Devenirs), Chauvier, Bouquet, Garcin, Rosenthal, Vinau, De Toledo, Zenatti, Matton, Robinson, Frédérick, Fernandez Mallo, Galli, Burnside, Perec, Sei Shonagon,Benahmed Daho, Divry, Grossi, Pagès, Novarina, Sniper, Long, Filhol, Bon, Klotzwinkle, Bailly (Jean-Christophe), Søndergaard, Sorman, Lafon — qui se déroule en antéchrono par ici ;
que ce défilé me figure l’année de mon site (et donc, puisque c’est essentiellement ici que j’écris, que je m’inscris, et donc : mon année, plus réelle ô combien que le joli gentil clip facebookien), et que la statistique superficielle me signale ce que je sais si bien :

autant de chroniques au seul mois de novembre qu’entre janvier et juin :

c’est il a dû se passer quelque chose,  il y a eu un accroc, j’ai dû avoir un empêchement. Oui, c’est cela, un empêchement, un engloutissement, une submersion.

Et cet empêchement a causé quelques retards et pannes et non-clics : que ce qui ne figure pas sur cette liste et qui devrait, qui fut lu avec joie et nerf : Alban Lefranc et ses bouches, Fabio, Adrien Bosc, Xavier Boissel et ses Rivières de la nuit, Emmanuel Adely découvert sur le tard et dont on se dit qu’on va parler, à un moment, qu’il faut – tout comme Rohe, dont l’éloge se fait attendre depuis plusieurs années à force,

et que ce qui ne figure pas encore ici même est aussi une relance, que ce qui manque est ce qui compte, qu’il y a encore à faire, qu’on s’y active, activera, qu’on y va – et que cette amorce mentale vaut plus, compte plus, que tous les rewinds offerts clé en main.

Et que quelle que soit 2015, on se le redit, prenant souffle, qu’on nagera en eaux libres, ouvertes, vives, cette fois-ci, on le sait.

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Le geste et la geste (à propos de Joy Sorman, de Comme une bête à La Peau de l’ours, en passant par Lit National)

« Dans cet isolement je vais cependant découvrir une faille, un passage vers l’extérieur, un tunnel autant qu’un fil tendu dans les airs, je vais découvrir que le monde étanche et retiré du zoo peut se révéler poreux. C’est à la faveur de l’obscurité que ce monde s’ouvre, que notre solitude se peuple, qu’un comité invisible donne de la voix, qu’ombres le jour nous retrouvons un peu de notre existence et de notre épaisseur la nuit, que l’appel de la forêt, entendu sur un quai avant de monter dans le train qui m’a conduit jusque-là, retentit à nouveau. Quand le soir est tombé et que tous ont déserté – portes closes, billetterie fermée, lampadaires éteints, gardiens couchés, lune haute et poussière dissipée -, le zoo frémit et s’anime, soudain traversé de galeries souterraines par lesquelles nous communiquons à grande vitesse, par lesquelles les messages filent comme à la surface d’un lac endormi. Nous nous délestons alors un peu de notre chagrin. »

 (In Joy Sorman, La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7)

En fait, je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, même si cet extrait parle seul sans nul besoin de mon aide, en écho aussi des propos de Jean-Christophe Bailly cités ici même il y a quelques jours, cet appel silencieux des animaux rappelant encore ce que ce même Bailly en a écrit dans son magnifique Versant animal, et que l’ours en lui-même fait signe à cet autre ours (très différent), celui de Klotzwinkle, dont j’ai parlé également il y a peu.

Je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, belle fable de remise en question du (des) genre(s), qui ne théorise pas en course, et file en tenant sa focale, visuelle et sensitive, à hauteur d’homme (d’ours). Qui ne théorise pas mais ne se prive pas d’être nourri, d’avoir lu (la performance à deux voix de Joy Sorman à visionner ici en atteste en finesse).

Je ne m’en saurai m’en tenir à cette peau, à cet ours, sans tirer le fil et que la pelote me mène sitôt au précédent roman de Joy Sorman (qui n’est pas son précédent livre, puisqu’entre les deux il y a eu Lit national, j’y reviendrai plus bas), intitulé Comme une bête et consacré à dresser le biopic d’un apprenti boucher, bientôt devenu meilleur ouvrier de France, tant son amour du travail bien fait le pousse à surclasser tous ses confrères et concurrents. Je ne l’avais pas lu à sa parution, et il est parfois fort agréable de se remettre à jour. Il y a de nombreux liens, rapports, et même une forme de symétrie entre les deux livres.

Dans ce Comme une bête, Pim, donc, boucher, lui-même capté selon le parti-pris documentaire propre à Sorman (dont elle s’explique bien dans cette vidéo, à propos de sa contribution au recueil Devenirs du roman II chez Inculte), à hauteur de geste, le dedans donné à percevoir par captation du dehors, avec sa part déceptive :

 

« Quelques mètres plus loin les abats sont retirés. Pim se demande si on n’a pas des surprises parfois en ouvrant une vache. On pourrait rêver de quelque chose d’inédit, d’inattendu, qui jaillisse des entrailles, un objet quelconque ou un rayon de lumière, un truc qui jaillisse des entrailles, un objet usuel quelconque ou un rayon de lumière, un truc bizarre qu’elle aurait mangé, un morceau d’arbre fruitier, une horloge, un parfum délicieux, un vieux livre avec des énigmes à déchiffrer, une photo de sa mère, une plume de poule avalée accidentellement – car une plume peut tuer une vache, ce pourquoi, à la ferme, on sépare les volailles du bétail. Mais non, ce sont toujours les mêmes tripes vertes et molles, pas de révélation, pas de trésor caché, toujours la même routine gluante à l’intérieur des bêtes, pas de signe du destin, pas de sac d’or à la place de l’estomac et à moi les vacances éternelles au soleil. Juste un entrelacs d’intestins et de tuyaux c’est décevant. »

 

(in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Parce que quelquefois on n’y parvient pas, cet extérieur fascinant ne nous (nous, c’est Pim, représentant notre faible, incomplète, espèce humaine) menant vers aucun intérieur autre qu’organique – rien ne se révélant du monde même attentivement observé, soupesé, manipulé (car, aussi, quel meilleur regard que le geste en lui-même : c’est ce qu’affirme ce roman), serait-ce que le monde en son entier se révèle creux, vide, exempt de tout mystère ?

C’est symboliquement, un peu de ce que semble signifier le trajet récent de Joy Sorman, d’un parti pris « réaliste » (à tout le moins, documentaire) vers de la fiction – l’amorce en forme de conte fantastique de La peau de l’ours le déclare, ce chemin vers moins de réel – ou plutôt vers une autre formalisation de ses traces et de son empreinte, car sa fiction ursidée capte avec la même attention les manifestations physiques et sensibles, celle que perçoit un corps en situation (et notamment en situation inappropriée : on se rappelle son récit immersif intitulé Gare du Nord, paru chez L’arbalète, témoin de quelques jours de reportage sur les lieux – sur les lieux, c’est-à-dire en les lieux Et à propos des dits lieux).

Le corps de l’ours lui pose souci, bien sûr, celui de Pim moins, qui l’oublie, s’oublie, dans la manipulation experte du corps animal (expertise, obsession de détail et d’analyse qui troublent son rapport au corps féminin), et c’est notre incomplétude métaphysique qui perturbe Pim, cette incapacité à être à la fois dehors et dedans – cette tentation mystique lui venant de sa présence attentive aux autres (les animaux) : son geste devenant une geste, en somme :

 « Si on ouvrait le crâne plat de la vache, si Pim la trépanait délicatement avec un fil à couper le beurre, puis se glissait à l’intérieur de la boîte crânienne, se faufilant entre la cervelle et l’œil, voilà ce qu’il verrait, logé derrière la pupille de la bête, son œil d’homme collé contre celui de la vache : il aurait une vision du monde, il pourrait regarder ses semblables à travers un œil de bœuf qui arrondit la réalité, il ne verrait plus que leurs gestes, leurs démarches, existences humaines passées au tamis, il n’entendrait plus que leurs intonations, il ne sentirait plus que des silhouettes d’éleveurs, de laitiers, de vachers, de vétérinaires et de marchands qui espèrent leur fortune. Et derrière ces silhouettes, fondue dans l’horizon, il verrait la masse affamée qui piaille et qu’il faut nourrir. Pim a vu ce que voit la vache, Pim est peut-être un ange qui parle aux vaches normandes, un saint qui bénit la viande, un mage de la découpe, ou un illuminé du bocage. »

 (in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Et cette hybridation éventuelle qui surgissait dans la geste bouchère de Pim, c’est l’ours de La Peau qui en résulte. Jamais à sa place, ni au cirque de freaks ni au zoo, l’homme-ours qui ne sait être homme tente de se faire ours sans plus y parvenir, et la fin, évidemment tragique, fait signe à la découpe bouchère lorsqu’elle n’est pas un art (celui de Pim) mais un partage géométrique, sans art, sans imagination. La fable est belle en ce qu’elle peut signifier sur les places et genres, sans le souligner à l’excès. Faire ainsi parler un ours, est effectivement parlant :

 « Nous ne fuirons pas mais quelque chose a changé, c’est une évidence irrévocable, je ne veux plus revenir en arrière, si ma place est au cirque c’est auprès d’elles et non à la ménagerie, je n’ai rien à partager avec les singes et les chevaux qui ne sont que des représentants interchangeables de leur espèce. Je veux être considéré pour ce que je suis, une aberration, une exception et un talisman, je veux qu’on me prenne au sérieux, c’est aux côtés des monstres que je dois me produire. Sur mes patins je ne suis rien, ni ours ni homme, un clown peut-être. Des poils épais et sombres ont recouvert mon histoire et j’ai maintenant l’air d’une bête, rien de plus et rien de moins qu’une bête, peut-être faudrait-il me tondre pour faire apparaître à nouveau cet épiderme rose, dégager les traits de mon visage. L’ourson métisse est mort et enterré, ma généalogie s’est perdue, personne n’a consigné le récit de ma vie, je ne dispose d’aucune preuve, je suis un clandestin jamais démasqué, à la légitimité usurpée. Seules les femmes pourraient plaider ma cause, parler aux hommes mais c’est leur peau qu’elles doivent sauver avant celle de l’ours. »

 (in Joy Sorman, La Peau de lours, Gallimard, août 2014)

Les deux romans, observés placés en quinconce, s’augmentent mutuellement, plus qu’ils ne s’expliquent. Ce qui peut-être mieux explique, depuis le geste d’écriture, ce qui se joue (et se réalise) dans le chemin littéraire qu’accomplit Joy Sorman depuis quelques années, est ce magnifique Lit national, livre avec images (de Frédéric Lecloux) aux remarquables éditions Le Bec en L’air. Lit national, partant d’une situation d’immersion dans une entreprise de literie, constitue l’échec d’un projet (documentaire, pour, notamment, des problèmes de place qu’elle résume parfaitement, du point de vue de l’écriture et de la morale dans cet entretien vidéo) et l’avènement d’un autre. C’est une très belle fiction de l’absence et de la transmission (car le lit, c’est aussi, parfois, un lit de mort), qui advient lorsque quelque chose d’autre (l’ardeur documentariste) de Sorman s’épuise – peut-être temporairement, mais c’est au moins un cycle qui s’achève. Et cette transformation s’opère sous les yeux du lecteur attentif, dans un geste d’une grande fluidité – ce dont on ne s’étonne pas, tant l’auteure est passée maître dans ce filmage, dans cette attention-là à ce qui n’est pas soi : dès lors, en effet, toutes les fictions deviennent possibles.

On aura compris que les trois livres sont, ici, vivement recommandés.

Joy Sorman, Lit National, éditions Le Bec en l’air, 2013, avec des photographies de Frédéric Lecloux.

La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7) ; Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014

«ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace» | La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon (Actes Sud, 2014)

lolalafon

“Tout est si moderne, répète Dorina, si « high-tech », elle a appris le mot dans une revue la matin même. High-tech, la solitude permanente, ce confort : au petit-déjeuner, à peine ont-elles bu un jus de fruit qu’une voix parfumée surgit par-dessus leur épaule, proposant d’en avoir encore. High-tech, ces centaines d’hôtesses disposées telles des plantes saines et lustrées, si prévenantes qu’on est sûrs de s’être déjà rencontrés quelque part, comment expliquer autrement leur familiarité affectueuse, ces gestes de la main qui accompagnent leur “bye-bye ”. Elles sont si belles belles belles, répète Dorina à Maria, si modernes ! Elles sentent la menthe et la laque, élastiques comme des sportives qui ne transpireraient pas. ”
Face à ce déversoir de possibles, Béla est impuissant. Toutes ces images superflues, ce bruit de fond, c’est du gras qui menace. A Onesti, d’aucuns diraient qu’une fois qu’on a fait le tour de la ville, on n’a qu’à le refaire dans l’autre sens. Pourtant, ce vide n’en est pas un, cette quiétude d’une route dégagée, cet espace, de l’air qui laisse la place au geste. Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. Ces barrières contiennent un ciel à l’envers ; ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace, cette valse occidentale dont on sort nauséeux d’avoir trop tournoyé.

“ C’était impressionnant cette abondance, pour vous ?
– Bien sûr. Vous savez la première fois que ma mère est venue à l’Ouest, c’était dans une banlieue du New Jersey, eh bien, elle a pleuré dans les allées du supermarché. ”
Je cherche à comprendre. Pleurait-elle de joie, Stefania, devant l’émotion de ces nouveaux choix, le fait même d’avoir le choix, et Nadia me coupe la parole, brutale. Le dégoût de cet amoncellement absurde, me corrige-t-elle. La tristesse de se sentir envahie de désir devant tant de riens. “Chez nous, on n’avait rien à désirer. Et chez vous, on est constamment sommés de désirer.”

Lola Lafon, in La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014),/ 11.5 x 21.7 / 320 pages, ISBN 978-2-330-02728-5

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Préparant les deux forums que la M.e.l m’a confié (merci à elles, Garance Jousset et Edith Lecherbonnier, leur travail épatant, opiniâtre, rigoureux et enthousiaste) pour le prix des lycéens et apprentis en Ile-de-France, j’ai l’occasion de relire (Patrick Bouvet, Philippe Rahmy, Carole Zalberg et son implacable Feu pour feu (Actes Sud, 2014)), mais aussi de découvrir ce dont je ne savais rien (Dominique Paravel, Vincent Zabus…), ou de fouiller ce dont je savais depuis longtemps que ça avait l’air très bien, mais voilà, pas eu encore le temps : c’est le cas par exemple de François Beaune et de ses géniales Histoires de Méditerranée (La Lune dans le puits, Verticales, 2013) (qu’il repense et rejoue autres en Vendée, chez les amis du Grand R, ces temps-ci).

C’est aussi celui de Lola Lafon, dont j’avais acheté le roman à sa parution en janvier de cette année, lequel attendait sur la table de nuit depuis. Joli succès, public et critique, entre temps, pour cette fiction biographique consacrée à Nadia Comaneci (jeune gymnaste roumaine prodige, auteure du meilleure score jamais atteint dans le domaine, aux J.O de 1976) . Amplement méritée, cette large audience est une belle nouvelle (comme me réjouit encore l’immense succès de Maylis de Kerangal et son Réparer les vivants (Verticales), ce même printemps), car le livre est riche, à la fois souple (d’une grande et belle élasticité formelle, à l’échelle de la phrase comme du chapitre) et dense. Lola Lafon décrit magnifiquement le sport (les gestes, donc  mais aussi la rigueur, la discipline, l’entraînement), l’époque, le(s) passage(s) (de l’Est vers l’Ouest, que Comaneci rejoint, symbole vivant de la chute du Communisme après avoir porté sa gloire ; d’un monde à l’autre ; d’un siècle à l’autre aussi).

Elle tient un point de vue, délicat, avec grande habileté : le statut de témoin qui est partiellement le sien (elle fut élevée en Roumanie) est contourné ou réorienté autrement : et l’autre fiction dans la fiction est celle de l’enquête. Elle nous narre ses conversations avec Comaneci, qui reprend et corrige son texte, en allers et retours savoureusement conflictuels – sauf que ces conversations sont (plus ou moins) fictives (puisque déclarées fantasmées sur le site d’actes Sud). Fiction dans la fiction, il y a une part gigogne dans ce récit ainsi mis en œuvre – part à laquelle je ne réfléchis qu’a posteriori ; en effet, à la lecture, les évènements, réflexions, questions filent à la vitesse de la course d’élan – ou plutôt à la vitesse que procure cette souplesse de phrase-là (« Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. « ).

Biopic extrêmement intelligent et réflexif, paradoxal en de nombreux aspects, volontairement ambivalent comme le fut ce personnage taiseux (et parfois chantant, ce qui n’est sûrement pas sans avoir touché la Lola Lafon chanteuse), le livre parvient à ne verser ni dans la nostalgie d’un âge d’Or perdu (on sait par ailleurs comment l’iconographie bloc de l’Est parvient à devenir un gimmick nostalgique entre les mains du tout-commerce, dérisoire et triste retournement de l’Histoire), ni dans la critique caricaturale de celui-ci (et on est consterné, avec elle, de relire  certains commentaires « sportifs » d’époque).

Mais Lola Lafon, auteure politique (plus qu’ « engagée », car qui ne l’est pas, « engagé » ?), produit par cette traversée oblique une critique du grand vainqueur de ce match-là qui se joue entre les lignes au fil des années 70 :  le match des propagandes, terminé pour le dictateur roumain (dont la folie destructrice et mégalomane est ici montrée, sans les potentiels excès tentants et piégeux que suggère une figure aussi fatalement clownesque : là encore, chapeau) dans les misérables conditions que l’on sait, gagné par le si moralisateur bloc de l’Ouest (lequel sut embaucher le génial et sévère entraîneur des « petites roumaines » et de ses méthodes si fustigées dès que l’occasion s’en présenta), avec les conséquences glorieuses qui font notre bonheur quotidien, absolu – et dépressif.

La tyrannie de l’abondance du système ultra-libéral, son dogme de la marchandisation de tout et tous, est ici dénoncée avec une grande force – avec une grande douceur – avec du muscle et de la souplesse – de la force et de la grâce. Une grande réussite.

 

Lola Lafon, in La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014),/ 11.5 x 21.7 / 320 pages, ISBN 978-2-330-02728-5

« Les Pronoms® vous remplacent par un mot. » | La Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria

« Qu’est-ce que le langage ? Le langage est quelque chose en nous. Que sont les mots ? Immatériels, ce sont des groupes de neurones, des impulsions électriques, des choses que nous ne pouvons ni toucher ni saisir. Et c’est pourquoi la Pharmacie des mots touche les gens. Elle permet à quelque chose d’intérieur de rencontrer l’extérieur. L’intériorité invisible rendue visible. L’intangible peut se toucher ! Je crois que la Pharmacie fonctionne (elle est d’ailleurs ouverte) parce qu’elle rend ces choses que nous n’« aimons » pas digestibles. On n’a jamais vraiment envie de prendre des médicaments, et pour ce qui est de la grammaire, on ne peut pas dire que cela nous vienne facilement.

III

Je souhaitais aussi que la Pharmacie des mots comporte le signe ®, comme pour jouer avec l’idée de la possession du langage. Qui possède les mots ? Qui possède le langage ? Personne et tout le monde. Mais La pharmacie se joue de cela : ce serait évidemment merveilleux de posséder tous les noms au monde, mais c’est sans doute une ambition trop vaste pour la si petite entreprise qu’est la Pharmacie ! Peut-on même posséder les mots ? Les mots sont en fait vendus au meilleur enchérisseur. Une gare, un tournoi de football : au Danemark, nous avons la ligue Coca Cola, Eksperimentarium ® entre autres exemples. La marque allemande de voiture Mini Cooper a récemment voulu s’offrir une campagne de publicité en payant pour que le phénomène climatique de l’hiver 2012 porte son nom : l’institut allemand de météorologie permet en effet aux entreprises de sponsoriser un événement climatique et Cooper souhaitait voir son nom associé à la vague de froid balayant l’Europe, sans imaginer qu’elle serait violente au point de faire des centaines de victimes. »

(extrait du vade-mecum accompagnant la présentation de la Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria, livre objet, ISBN 978-2-84809-226-3, 45 €, tirage limité à 150 exemplaires (numérotés), traduction Olivier Brossard.

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Ceux qui à l’édition 2014 de Ecrivains en bord de mer à La Baule le savent : l’entretien (disponible en dessous, filmé et mise en ligne par Joca Seria) de Morten Søndergaard et de son excellent -et valeureux- traducteur Olivier Brossard fut un moment-clé, comme il y en a dans un festival de qualité – où l’on ne fait pas de classement à la fin, quand les interventions sont pour l’essentiel extrêmement intelligentes et roboratives, mais dont l’une d’entre elles éveille un sourire spécifique chez celles et ceux qui y étaient. Il se passa quelque chose, durant la présentation de cet extraordinaire et singulier livre-objet : la découverte de l’objet en lui-même, mais aussi le dialogue d’explication de ces recherches cumulées (puisque la traduction aussi est une relance poétique, et dans des cas si particuliers en particulier…).

On ne le rejouera pas, ce dialogue, on ne saurait – et puis il est au-dessous, à visionner.
Mais pour résumer : cette objet est une boîte qui contient des boîtes, vides de tout à l’exception d’une notice indiquant la posologie du « médicament » considéré : chaque médicament est un type de mots : on y trouve donc dix boîtes, contenant des : noms (623), verbes (421), pronoms (44), interjections (111), prépositions (51), articles (9), numéraux (47), adverbes (100), conjonctions (31), et adjectifs (168).
Tout est mis en place selon les règles d’énonciation pharmaceutiques, reprenant (et détournant) à merveille cette bienveillance si inquiétante à force d’insistance et d’injonctions (les suites de ne pas précautionneux des posologies qui, lues par erreur, nous préviennent de tout usage – et bientôt de tout usage de tout – nous incitent à la prévention de tout, jusqu’à la prévention de la vie même) . Les formes infinitives et leur neutralité troublante sont ici reprises :
« De nouveaux Noms® apparaissent sans cesse. Ne pas s’inquiéter. Il y a tellement de Noms® que chacun se sent un peu plus seul avec les choses. Ne pas s’inquiéter. Les Noms® ont une vie intérieure riche. »
Mais ce sont parfois des formes infinitives :
« Criez. Murmurez. Chantez. Faites-en à votre tête. De toute façon les Interjections® n’ont vraiment rien à voir avec les autres mots. Ha ha, tant mieux. »
Et c’est toujours du ton docte, froid, machinique, que surgit le trouble. Ainsi de la fonction des pronoms, résumée en un lapidaire « Les Pronoms® vous remplacent par un mot. ».

Le frottement entre deux champs et langages (celui de la médecine et celui du langage), provoque nombre d’associations drôles et heureuses, souvent inquiétantes, toujours porteuses de sens – et si le texte produit, en lui-même est magnifique (« Les Prépositions® sont des mots qui situent les choses et les actions dans l’espace et le temps, par rapport à un point donné.(…) Elle ouvrent et ferment. Non que les Prépositions® soient égoïstes, elles sont discrètes, pour ne pas dire effacées ; mais ne vous y trompez pas, elles veulent dire le monde. »), sa contextualisation (formelle, graphique) multiplie l’effet.
L’abus est recommandé.

Morten Sondergaard et la Pharmacie des mots from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

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«C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.» | Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014).

De façon un peu ironique, Jean-Luc (Nancy, ndr), me reprochait de remplacer Dieu, au fond, par l’ouvert. Je ne pense pas que ce soit vrai, mais cela m’a aidé à comprendre qu’il était fondamental de dé-substantiver l’ouvert. Lequel n’est ni à écrire avec un O majuscule ni à comprendre comme quelque chose d’achevé. Récemment, en travaillant sur les animaux, j’ai été amené à prolonger cette idée de dé-substantivation en lui donnant un contenu plus dynamique, c’est-à-dire en pensant qu’on pouvait utilement remplacer un mode de pensée substantivant par un mode de pensée qui serait d’abord lié aux verbes et à la conjugaison des verbes. J’ai donc écrit un texte qui s’appelle Les animaux conjuguent les verbes en silence, et les verbes dont il s’agit c’est être, oui, mais aussi respirer, suivre, guetter, voler, ramper… tous les verbes possibles. Et si on imagine une vie qui ne serait faite que de verbes, cela donne une vision immédiate du monde animal – des lignes, des lignes qui s’enfuient, qui se recoupent, des verbes qui s’évitent. Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. Mais par-delà, ce que je vois c’est le danger de la substantivation. L’Ouvert avec un grand «O», en effet, c’est quelque chose qu’on peut poser sur un socle, c’est un ouvert qui se referme. Et la décloison, donc, ne désigne pas quelque chose, seulement une tâche infinie. Ce que les hommes n’ont jamais été capables de faire en politique, c’est justement de clore et de déclore sans fin. On voit que toutes les opérations, tout le travail de la loi dans les sociétés se sont toujours faits en établissant des clôtures, des frontières, des verrous, des codes…
La formule de l’abandon de la mise en commun est donnée par Rousseau dans le discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, sa formulation fameuse est magnifique : «Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de misères et d’horreur n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que le terre n’est à personne.»
Mais on le sait, les hommes n’ont fait tout du long que produire et reproduire de l’enclos. L’histoire des enclos est d’ailleurs captivante ; c’est notre histoire, c’est l’histoire de la société civile, celle de l’agriculture, des maisons, mais à toutes les époques, même s’il y a une fatalité dans cette course historique vers le maximum de clôtures et de séparations, on voit aussi comment la pensée politique n’a existé qu’en se dressant contre les murs, qu’en cherchant autre chose, un autre espace. C’est très clair dès l’Antiquité, avec Aristote qui dit que la cité ne se défait pas premièrement de ses murailles. Ou avec ce récit de Plutarque, celui, mythique évidemment, de la fondation de Rome. Qui raconte que Romulus, ayant eu l’idée, pour délimiter la ville à venir, de tracer un cercle, avec sa charrue, se rendit compte, alors même qu’il traçait ce cercle, que la cité ainsi conçue ne serait pas viable. Et qu’il eut donc l’idée de lever quatre fois, aux quatre points cardinaux, le soc de sa charrue, pour que dans cette ville on puisse vivre, autrement dit y entrer et en sortir. C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.

(in  Passer définir connecter infinir, Jean-christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014)).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Deux pages, je n’ai pas su moins.
Cet exercice de lectures actives, dont garder un ou l’autre passage, représentatif de quelque chose-mais-quoi, de rien d’autre qu’une lecture attentive et subjective, passage d’où partir pour prendre parole écrite et dire (tenter de) dire quelque chose du livre considéré ; cet exercice demeure surprenant– et surprenant pour moi au premier chef, tant l’extraction ne se fait jamais routine, ne suit pas de règle (il aurait fallu plus de contraintes en ce cas, mais aucune contrainte ne s’avère opérante face à une multiplicité telle que celle d’un herbier de lectures : à chaque projet (livre, inventaire, peinture) sa contrainte).
Deux pages de Bailly, tirées de ce livre d’entretien libre avec Philippe Roux, pas moins, je n’ai pas su couper, pas voulu m’en priver, tant l’écriture de Jean-Christophe Bailly a à voir avec la parole (plus qu’avec une « voix”, j’ai du mal avec ce refrain-là, la voix de l’auteur, je trouve ça réducteur et trop individualisé, je ne connais pas un lecteur qui ne soit, au moins un peu, multiple) ; je dis bien et répète : cette écriture a à voir avec la parole (elle n’est pas une parole, elle a partie liée avec, l’appelle, l’évoque, en nourrit le souvenir et l’envie). Il y d’ailleurs aussi dans ce livre de longs et intenses moments consacrés à l’idée qu’il se fait du “phrasé”, envisagé ainsi :

« L’infini du phrasé, ça ne veut pas dire parler sans fin, ou parler pour ne rien dire ; ça veut dire longer dans la parole cette vérité qui se dérobe constamment. »

« Les Singuliers », la série (je l’ai déjà écrit récemment à propos du Novarina) de livres d’entretien imaginée par Catherine Flohic aux éditions Argol est essentielle, en tant que clé d’accès à des œuvres et écrivains d’importance ; elle fonctionne à merveille tant la durée siège à la construction et à l’organisation de ces ouvrages : ici, deux-cent pages pleines d’extraits et d’archives éclairants et souvent touchants, une conversation longue et suivie (pas compilatoire, comme cela peut arriver parfois ailleurs). Avec Jean-Christophe Bailly, cette cohérence, ce suivi s’avère essentiel tant est forte la précision du propos (y compris du propos qui cherche, se biffe et rebiffe, revient sur ses pas, cette vie-là de la phrase est aussi une précision).
Ainsi ces deux pages, extraites et posées au-dessus, consacrent leur ouverture à ce beau mot d’ouvert. Puis la parole bifurque, s’arrête sur cette majuscule qui parfois s’impose et qu’il réfute, semblant minorer le concept dont il use, pour en fait l’armer de cohérence (et ne pas le faire entendre comme « quelque chose d’achevé »). Ouste, la majuscule oxymorique.
Et cette rigueur est salvatrice, tant tranquille est l’humeur, même en ces accès de rugosité ; salvatrice aussi, la rectification à la Bailly : on rougit de quelques capitales inutiles qu’il nous semble avoir posées ailleurs, mais on ne se confond pas en excuses, car : il y a mieux à faire, et : la phrase est, elle, déjà partie ailleurs. L’ouvert sollicité prend forme politique (et la culture antique de Bailly lui permet de naviguer en long terme avec une belle aisance), historique.

Le concept (il en parle en détail à un autre moment) ne subsume pas les autres éléments observés (le monde extérieur, ses détails) et actionnés (ceux du langage, en mouvement). Il avance avec, comme Bailly, marchant, (il y revient aussi, sur Le dépaysement, œuvre majeure, parue chez Fictions et Cie, en 2011) n’assujettit pas la marche à l’écriture, ne «marche pas pour écrire », mais marche, déjà. Et regarde. Et écrit. Marcher, écrire – les deux sont liés, mais aucun, du relevé ou du commentaire, ne recouvre l’autre. Les liens sont infinis (et toujours plus nombreux, émouvants, interpellant, l’âge et le travail avançant) mais jamais Bailly ne se noie : les animaux, si importants dans son œuvre sont là aussi (on les croise au-dessus de cet extrait), et ce qu’ils amènent, cette pensée pro-verbale et a-substantive, est formidablement actif.
C’est aussi le titre de ce merveilleux livre : Passer définir connecter infinir, suite verbale de la relance, du désir sans fin, de la présentation du regard en mouvement :

« Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. »

(Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014),Date de parution : septembre 2014,ISBN : 978-2-37069-001-2)

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L’œuvre publiée de Jean-Christophe Bailly est importante, comme en atteste, par exemple, sa notice sur wikipedia. Je recommande en particulier,  parmi les derniers parus, Le Versant animal, Paris, Bayard, 2007 ; L’Instant et son ombre, Paris, Fictions et Cie-Seuil, 2008 ; Le Parti pris des animaux, Paris, Seuil, 2013 ; La Phrase urbaine, Paris, Fictions et Cie- Seuil, 2013 ; et l’immense Le Dépaysement. Voyages en France, Paris, Le Seuil, 2011 (Prix Décembre 2011).

 

 

 

L’ours est un écrivain comme les autres, de William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014)

«Re-bonjour tout le monde, vous êtes en route avec Rover et il est l’heure. Mon invité ce soir, Dan Flakes, pour son roman Désir et Destinée, un écrivain fantastique, un penseur original, je crois que vous serez d’accord avec moi. Dan, simple question, d’avance pardonnez-moi : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

L’ours voulait désespérément égaler l’éclat avec lequel Rover parlait, il voulait pétiller et bouillonner, danser dans la fontaine des phonèmes, si bien qu’il fit de son mieux pour se rappeler ce qui l’avait véritablement entraîné vers l’humanité. «Les poubelles», répondit-il.

Rover aimait les réponses mordantes, brèves, car la balle revenait aussitôt dans son camp et Rover était né pour parler : «Observant le monde autour de vous, vous avez vu que tout était bon pour la poubelle, alors vous vous êtes dit Je peux faire mieux. Pas surprenant. Et puis ?

– Un homme a posé un livre sous un arbre.- Simple et poétique. Et vous étiez cet homme.

 – J’observais la scène.

 – Ah oui. Votre livre offre certaines des observations les plus saisissantes que j’ai jamais vues. Ce livre est un manuel pour tous ceux qui se sentent perdus dans les relations entre les sexes, et c’est sans conteste l’une des raisons pour lesquelles il connaît un tel succès. J’ai d’ailleurs quelqu’un en ligne qui veut en parler. Chère auditrice, c’est à vous ! Tous en route pour Rover !

 – Oui, je m’appelle Marcia. Je n’ai pas lu le livre. Vous dites que c’est un manuel de sexualité ?

 – D’une certaine façon, Marcia, répondit Rick Rover. Quelle est votre question ?

 – Je veux savoir si votre invité pense que les gens qui vivent à la campagne ont de meilleurs orgasmes. Parce que je me disais que je devrais peut-être aller m’y installer.

 – Je ne crois pas qu’ils aient un moyen de mesurer ce genre de chose, Marcia, mais posons la question à notre invité. Dan, qu’en pensez-vous ?

L’ours se pencha vers son micro. Comme il ne savait pas de quoi ils parlaient, il dit : «Bonbons.»

-Dans le mille, Dan ! C’est toujours bon comme des bonbons, où que l’on soit», s’exclama Rick Rover. «Bonne chance avec votre déménagement, Marcia.» Rover adressa à son invité taiseux un sourire reconnaissant. Ce type avait compris qui était la star de l’émission.

À New York, Bettina avait allumé le poste de radio de son bureau. Elle se tourna vers Gadson. «Quel phénomène ce Dan, tout de même !

-Les ventes crèvent les plafonds, je ne vais pas le nier.»

Bettina faisait les cent pas devant la fenêtre, les yeux sur les gratte-ciels de l’East Side qui se découpaient sur l’horizon. « Il fait tomber les barrières qui nous inhibent tous et nous empêchent de communiquer.

-C’est sûr qu’on ne peut pas dire qu’il soit inhibé.

-Mais il reste modeste. C’est pour cela qu’il s’en sort si bien. Il n’effraie pas les gens avec des idées compliquées.

-Longtemps j’ai cru qu’il souffrait de lésions cérébrales», avoua Gadson.

 (in  L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Quand ai-je déjà lu un livre aussi drôle, à quand remonte la dernière fois crampe abdominale de cette ampleur, je ne saurais m’en souvenir, mais je sais jusqu’à quel autre roman cet ours m’a sitôt fait remonter, revenir, déballer foutraque la malle aux souvenirs : le fameux et fabuleux L’Homme-Dé de Luke Rhinehart, comédie délirante et psychédélique datant de 1971, régulièrement rééditée par l’Olivier, régulièrement rachetée par mes soins. Dans l’Homme-dé, un quidam décide de jouer toute décision aux dés, quoiqu’il advienne – et ce qui advient est, évidemment, renversant et renversé régulièrement (puisqu’il relance les dés et change donc de voie à intervalles réguliers).

Ici, c’est un autre postulat, plus impossible, qui fait starter absurde et dérégulant, point de déséquilibre autour duquel tout le récit (toutes les actions, paroles, conséquences) tourne et s’articule : le vol d’un manuscrit par un ours venu chercher pitance. Un butin par défaut, dont l’animal tirera grand bénéfice : sitôt le manuscrit volé, l’ours se fait auteur. L’écrivain (l’ours) devient écrivain (naturalisé humain, en somme) dès lors qu’il signe avec un agent, lequel le perçoit comme tel, puisque muni d’un livre (deviens ce que tu as, plutôt que ce que tu es, malicieux démontage de la société capitaliste au passage). L’ours devient Dan Flakes, auteur du grand roman sauvage, naturaliste, Désir et destinée.

Cet impossible postulat de départ, coup de dé, agent magique producteur de fiction, est – et c’est l’immense astuce du romancier – admis sans explication : ce fait irrationnel est un fait. Et depuis ce fait admis, la réalité s’organise : puisque l’ours est un écrivain, les atours, faits, gestes et signaux maladroitement mimés par l’ours qui tente de ne pas se faire démasquer, sont perçus comme ceux d’un écrivain. L’extrait ci-dessus est exemplaire de ce comique de situation (majoritairement produit depuis le langage, dont l’ours use avec parcimonie, puisqu’il est un ours, i.e), de cet au-delà du quiproquo que produit l’impossible situation, de cet ours, dont il est tacitement décidé par la masse et ses éclaireurs (les producteurs de signes, l’industrie médiatique à haut rendement) qu’il est un humain, un humain admirable, puisque nouveau, autre – exotique, en somme.

Le média est magique, puisqu’il nous a déjà tout vendu, puis son contraire, parfois les deux en même temps : alors, un ours, qui baragouine (taciturne, donc, et l’écrivain gagne un point MYTHE), se goinfre (épicurien, et 2 points MYTHE), se roule par terre de contentement (assure le show, donc, et encore des points MYTHE) et consomme toutes les femelles disponibles (en toute logique, puisque doté de toute l’animalité d’un animal – et jackpot, la mise est raflée : quel pur mythe), fera bien l’affaire, en tête de gondole, pour une saison ou plus, se dit-on, implicitement.

Je n’en annoncerai pas plus de l’intrigue et de sa (savoureuse) résolution. Bien sûr, l’usurpé, l’universitaire auteur véritable du manuscrit volé, voudra récupérer son dû – mais de quel dû parle-t-on alors: la notoriété, l’autorité, l’argent ?; et la spirale de confusion ne cesse.

Un grand roman, drôle, je l’ai déjà dit (et ne peut que le répéter, l’expliquer plus serait vain), et drôle aussi parce que tenu, d’un bout à l’autre, par cette logique dévastatrice, ce démontage furieux et sincère du spectacle des lettres – hautement symbolique du spectacle tout court, car quand le sens, la profondeur, la création se font vignettes et ornementations publicitaires, que la littérature joue contre elle-même en profitant de la rentabilisation de sa mythification (que d’exemples en une rentrée : quand Beigbeder tance – sérieusement, sans rire –  Pynchon, et semble croire à la validité de son jugement, c’est qu’il y est autorisé, que le publicitaire est devenu l’écrivain qu’il souhaitait (un écrivain de publicité), c’est que quelque chose cloche.

 

Et quand quelque chose cloche à ce point, que le spectacle s’auto-engendre, mettez-y donc un animal sauvage, pour voir ce qu’il résultera. C’est ce que fait Kotzwinkle, dont on se fait un savoureux et hilarant miel.

 

L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru / ISBN : 9782366241105

L’ordi sur le bureau et le bureau sur l’ordi (d’une écriture heuristique en atelier)

008809e05c3f01320c050ec6a707e14b(Tentatives de reprise de l’inventaire de la table de travail selon Perec, en atelier numérique. Avec utilisation d’outils de cartographie heuristique en ligne)

C’est expliqué, ici, et les textes sont (et seront, car ils viennent parfois longtemps après) à lire à la suite.

L’atelier (poieo numérique, séance 4, saison 4) relit une séance précédente, une de celles qui m’ont (et parfois pas que moi) intéressé, arrêté, par ce qu’elles ont pu déclencher et par les textes produits – comme dans beaucoup de séances d’atelier du poieo numérique, j’ai été surpris, informé (y compris documentairement), par ce qui s’écrivit.

Résumé des épisodes précédents et nouvel exercice (également disponible ici, Mes usages du web) :

Mes usages du web : D’après Georges Perec, & la séquence « Internet explorer », de Thibault Henneton, dans l’émission « Place de la toile » (saison 2011-2012). La consigne d’écriture était : « Regards sur votre usage : Faites l’inventaire d’un jour de web, pour vous : narrez-le de la façon qui vous conviendra, en allant au plus précis : dans l’ordre de déroulement d’une journée : quels sites, pour quel usage, depuis et avec quelle machine, combien de temps. »
2 – Lecture intégrale du texte de Perec dans Penser classer, lien avec l’infra-ordinaire déjà précédemment évoqué.

3 – Reconfiguration : Nous avions travaillé sur la timeline, l’inventaire était aussi strictement chronologique que possible, dans cet inventaire d’il y a deux ans. Changeons d’angle, et spatialisons – observons notre espace (de vie, de travail) quand nous nous concentrions sur le défilement du temps.
« Qu’en est-il de votre bureau ? où est-il ? dans votre appartement ? sur l’ordinateur portable ? sur l’ordinateur fixe ? Mais le bureau de l’ordinateur, il est également dématérialisé, de plus en plus, via nuages et externalisations ? Tentative d’appréhension globale, exhaustive, et actualisée de votre table de travail, de ce que vous considérez comme tel, de votre, de vos bureaux. »
Tentative d’usage de mapping et outils dédiés – Pour une écriture heuristique.
Nous utiliserons :
https://www.mindmup.com/#m:a13c092f804715013241313a9923a4dcd2
« sur ce modèle : dessiner deux bureaux – au moins. Et peut-être d’autres divisions.
Ecrire, sauvegarder, exporter – et poser dans un article wordpress. »

Ce qui se passe durant cette séance, c’est d’abord un étonnement – voire, des étonnements cumulés, étagés, successifs : je présente d’abord l’exercice-source Mes usages du web (récit-inventaire d’une journée ordinaire par le prisme seul de ses connections successives) qui peut étonner ; je lis ensuite le texte de Perec (Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail, in Penser classer), qui peut étonner et déjà lui-même ne cesse de s’étonner de ce qu’il voit et trouve en regardant attentivement et autrement cet infra-ordinaire, ce quotidien ; j’ouvre ensuite un logiciel de « mind-mapping » (cartographie mentale, pour traduire vite et mal, i.e plan heuristique), en explique les principes, techniques (simples d’usage, c’est heureux, et logiques.
Et c’est de là qu’écrire se fait, selon ce simple modèle ci-dessous.

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Et l’étonnement second, ensuite, c’est que oui, en dépit de mes trois étages de présentation (l’exercice-source, le texte de Perec, le logiciel https://www.mindmup.com), écrire se fait – et que les claviers bruissent en même temps que les bulles et les ramifications se multiplient sur les écrans. Cette écriture est possible, elle est variable (et les manières de voir, de faire se voient, soudain, comme rarement aussi précisément), elle est performative. Elle s’auto-engendre et développe ce qui veut s’écrire (puisqu’on s’imagine à tort un plan, donc quelque chose d’organisé, de clair, de fixe, quand c’est une prolifération qui vient, le vu appelant le su, comme le dessus appelle le dessous, le dehors, le dedans).

Ce qui m’apparaît aussi, c’est que  cette possibilité heuristique, cette potentialité, ici sublimée par l’appareillage graphique, me semble entière contenue dans la manière Perec (celle de Penser Classer comme d’Espèces d’Espaces), dans cette façon de poser sans cesse des questions aux détails et d’ajouter des détails aux questions. Par touches toujours économes, sur le mode du etc. (il y a d’ailleurs un, non, deux ! merveilleux etc. dans le texte dont j’ai usé, je le sais bien j’ai d’ailleurs buté dessus lors de la lecture :

« rien ne semble plus simple que dresser une liste, en fait c’est beaucoup plus compliqué que ça en a l’air : on oublie toujours quelque chose, on est tenté d’écrire etc., mais justement, un inventaire c’est quand on n’écrit pas etc.) »

La réflexion perequienne (sur le monde comme sur soi) est certes en mouvement, elle est surtout spatialisée, comme attentive aux allers et retours de l’œil, qui regarde toujours au moins une autre chose en même temps. Son écriture, pourtant inscrite dans la linéarité de la page, est elle-même heuristique, en, somme.

L’idée d’ordonner tout cela, tentative paradoxale & impossible, permet à Perec de poser, de capter quelque chose de cet incessant mouvement du regard autour de la chose considérée. De ce beaucoup « plus compliqué que ça en a l’air », de cet insaisissable, de ce toujours-déjà-enfui. Et de le poser, de le noter, de le montrer, comme si c’était simple.

Les textes obtenus, diagrammes individués, pleins de textes seront tous là, dans quelques jours. Je complèterai et signalerai.

Les voici, ces textes, ces graphes, ces : dessins ? cartes ? on ne sait les nommer, mais je m’y plonge avec intérêt, et une forme de joie très spécifique (expliquée au-dessus). Play it :
Adeline : adeline (fichier pdf)

 

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annaic (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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johanna (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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lauriane (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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lola (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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victoria (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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