L’ours est un écrivain comme les autres, de William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014)

«Re-bonjour tout le monde, vous êtes en route avec Rover et il est l’heure. Mon invité ce soir, Dan Flakes, pour son roman Désir et Destinée, un écrivain fantastique, un penseur original, je crois que vous serez d’accord avec moi. Dan, simple question, d’avance pardonnez-moi : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

L’ours voulait désespérément égaler l’éclat avec lequel Rover parlait, il voulait pétiller et bouillonner, danser dans la fontaine des phonèmes, si bien qu’il fit de son mieux pour se rappeler ce qui l’avait véritablement entraîné vers l’humanité. «Les poubelles», répondit-il.

Rover aimait les réponses mordantes, brèves, car la balle revenait aussitôt dans son camp et Rover était né pour parler : «Observant le monde autour de vous, vous avez vu que tout était bon pour la poubelle, alors vous vous êtes dit Je peux faire mieux. Pas surprenant. Et puis ?

– Un homme a posé un livre sous un arbre.- Simple et poétique. Et vous étiez cet homme.

 – J’observais la scène.

 – Ah oui. Votre livre offre certaines des observations les plus saisissantes que j’ai jamais vues. Ce livre est un manuel pour tous ceux qui se sentent perdus dans les relations entre les sexes, et c’est sans conteste l’une des raisons pour lesquelles il connaît un tel succès. J’ai d’ailleurs quelqu’un en ligne qui veut en parler. Chère auditrice, c’est à vous ! Tous en route pour Rover !

 – Oui, je m’appelle Marcia. Je n’ai pas lu le livre. Vous dites que c’est un manuel de sexualité ?

 – D’une certaine façon, Marcia, répondit Rick Rover. Quelle est votre question ?

 – Je veux savoir si votre invité pense que les gens qui vivent à la campagne ont de meilleurs orgasmes. Parce que je me disais que je devrais peut-être aller m’y installer.

 – Je ne crois pas qu’ils aient un moyen de mesurer ce genre de chose, Marcia, mais posons la question à notre invité. Dan, qu’en pensez-vous ?

L’ours se pencha vers son micro. Comme il ne savait pas de quoi ils parlaient, il dit : «Bonbons.»

-Dans le mille, Dan ! C’est toujours bon comme des bonbons, où que l’on soit», s’exclama Rick Rover. «Bonne chance avec votre déménagement, Marcia.» Rover adressa à son invité taiseux un sourire reconnaissant. Ce type avait compris qui était la star de l’émission.

À New York, Bettina avait allumé le poste de radio de son bureau. Elle se tourna vers Gadson. «Quel phénomène ce Dan, tout de même !

-Les ventes crèvent les plafonds, je ne vais pas le nier.»

Bettina faisait les cent pas devant la fenêtre, les yeux sur les gratte-ciels de l’East Side qui se découpaient sur l’horizon. « Il fait tomber les barrières qui nous inhibent tous et nous empêchent de communiquer.

-C’est sûr qu’on ne peut pas dire qu’il soit inhibé.

-Mais il reste modeste. C’est pour cela qu’il s’en sort si bien. Il n’effraie pas les gens avec des idées compliquées.

-Longtemps j’ai cru qu’il souffrait de lésions cérébrales», avoua Gadson.

 (in  L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Quand ai-je déjà lu un livre aussi drôle, à quand remonte la dernière fois crampe abdominale de cette ampleur, je ne saurais m’en souvenir, mais je sais jusqu’à quel autre roman cet ours m’a sitôt fait remonter, revenir, déballer foutraque la malle aux souvenirs : le fameux et fabuleux L’Homme-Dé de Luke Rhinehart, comédie délirante et psychédélique datant de 1971, régulièrement rééditée par l’Olivier, régulièrement rachetée par mes soins. Dans l’Homme-dé, un quidam décide de jouer toute décision aux dés, quoiqu’il advienne – et ce qui advient est, évidemment, renversant et renversé régulièrement (puisqu’il relance les dés et change donc de voie à intervalles réguliers).

Ici, c’est un autre postulat, plus impossible, qui fait starter absurde et dérégulant, point de déséquilibre autour duquel tout le récit (toutes les actions, paroles, conséquences) tourne et s’articule : le vol d’un manuscrit par un ours venu chercher pitance. Un butin par défaut, dont l’animal tirera grand bénéfice : sitôt le manuscrit volé, l’ours se fait auteur. L’écrivain (l’ours) devient écrivain (naturalisé humain, en somme) dès lors qu’il signe avec un agent, lequel le perçoit comme tel, puisque muni d’un livre (deviens ce que tu as, plutôt que ce que tu es, malicieux démontage de la société capitaliste au passage). L’ours devient Dan Flakes, auteur du grand roman sauvage, naturaliste, Désir et destinée.

Cet impossible postulat de départ, coup de dé, agent magique producteur de fiction, est – et c’est l’immense astuce du romancier – admis sans explication : ce fait irrationnel est un fait. Et depuis ce fait admis, la réalité s’organise : puisque l’ours est un écrivain, les atours, faits, gestes et signaux maladroitement mimés par l’ours qui tente de ne pas se faire démasquer, sont perçus comme ceux d’un écrivain. L’extrait ci-dessus est exemplaire de ce comique de situation (majoritairement produit depuis le langage, dont l’ours use avec parcimonie, puisqu’il est un ours, i.e), de cet au-delà du quiproquo que produit l’impossible situation, de cet ours, dont il est tacitement décidé par la masse et ses éclaireurs (les producteurs de signes, l’industrie médiatique à haut rendement) qu’il est un humain, un humain admirable, puisque nouveau, autre – exotique, en somme.

Le média est magique, puisqu’il nous a déjà tout vendu, puis son contraire, parfois les deux en même temps : alors, un ours, qui baragouine (taciturne, donc, et l’écrivain gagne un point MYTHE), se goinfre (épicurien, et 2 points MYTHE), se roule par terre de contentement (assure le show, donc, et encore des points MYTHE) et consomme toutes les femelles disponibles (en toute logique, puisque doté de toute l’animalité d’un animal – et jackpot, la mise est raflée : quel pur mythe), fera bien l’affaire, en tête de gondole, pour une saison ou plus, se dit-on, implicitement.

Je n’en annoncerai pas plus de l’intrigue et de sa (savoureuse) résolution. Bien sûr, l’usurpé, l’universitaire auteur véritable du manuscrit volé, voudra récupérer son dû – mais de quel dû parle-t-on alors: la notoriété, l’autorité, l’argent ?; et la spirale de confusion ne cesse.

Un grand roman, drôle, je l’ai déjà dit (et ne peut que le répéter, l’expliquer plus serait vain), et drôle aussi parce que tenu, d’un bout à l’autre, par cette logique dévastatrice, ce démontage furieux et sincère du spectacle des lettres – hautement symbolique du spectacle tout court, car quand le sens, la profondeur, la création se font vignettes et ornementations publicitaires, que la littérature joue contre elle-même en profitant de la rentabilisation de sa mythification (que d’exemples en une rentrée : quand Beigbeder tance – sérieusement, sans rire –  Pynchon, et semble croire à la validité de son jugement, c’est qu’il y est autorisé, que le publicitaire est devenu l’écrivain qu’il souhaitait (un écrivain de publicité), c’est que quelque chose cloche.

 

Et quand quelque chose cloche à ce point, que le spectacle s’auto-engendre, mettez-y donc un animal sauvage, pour voir ce qu’il résultera. C’est ce que fait Kotzwinkle, dont on se fait un savoureux et hilarant miel.

 

L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru / ISBN : 9782366241105

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Une réponse à “L’ours est un écrivain comme les autres, de William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014)

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