«C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.» | Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014).

De façon un peu ironique, Jean-Luc (Nancy, ndr), me reprochait de remplacer Dieu, au fond, par l’ouvert. Je ne pense pas que ce soit vrai, mais cela m’a aidé à comprendre qu’il était fondamental de dé-substantiver l’ouvert. Lequel n’est ni à écrire avec un O majuscule ni à comprendre comme quelque chose d’achevé. Récemment, en travaillant sur les animaux, j’ai été amené à prolonger cette idée de dé-substantivation en lui donnant un contenu plus dynamique, c’est-à-dire en pensant qu’on pouvait utilement remplacer un mode de pensée substantivant par un mode de pensée qui serait d’abord lié aux verbes et à la conjugaison des verbes. J’ai donc écrit un texte qui s’appelle Les animaux conjuguent les verbes en silence, et les verbes dont il s’agit c’est être, oui, mais aussi respirer, suivre, guetter, voler, ramper… tous les verbes possibles. Et si on imagine une vie qui ne serait faite que de verbes, cela donne une vision immédiate du monde animal – des lignes, des lignes qui s’enfuient, qui se recoupent, des verbes qui s’évitent. Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. Mais par-delà, ce que je vois c’est le danger de la substantivation. L’Ouvert avec un grand «O», en effet, c’est quelque chose qu’on peut poser sur un socle, c’est un ouvert qui se referme. Et la décloison, donc, ne désigne pas quelque chose, seulement une tâche infinie. Ce que les hommes n’ont jamais été capables de faire en politique, c’est justement de clore et de déclore sans fin. On voit que toutes les opérations, tout le travail de la loi dans les sociétés se sont toujours faits en établissant des clôtures, des frontières, des verrous, des codes…
La formule de l’abandon de la mise en commun est donnée par Rousseau dans le discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, sa formulation fameuse est magnifique : «Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de misères et d’horreur n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que le terre n’est à personne.»
Mais on le sait, les hommes n’ont fait tout du long que produire et reproduire de l’enclos. L’histoire des enclos est d’ailleurs captivante ; c’est notre histoire, c’est l’histoire de la société civile, celle de l’agriculture, des maisons, mais à toutes les époques, même s’il y a une fatalité dans cette course historique vers le maximum de clôtures et de séparations, on voit aussi comment la pensée politique n’a existé qu’en se dressant contre les murs, qu’en cherchant autre chose, un autre espace. C’est très clair dès l’Antiquité, avec Aristote qui dit que la cité ne se défait pas premièrement de ses murailles. Ou avec ce récit de Plutarque, celui, mythique évidemment, de la fondation de Rome. Qui raconte que Romulus, ayant eu l’idée, pour délimiter la ville à venir, de tracer un cercle, avec sa charrue, se rendit compte, alors même qu’il traçait ce cercle, que la cité ainsi conçue ne serait pas viable. Et qu’il eut donc l’idée de lever quatre fois, aux quatre points cardinaux, le soc de sa charrue, pour que dans cette ville on puisse vivre, autrement dit y entrer et en sortir. C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.

(in  Passer définir connecter infinir, Jean-christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014)).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Deux pages, je n’ai pas su moins.
Cet exercice de lectures actives, dont garder un ou l’autre passage, représentatif de quelque chose-mais-quoi, de rien d’autre qu’une lecture attentive et subjective, passage d’où partir pour prendre parole écrite et dire (tenter de) dire quelque chose du livre considéré ; cet exercice demeure surprenant– et surprenant pour moi au premier chef, tant l’extraction ne se fait jamais routine, ne suit pas de règle (il aurait fallu plus de contraintes en ce cas, mais aucune contrainte ne s’avère opérante face à une multiplicité telle que celle d’un herbier de lectures : à chaque projet (livre, inventaire, peinture) sa contrainte).
Deux pages de Bailly, tirées de ce livre d’entretien libre avec Philippe Roux, pas moins, je n’ai pas su couper, pas voulu m’en priver, tant l’écriture de Jean-Christophe Bailly a à voir avec la parole (plus qu’avec une « voix”, j’ai du mal avec ce refrain-là, la voix de l’auteur, je trouve ça réducteur et trop individualisé, je ne connais pas un lecteur qui ne soit, au moins un peu, multiple) ; je dis bien et répète : cette écriture a à voir avec la parole (elle n’est pas une parole, elle a partie liée avec, l’appelle, l’évoque, en nourrit le souvenir et l’envie). Il y d’ailleurs aussi dans ce livre de longs et intenses moments consacrés à l’idée qu’il se fait du “phrasé”, envisagé ainsi :

« L’infini du phrasé, ça ne veut pas dire parler sans fin, ou parler pour ne rien dire ; ça veut dire longer dans la parole cette vérité qui se dérobe constamment. »

« Les Singuliers », la série (je l’ai déjà écrit récemment à propos du Novarina) de livres d’entretien imaginée par Catherine Flohic aux éditions Argol est essentielle, en tant que clé d’accès à des œuvres et écrivains d’importance ; elle fonctionne à merveille tant la durée siège à la construction et à l’organisation de ces ouvrages : ici, deux-cent pages pleines d’extraits et d’archives éclairants et souvent touchants, une conversation longue et suivie (pas compilatoire, comme cela peut arriver parfois ailleurs). Avec Jean-Christophe Bailly, cette cohérence, ce suivi s’avère essentiel tant est forte la précision du propos (y compris du propos qui cherche, se biffe et rebiffe, revient sur ses pas, cette vie-là de la phrase est aussi une précision).
Ainsi ces deux pages, extraites et posées au-dessus, consacrent leur ouverture à ce beau mot d’ouvert. Puis la parole bifurque, s’arrête sur cette majuscule qui parfois s’impose et qu’il réfute, semblant minorer le concept dont il use, pour en fait l’armer de cohérence (et ne pas le faire entendre comme « quelque chose d’achevé »). Ouste, la majuscule oxymorique.
Et cette rigueur est salvatrice, tant tranquille est l’humeur, même en ces accès de rugosité ; salvatrice aussi, la rectification à la Bailly : on rougit de quelques capitales inutiles qu’il nous semble avoir posées ailleurs, mais on ne se confond pas en excuses, car : il y a mieux à faire, et : la phrase est, elle, déjà partie ailleurs. L’ouvert sollicité prend forme politique (et la culture antique de Bailly lui permet de naviguer en long terme avec une belle aisance), historique.

Le concept (il en parle en détail à un autre moment) ne subsume pas les autres éléments observés (le monde extérieur, ses détails) et actionnés (ceux du langage, en mouvement). Il avance avec, comme Bailly, marchant, (il y revient aussi, sur Le dépaysement, œuvre majeure, parue chez Fictions et Cie, en 2011) n’assujettit pas la marche à l’écriture, ne «marche pas pour écrire », mais marche, déjà. Et regarde. Et écrit. Marcher, écrire – les deux sont liés, mais aucun, du relevé ou du commentaire, ne recouvre l’autre. Les liens sont infinis (et toujours plus nombreux, émouvants, interpellant, l’âge et le travail avançant) mais jamais Bailly ne se noie : les animaux, si importants dans son œuvre sont là aussi (on les croise au-dessus de cet extrait), et ce qu’ils amènent, cette pensée pro-verbale et a-substantive, est formidablement actif.
C’est aussi le titre de ce merveilleux livre : Passer définir connecter infinir, suite verbale de la relance, du désir sans fin, de la présentation du regard en mouvement :

« Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. »

(Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014),Date de parution : septembre 2014,ISBN : 978-2-37069-001-2)

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L’œuvre publiée de Jean-Christophe Bailly est importante, comme en atteste, par exemple, sa notice sur wikipedia. Je recommande en particulier,  parmi les derniers parus, Le Versant animal, Paris, Bayard, 2007 ; L’Instant et son ombre, Paris, Fictions et Cie-Seuil, 2008 ; Le Parti pris des animaux, Paris, Seuil, 2013 ; La Phrase urbaine, Paris, Fictions et Cie- Seuil, 2013 ; et l’immense Le Dépaysement. Voyages en France, Paris, Le Seuil, 2011 (Prix Décembre 2011).

 

 

 

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