Le geste et la geste (à propos de Joy Sorman, de Comme une bête à La Peau de l’ours, en passant par Lit National)

« Dans cet isolement je vais cependant découvrir une faille, un passage vers l’extérieur, un tunnel autant qu’un fil tendu dans les airs, je vais découvrir que le monde étanche et retiré du zoo peut se révéler poreux. C’est à la faveur de l’obscurité que ce monde s’ouvre, que notre solitude se peuple, qu’un comité invisible donne de la voix, qu’ombres le jour nous retrouvons un peu de notre existence et de notre épaisseur la nuit, que l’appel de la forêt, entendu sur un quai avant de monter dans le train qui m’a conduit jusque-là, retentit à nouveau. Quand le soir est tombé et que tous ont déserté – portes closes, billetterie fermée, lampadaires éteints, gardiens couchés, lune haute et poussière dissipée -, le zoo frémit et s’anime, soudain traversé de galeries souterraines par lesquelles nous communiquons à grande vitesse, par lesquelles les messages filent comme à la surface d’un lac endormi. Nous nous délestons alors un peu de notre chagrin. »

 (In Joy Sorman, La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7)

En fait, je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, même si cet extrait parle seul sans nul besoin de mon aide, en écho aussi des propos de Jean-Christophe Bailly cités ici même il y a quelques jours, cet appel silencieux des animaux rappelant encore ce que ce même Bailly en a écrit dans son magnifique Versant animal, et que l’ours en lui-même fait signe à cet autre ours (très différent), celui de Klotzwinkle, dont j’ai parlé également il y a peu.

Je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, belle fable de remise en question du (des) genre(s), qui ne théorise pas en course, et file en tenant sa focale, visuelle et sensitive, à hauteur d’homme (d’ours). Qui ne théorise pas mais ne se prive pas d’être nourri, d’avoir lu (la performance à deux voix de Joy Sorman à visionner ici en atteste en finesse).

Je ne m’en saurai m’en tenir à cette peau, à cet ours, sans tirer le fil et que la pelote me mène sitôt au précédent roman de Joy Sorman (qui n’est pas son précédent livre, puisqu’entre les deux il y a eu Lit national, j’y reviendrai plus bas), intitulé Comme une bête et consacré à dresser le biopic d’un apprenti boucher, bientôt devenu meilleur ouvrier de France, tant son amour du travail bien fait le pousse à surclasser tous ses confrères et concurrents. Je ne l’avais pas lu à sa parution, et il est parfois fort agréable de se remettre à jour. Il y a de nombreux liens, rapports, et même une forme de symétrie entre les deux livres.

Dans ce Comme une bête, Pim, donc, boucher, lui-même capté selon le parti-pris documentaire propre à Sorman (dont elle s’explique bien dans cette vidéo, à propos de sa contribution au recueil Devenirs du roman II chez Inculte), à hauteur de geste, le dedans donné à percevoir par captation du dehors, avec sa part déceptive :

 

« Quelques mètres plus loin les abats sont retirés. Pim se demande si on n’a pas des surprises parfois en ouvrant une vache. On pourrait rêver de quelque chose d’inédit, d’inattendu, qui jaillisse des entrailles, un objet quelconque ou un rayon de lumière, un truc qui jaillisse des entrailles, un objet usuel quelconque ou un rayon de lumière, un truc bizarre qu’elle aurait mangé, un morceau d’arbre fruitier, une horloge, un parfum délicieux, un vieux livre avec des énigmes à déchiffrer, une photo de sa mère, une plume de poule avalée accidentellement – car une plume peut tuer une vache, ce pourquoi, à la ferme, on sépare les volailles du bétail. Mais non, ce sont toujours les mêmes tripes vertes et molles, pas de révélation, pas de trésor caché, toujours la même routine gluante à l’intérieur des bêtes, pas de signe du destin, pas de sac d’or à la place de l’estomac et à moi les vacances éternelles au soleil. Juste un entrelacs d’intestins et de tuyaux c’est décevant. »

 

(in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Parce que quelquefois on n’y parvient pas, cet extérieur fascinant ne nous (nous, c’est Pim, représentant notre faible, incomplète, espèce humaine) menant vers aucun intérieur autre qu’organique – rien ne se révélant du monde même attentivement observé, soupesé, manipulé (car, aussi, quel meilleur regard que le geste en lui-même : c’est ce qu’affirme ce roman), serait-ce que le monde en son entier se révèle creux, vide, exempt de tout mystère ?

C’est symboliquement, un peu de ce que semble signifier le trajet récent de Joy Sorman, d’un parti pris « réaliste » (à tout le moins, documentaire) vers de la fiction – l’amorce en forme de conte fantastique de La peau de l’ours le déclare, ce chemin vers moins de réel – ou plutôt vers une autre formalisation de ses traces et de son empreinte, car sa fiction ursidée capte avec la même attention les manifestations physiques et sensibles, celle que perçoit un corps en situation (et notamment en situation inappropriée : on se rappelle son récit immersif intitulé Gare du Nord, paru chez L’arbalète, témoin de quelques jours de reportage sur les lieux – sur les lieux, c’est-à-dire en les lieux Et à propos des dits lieux).

Le corps de l’ours lui pose souci, bien sûr, celui de Pim moins, qui l’oublie, s’oublie, dans la manipulation experte du corps animal (expertise, obsession de détail et d’analyse qui troublent son rapport au corps féminin), et c’est notre incomplétude métaphysique qui perturbe Pim, cette incapacité à être à la fois dehors et dedans – cette tentation mystique lui venant de sa présence attentive aux autres (les animaux) : son geste devenant une geste, en somme :

 « Si on ouvrait le crâne plat de la vache, si Pim la trépanait délicatement avec un fil à couper le beurre, puis se glissait à l’intérieur de la boîte crânienne, se faufilant entre la cervelle et l’œil, voilà ce qu’il verrait, logé derrière la pupille de la bête, son œil d’homme collé contre celui de la vache : il aurait une vision du monde, il pourrait regarder ses semblables à travers un œil de bœuf qui arrondit la réalité, il ne verrait plus que leurs gestes, leurs démarches, existences humaines passées au tamis, il n’entendrait plus que leurs intonations, il ne sentirait plus que des silhouettes d’éleveurs, de laitiers, de vachers, de vétérinaires et de marchands qui espèrent leur fortune. Et derrière ces silhouettes, fondue dans l’horizon, il verrait la masse affamée qui piaille et qu’il faut nourrir. Pim a vu ce que voit la vache, Pim est peut-être un ange qui parle aux vaches normandes, un saint qui bénit la viande, un mage de la découpe, ou un illuminé du bocage. »

 (in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Et cette hybridation éventuelle qui surgissait dans la geste bouchère de Pim, c’est l’ours de La Peau qui en résulte. Jamais à sa place, ni au cirque de freaks ni au zoo, l’homme-ours qui ne sait être homme tente de se faire ours sans plus y parvenir, et la fin, évidemment tragique, fait signe à la découpe bouchère lorsqu’elle n’est pas un art (celui de Pim) mais un partage géométrique, sans art, sans imagination. La fable est belle en ce qu’elle peut signifier sur les places et genres, sans le souligner à l’excès. Faire ainsi parler un ours, est effectivement parlant :

 « Nous ne fuirons pas mais quelque chose a changé, c’est une évidence irrévocable, je ne veux plus revenir en arrière, si ma place est au cirque c’est auprès d’elles et non à la ménagerie, je n’ai rien à partager avec les singes et les chevaux qui ne sont que des représentants interchangeables de leur espèce. Je veux être considéré pour ce que je suis, une aberration, une exception et un talisman, je veux qu’on me prenne au sérieux, c’est aux côtés des monstres que je dois me produire. Sur mes patins je ne suis rien, ni ours ni homme, un clown peut-être. Des poils épais et sombres ont recouvert mon histoire et j’ai maintenant l’air d’une bête, rien de plus et rien de moins qu’une bête, peut-être faudrait-il me tondre pour faire apparaître à nouveau cet épiderme rose, dégager les traits de mon visage. L’ourson métisse est mort et enterré, ma généalogie s’est perdue, personne n’a consigné le récit de ma vie, je ne dispose d’aucune preuve, je suis un clandestin jamais démasqué, à la légitimité usurpée. Seules les femmes pourraient plaider ma cause, parler aux hommes mais c’est leur peau qu’elles doivent sauver avant celle de l’ours. »

 (in Joy Sorman, La Peau de lours, Gallimard, août 2014)

Les deux romans, observés placés en quinconce, s’augmentent mutuellement, plus qu’ils ne s’expliquent. Ce qui peut-être mieux explique, depuis le geste d’écriture, ce qui se joue (et se réalise) dans le chemin littéraire qu’accomplit Joy Sorman depuis quelques années, est ce magnifique Lit national, livre avec images (de Frédéric Lecloux) aux remarquables éditions Le Bec en L’air. Lit national, partant d’une situation d’immersion dans une entreprise de literie, constitue l’échec d’un projet (documentaire, pour, notamment, des problèmes de place qu’elle résume parfaitement, du point de vue de l’écriture et de la morale dans cet entretien vidéo) et l’avènement d’un autre. C’est une très belle fiction de l’absence et de la transmission (car le lit, c’est aussi, parfois, un lit de mort), qui advient lorsque quelque chose d’autre (l’ardeur documentariste) de Sorman s’épuise – peut-être temporairement, mais c’est au moins un cycle qui s’achève. Et cette transformation s’opère sous les yeux du lecteur attentif, dans un geste d’une grande fluidité – ce dont on ne s’étonne pas, tant l’auteure est passée maître dans ce filmage, dans cette attention-là à ce qui n’est pas soi : dès lors, en effet, toutes les fictions deviennent possibles.

On aura compris que les trois livres sont, ici, vivement recommandés.

Joy Sorman, Lit National, éditions Le Bec en l’air, 2013, avec des photographies de Frédéric Lecloux.

La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7) ; Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014

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