Archives mensuelles : janvier 2015

Rencontre avec Will Self | Mercredi 4 février, 18h30, Lieu Unique (Nantes)

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère

Mercredi 4 février, 18h30, rencontre avec Will Self (Lieu Unique, Nantes)

Dialogue entre l’écrivain anglais et son traducteur Bernard Hoepffner à l’occasion de la publication en France de Parapluie, suivi d’un échange avec Guénaël Boutouillet.

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« Tandis que l’omnibus dépasse les jardins d’Eaton Square et que le directeur du Fulham Garage parle de machines, elle rêve de terribles chimères, d’hommes ayant des roues à la place des jambes, leur ventre un horrible appareillage de tringles, d’engrenages et de volants d’inertie, de la fumée s’échappant de leurs fesses de fer. Elle imagine des chevaux dont l’arrière-train est des pétards de Hoxton, tandis qu’une colonne de direction a été plantée entre leurs épaules afin que leurs cavaliers, assis à califourchon sur leurs garrots chauffés au rouge, puissent la tourner d’un côté et de l’autre, les faisant hennir, hurler… Un hurlement de cheval est une chose effrayante qu’Audrey ne se savait pas connaître, provenant en fin de compte d’une partie de son esprit qu’elle ne se savait pas posséder. Cela vient de sous le matelas où les choses couvent et où les boutons roue-dentée ont les dents de travers. Les histoires de Stan venaient de cet endroit – l’homme-léopard et l’homme-chien, leurs cris dans la nuit quand leur chair était tranchée et tendue. « 

Will Self déborde la représentation du réel depuis toujours – j’ai encore un souvenir stupéfait des visions lysergiques du narrateur éidétique de Ma vision du plaisir, qui constitua pour moi, parmi quelques livres lus à l’été 1998, une reprise, ou un retour à la littérature (et en somme à la « vie civile », après dix mois d’appelé parmi les tout derniers du contigent). Parcours personnel de lecteur de Self, dégagé peu à peu des images réductrices (« gonzo journaliste », c’est ce qu’en dit d’abord la presse rock à cette époque), qui me rend si agréable de pouvoir lui poser quelques questions lors de ce débat.

Et puis, il y a ce qui décolle dans ce nouveau livre, lequel décolle as usual le réel comme une tapisserie défraichie, questionne la norme de la société (anglaise, mais son défi à la norme va au-delà), il y a une langue neuve (et extraordinairement âgée, par instants, à l’instar de cette vieille folle d’Audrey Death dont la vie nous est ici « contée »), il y a un bain de langue(s), un flot qui charrie de l’argot – des argots, des accents de différentes strates et époques de la société anglaise, des paroles de chansons, des interjections intérieures et extérieures. L’italique, présent dès la première phrase, se voit assigné cette mission multiple, l’italique est la brèche par où tout s’engouffre, par où les statuts, focales, volumes sonores et grains visuels sont déréglés.

Grand dé-règleur de la représentation et des normes, Self a toujours (me semble-t-il, ne l’ayant lu qu’en traduction) eu un goût certain pour l’excentricité langagière (et notamment lexicale, truffant son texte de substantifs et adjectifs détournés, spécifiques, précieux) ; il semble dans Parapluie avoir hissé plus haut cette « manie », explosant la phrase, la page, le livre en son entier : le tapis de langue (comme on dirait tapis de bombes) lui permet d’offrir à l’étrangeté qui lui est propre, son expressivité.

Pour le permettre il fallait un grand traducteur – c’est Bernard Hoepffner, retraducteur de Twain, de Joyce ou récemment passeur de Josipovici, qui s’est attelé à cette fébrile fabrique-là. Il sera avec nous pour discuter ce mercredi au Lieu Unique, pour rendre ce moment plus joyeusement exceptionnel encore.

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« Un frère s’oublie aussi facilement qu’un parapluie. »
James Joyce

Présentation sur le site des éditions de L’Olivier :
En 1971, le psychiatre Zachary Busner se penche sur le cas d’Audrey Death, une femme âgée internée depuis cinquante ans. Tics, balbutiements, état comateux… son état l’intrigue. Pour éveiller sa patiente, Busner lui administre une drogue proche du LSD. Les effets sont fulgurants. La vieille dame se met à lui raconter sa vie, et emporte le lecteur dans un récit tourbillonnant. On traverse le Londres de 1915, des usines de parapluies, de munitions, des Suffragettes et du socialisme. Et de la Grande Guerre, dans laquelle se perdent les frères d’Audrey, Stanley et Albert. Fasciné par cette histoire qui se dévoile peu à peu, Busner ne reconstituera le puzzle Audrey Death que dans les années 2000. En une jubilatoire collision de récits et d’époquesParapluie (Ed. de l’Olivier, 2015) déploie un siècle d’histoire populaire et intime, électrisé par un style ébouriffant dont seul Will Self a le secret.

(Présentation des intervenants sur le site du Lieu Unique : )

Will Self est né en 1964 à Londres. Ce disciple de J.G. Ballard est considéré comme l’un des plus grands écrivains britanniques de notre époque. Il a notamment publié No Smoking (2009), Le Livre de Dave (2010) et Le Piéton de Hollywood (2012). Parapluie a été finaliste du prestigieux Man Booker Prize 2012.
Bernard Hoepffner, traducteur français de langue anglo-saxonne reconnu, se consacre à l’écriture depuis 1988. On lui doit des textes de Robert Burton, Thomas Browne, Robert Coover, Edmund White, les nouvelles traductions de Mark Twain (Tom Sawyer, Huckleberry Finn) et de Joyce (Ulysse).

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère
Livre 145 × 220 mm 416 pages EAN : 9782823601909 24,00 €

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Et nous n’avons même pas parlé de Tolède… (rencontre avec Mathias Enard et Camille de Toledo, podcast)

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 Et nous n’avons même pas parlé de Tolède…

Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.
Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.
Lire la présentation de cette soirée.
Lire le dossier que remue.net consacre à Camille de Toledo.
Un grand merci à tous.

Je l’avais annoncée ici, cette soirée préparée pour remue.net – écoutez-là.

Podcast à l’écoute :

 http://remue.net/audio/2015/enarddetoledo.mp3

Cette discussion est donc à entendre ici même mais surtout sur remue, où sont venus s’adjoindre des éléments complémentaires (la vidéo de Sécession diffusée pendant notre discussion, un texte inédit de chaque auteur). Merci encore à la Maison de la Poésie de cet accueil impeccable, incluant équipe et boss (Olivier Chaudenson) présents et souriant, jolies loges, bouteilles d’eau et verres de vin (tous les fondamentaux dépliés avec Yann Dissez lors des sessions de formation « accueillir un auteur » données ensemble, impeccablement là) et suivi technique impeccable, diffusion vidéo et captation son nickel, du boulot rondement mené.
Et le boulot on l’a fait – ce on inclusif est modulable : il est collectif : les deux auteurs ont été au rendez-vous, ont répondu à cette proposition avec souplesse et générosité, l’ont discrètement préparée, orientant le dialogue qui est le leur, leur conversation suivie, quotidienne ou presque, vers cette transcription publique. C’est ce qui fit de cette discussion on stage (laquelle présente, comme tout passage sur scène, sa part d’artifice nécessaire) un moment spécial, un moment d’attention extrême.
Le on est modulable, disais-je, car les places sont à la fois tenues et mouvantes, dans un tel dispositif. Je suis sur scène avec les auteurs, et nous parlons ensemble, circulant de thèmes en motifs préalablement évoqués (partiellement concertés, car il doit demeurer une part accidentelle, de la vie en somme) depuis que je leur ai suggéré cette rencontre-là, il y a six mois environ ; mais je suis aussi le simple témoin (témoin affiché comme celui qui écoute, mais aussi témoin technique, signal lumineux rouge qui balise, indique, ouvre et ferme le propos).
C’est préparé oui, et la peur est à la hauteur de l’envie – d’une telle rencontre on l’est l’auteur (ou le producteur, l’éditeur ; du moins, on participe pleinement à sa création), et la place mouvante-qui-doit-être-tenue on la répète, on la remâche, elle tournait en phrases dans ma tête entre mercredi et vendredi. Je n’avais pas de questions écrites, seulement des motifs, tressés et reliés dans un jeu mental incessant. J’ai répété, oui – j’ai répété au sens propre, au dedans de moi, des phrases qui ne furent pas inscrites pour ne pas avoir à les anônner laborieux, mais que ce qui invite, présente, propose (ce propos liminaire, si contraignant, il faut dire qui est qui sans s’appesantir, en même temps qu’ouvrir des brèches dans le discours, poser des jalons pour la suite), des phrases dont il demeure des segments (dont des fragments aussi se hissèrent jusqu’au micro),
je voulais notamment signifier à quel point dans ces deux œuvres dissemblables, résonnent certes des motifs et échos, nombreux, mais aussi des architectures étonnantes, des dispositions formelles singulières, des formes, oui – je voulais parler de l’ampleur et de l’ambition, historiques, conceptuelles, culturelles, géographiques, frappant à la lecture (et plus encore à la relecture attentive) des deux œuvres, et redire qu’il ne suffit pas d’affirmer l’ampleur et l’universalité (ou la littérature-monde), pour que le texte fasse monde et génère une ampleur croissante dans la représentation que s’en fait un lecteur, qu’il faut une assise d’où décoller, un entrelacs mal visible (heureusement) de formes qui permette ce décollage.
Je voulais aussi les faire parler des monuments, de leur rapport retors à cette question – l’ai fait. Mais nous n’avons pas tant parlé du train, pourquoi et comment le train, véhicule de la fiction et décor autant que symbole multiple,
Et nous devions parler de Tolède, de ce rapport-là, si ténu et si dense, d’origines et de perspective – nous en avons parlé en amont, et, j’espère, en reparlerons dans l’avenir.
Immense merci à eux deux de m’avoir permis d’inventer cela ensemble,
Et de l’accès enrichi que ce remâchage-là m’offre à leurs textes, que, je crois, pouvoir le dire, off stage, j’aimais déjà auparavant, que j’aime maintenant infiniment – to be continued, donc, sous les formes qui s’inventeront.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Retour définitif et durable du définitif et du durable | Olivier Cadiot, Providence (P.O.L, 2015)

« Il me manque tout de lui, alors je préfère reconstruire l’ensemble à partir d’un ou deux petits éléments vrais. Tout refaire à partir de deux ou trois mots en capitale aperçus à la dérobée sur le chariot d’une machine à écrire dans une chambre d’été – volets fermés avec des rayons qui, aussi précisément que le laser d’un fusil, venaient poser des points rouges sur les coussins verts d’un canapé dans l’angle sombre. On retrouve une chanson disparue, on accumule des détails, un peu comme on dessine par traits de crayon successifs un portrait-robot. Et homo factus est. »

Retour définitif et durable du définitif et du durable

Providence, d’Olivier Cadiot, paraît en ce mois de janvier 2015 chez P.O.L. Ce livre en quatre parties est un départ nouveau, après le « cycle Robinson », qui de Futur ancien fugitif à Un mage en été, en passant par Le Colonel des zouaves et Retour définitif et durable de l’être aimé, livres tous publiés chez P.O.L et, pour la plupart d’entre eux, adaptés au (voire créés pour le) théâtre, avec les complices Laurent Poitrenaux (comédien) et Ludovic Lagarde (metteur en scène). Il y a, donc, du neuf – mais du neuf, il y en a toujours eu, chez Cadiot, à chaque phrase du neuf, jusqu’à l’étourdissement –, il y a, disons, du changement, profond et subtil, en même temps que des retrouvailles : comme le dit très bien Charles Robinson « D’Olivier Cadiot, on peut dire ce que Kafka disait de Strindberg : je ne le lis pas seulement pour le lire, mais pour me blottir contre sa poitrine. On ne lit pas Cadiot, on s’y baigne. »

J’ai déjà expliqué dans une récente chronique en quoi la lecture de ce livre me fut un bain, de jouvence et de chaleur, me (re)chargea en bonheur dans un temps difficile (si le mot « bonheur » est trop, disons que « bien-être » n’est pas assez pour signifier cet effet-là : c’est un lieu situé entre bonheur et bien-être, un point d’absolu, mouvant). J’ai déjàécrit aussi à quel point il m’était difficile de n’en pas corner chaque page, recopier chaque paragraphe, puis le suivant puis le précédent. (Parmi toutes les fonctions tenues par cet objet si multiple qu’est un livre de Cadiot, on peut donc ajouter origami).

Mais il faut bien choisir. Cet extrait-là, ci-dessus, dit tout – tout y compris le manque (c’est pourquoi j’en ajouterai d’autres). Il dit que quelque chose manque. Que quelque chose manque toujours (rappelons-nous les stases mélancoliques et l’appel à la super sœur, dans Retour définitif et durable de l’être aimé), et que la recherche de ce quelque chose est un motif (un thème autant qu’un moteur).
Cet extrait-là dit, en tout cas, un aspect essentiel de Providence, visible, frappant : c’est le calme – un calme relatif, disons : une grande aspiration au calme, qui, concentrée, originelle, produit de nombreux effets calmants sur la machine-texte si trépidante de Cadiot.

Ce calme-là

Ce calme, revendiqué par l’auteur (visionnez la vidéo en bas de page, pour constater aussi que cet apaisement ne leste pas cet inimitable flow, fluide et scintillant), n’est pourtant pas de repli sur soi (sur le genre, sur le récit, non plus, non : Cadiot n’a pas fait inscrire « roman » sur la couverture puisque ceci n’est pas un roman, comme son théâtre n’était pas du théâtre, sa poésie pas de la poésie, chez lui toujours ça bouge entre, ça joue).

Vitesse et prolifération (d’images, les récurrentes -parcs et châteaux reclus, mondains ermites étranges…- et leurs suivantes, variables, renouvelées ; de métaphores ; d’idées ; de rapports entre les trois), vitesse et prolifération sont toujours là : il y a même d’heureux étourdissements, voire des mises en abyme du principe, notamment dans le troisième texte, Illusions perdues où Balzac est passé à la centrifugeuse-mais-cool.

On dirait du Cadiot revu par Cadiot, pour ainsi dire – relisez cette phrase et considérez bien qu’elle ni étourdie, ni absurde : l’auteur, dont la disparition du narrateur usuel (ce bon vieux Robinson) détermine l’usage de nouveaux avatars, anime ces ces nouvelles voix autant qu’il les écoute, lesquelles se chevauchent, communiquent autrement avec lui. À voix nouvelles, porosités nouvelles.

Porosités nouvelles, et puis reprise, retours, de la figure littéraire. Balzac, donc. Mais aussi Burroughs, en clausule tordue et tordante de ce troisième texte. Mais encore, dans cette nouvelle finale, au titre éponyme Providence, l’incursion de Victor Hugo dont la visite de la maison parisienne est savoureuse. La figure de l’auteur est très présente – il faut bien, plaisantera-t-on, puisque dans tout ce manque, le narrateur est le manque fondateur – et l’auteur, c’est aussi Cadiot lui-même. Providence est ce livre où Olivier Cadiot, subtil observateur se refusant au statut de théoricien, observe plus nettement (comme au premier degré, mais un premier degré tellement plus subtil que celui du récit narratif ordinaire) sa propre pratique et la soumet à sa méthode.

(à sa méthode = à sa phrase).

Car il y a une méthode Cadiot, disons une méthode-phrase, une personnalisation de la grammaire qui agit d’abord à l’échelle de la phrase, et non d’emblée à l’échelle  du livre (car s’il y a « un plan » dit-il encore dans l’entretien ci-dessous,  il s’annule en cours de route, disparaît sous ce qu’il a permis de produire). La grammaire, qui fut attentivement et tendrement observée dès L’art poetic (1988), et la syntaxe, sont les premiers outils du renouvellement. Du renouvellement habituel, par juxtaposition de propositions de niveaux de sens différents dans une même phrase, qui déroulent plusieurs strates au sein d’un même élément de syntaxe (la phrase) :

« Un château désaffecté qui aurait abrité une colonie de vacances transformée en centre de transfert pour personnes en difficulté. »

L’invention de la vitesse nécessaire

Mais il y a aussi un renouvellement autre dans ce renouvellement permanent : l’apparition de points-virgules, nombreux tirets d’incise, vont de pair avec la raréfaction du blanc sur la page. «Je me suis amusé à écrire les transitions », dit-il encore. Et si la vitesse, d’apparitions-disparitions, entre prestidigitation et irisation, n’est pas abolie, ce dont on se réjouit car elle est au cœur, qu’il a, dedans la vitesse, fabriqué quelque chose, Olivier Cadiot, qu’il a inventé une sorte de vitesse nécessaire, laquelle a infusé dans nombre de livres d’auteurs plus jeunes, et souvent trafiquant du côté du roman, qui y ont chopé une option supplémentaire, le turbo qu’il leur fallait pour passer un palier, renouveler la tessiture, changer le diaphragme voire l’objectif ; si ici la vitesse demeure, et son agilité, cette vitesse de pensée-kaléidoscope produit ses effets dans des volumes autres. Lesquels effets changent, de fait. Simple question de perspective.

La course n’est plus folle, les bois ne sont plus des terrains d’entraînement à l’action-commando pour majordome métaphysique, ils servent à la promenade.
La marche est possible, et s’avère dès lors nécessaire, dans cette vaste entreprise d’indexation miraculeuse du tout, de tout ce qui fonctionne et avance dans une conscience, un corps, une vie. D’indexation transversale et comme pour voir, d’inventaire sauvage, au conditionnel et donc potentiel, fictif :

« On peut se demander si, en faisant dormir de force au musée un écrivain nul dans le lit de Proust, il n’aurait pas le matin, pendant quelques secondes, la capacité soudaine d’écrire une phrase comme Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise. Dans le meilleur des cas, cette illumination risque d’être brève ; comme pour n’importe qui, sortant d’un cinéma, se surprend à marcher quelques centaines de mètres à la manière de Steve McQueen. Il est certain que l’on pourrait calculer ça, le degré d’influence.

Si la manière d’allumer votre cigarette vous vient d’un cousin éloigné entraperçu dans votre enfance, il en va de même pour des milliers de petits gestes, habitudes et expressions que vous avez empruntés à des personnes réelles ou imaginaires. Vous risqueriez d’arrêter de vivre en vous occupant d’une tâche pareille. »

Je conclurai par un autre extrait, qui vaudrait pour lui seul, même détaché du livre, qui affirme aussi quelque chose de très beau sur notre environnement devenu numérique, sur ce qu’il change à la lecture comme à l’écriture du monde, à la vie. Car cela peut-être influe aussi : si Olivier Cadiot est une forme d’écrivain hypertextuel, sorte d’encyclopédiste explosé, la massification de l’affaire Internet ces dernières années permet autant qu’elle ôte, complique et amoindrit, multiplie les options mais diminue les charmes, interdit les questions demeurées sans réponse pour la beauté du geste – d’où peut-être le recours au calme, nécessaire comme le fut en son temps son invention de la vitesse.

Et comme chez lui toute parcelle dit aussi le grand tout, ce qui pourrait faire aveu de défaite relance une métaphore applicable à son propre travail  (Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »). Et à nouveau ça repart, et tout repart, toujours. Toujours quelque chose manque, et quelque chose advient. Merci.

« Tu es perdu. Mais c’est la moindre des choses. Les gens ont toujours été perdus. Autrefois, pour trouver son chemin, on ouvrait des almanachs : anecdotes ; gravures sombres de falaises de graphite noir escaladées par un groupe en perdition ; conseils techniques ; encadrés avec des chiffres et des graphiques. On y découvrait la maison idéale construite dans un arbre énorme où s’installe une famille de naufragés. Les choses n’ont pas changé. Tu trouveras à l’intérieur du réseau la formulation des inquiétudes de chacun : comment nourrir un enfant sauvage ? Que faire ? J’ai appuyé sur la mauvaise touche et je ne peux pas revenir en arrière. On trouve la recette du cake au rhum, la quantité d’engrais que tu dois répandre dans un champ de 13 ha de sorgho et à quel moment, en fonction des usages, de la météo ou des mouvements de la Lune. Tu auras sous les yeux les dessins d’une charrue automatique pour mini-potager, la bonne date de la saison pour rempoter les cyclamens, le manuel de construction d’un observatoire à poissons, le guide de confection express d’un aspirateur à venin de serpent. Tu es face au monument fabriqué par toutes les questions possibles que les êtres se posent. Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »

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Olivier Cadiot, <em>Providence</em> (P.O.L, 2015), janvier 2015, 256 pages, ISBN : 978-2-8180-2014-2

ci-dessous, vidéo par jean-paul hirsch:   où Olivier Cadiot tente de dire de quoi et comment est composé « Providence », et où il est notamment question de roman et d’autobiographie, de Balzac et de William Burroughs, à l’occasion de la parution aux éditions P.O.L de « Providence », à Paris.

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir. (une soirée remue.net, 23 janvier 2015)

16 janvier – J’en reparle un peu, car c’est dans une semaine, qu’il est encore temps de réserver, que nous serons dans la grande salle de la Maison de la Poésie, que les auteurs m’ont confirmé leur acceptation (enthousiaste) de ma proposition de se lire mutuellement à voix haute (et que donc nous aurons toutes les piles les plus fraîches dans l’enregistreur, hein), que j’ai plein de nouveaux textes de Camille de Toledo inédits (comme celui-ci) à mettre en ligne sur remue, qui vont accompagner la montée d’angoisse préalable, la muant en joie & inquiétude, en hâte sans précipitation. GB

Remue.net, rappelons-le, est un site animé en un collectif, et comme tout collectif, dépend des énergies investies par chacun – lesquelles, on le sait, dépendent des forces disponibles à y investir – lesquelles, on le sait, dépendent de l’écho avec ses préoccupations les plus intimes. Sébastien Rongier, avec la soutien de la Scène du Balcon, nous a ouvert cette porte depuis des années, des soirées remue.net (voir les annonces ici, en écouter les traces ici), qu’il nous a ouverte plus grand encore cette année avec cette nouvelle dimension d’accueil (à la Maison de la poésie de Paris, donc, à partir de 2015). Dans ce cadre, j’ai déjà questionné Camille de Toledo il y a deux ans (à l’écoute ici), mais ce dialogue-là, que je n’avais pas pu mettre en place durant Atlantide l’an passé (dommage pour eux, dommage pour les Nantais), me titille. Nombreuses raisons à l’envie en moi si forte de cet échange, ci-dessous évoquées dans mon texte de présentation, au-delà (mais depuis, mais avec) l’amitié qui lie les deux hommes : nombreuses et allant croissant depuis, car depuis l’on s’est mis au travail, découvrant ce qui n’était pas encore lu, relisant ce qui le fut il y a parfois longtemps : et les liens semblent déferler, confirmations du pressenti, comme esquisses in-envisagées. Ravi de ressentir ce moment-là, de bonheur au travail, qui console de toutes les inquiétudes pro et perso (car on en est bien peu de choses), de toutes les frustrations, faux espoirs, vessies grimées sunlight. Se placer au coeur, à l’intersection, ouïr ce qui n’avait pas été ouï encore – c’est aussi une forme d’écriture, par devers soi. À titre d’exemple, juste une évidence, dont je n’avais pas même connaissance au moment d’instinctivement lier (en conviction intime, affirmée, quasi féroce, une vraie lubie) : je guettais le temps de lire Tout sera oublié, magnifique collaboration de Mathias Enard avec le peintre Pierre Marquès ; j’en savais assez peu, histoire de ruines, récit de l’après. Et sa lecture, cette semaine, outre de me frapper pour raisons personnelles (parce que  dedans,Sarajevo, et que Sarajevo, comment dire, j’y ai un chrome), mais aussi, parce que son exergue, la voici :

Tout sera oublié. Absolument tout. (Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau)

L’exergue, et le titre donc (quand même) citent – poursuivent – de Toledo. Je ne le savais pas, juré-craché, et ça m’enchante. Et ça promet. (mais ça ne fait pas que promettre : déjà, ça agit). —–

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon. Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.

Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.

Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard.

Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité. (GB)

à la Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier en soirée (horaire non encore confirmé). Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris M° Rambuteau – RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

J’ai corné toutes les pages (d’un livre providentiel, d’un livre d’Olivier Cadiot).

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J’ai corné toutes les pages.

(C’est-à-dire très lentement. )

La semaine avait été rude, elle avait été celle du plein événement qui nous avait toutes et tous happés, lessivés, brassés ; je me sentais massif et contretemps, béton plutôt flou, en grand impossible calme, grand impossible faire. Rien n’était donc à venir, rien n’était là. Rien de possible. Hormis marcher encore en nombre ou faire nombre de signaux à distance.
Il fallait un livre et aucun ne convenait, aucun ne s’ouvrait, ne se laissait faire, ni n’entrainait.
Cadiot, alors. Providence (Paru chez P.O.L en janvier 2014).
Et me vint comme un réconfort – non, mieux. Je peine à en sortir, au doux prétexte qu’il me faut écrire une critique de ce livre, dont je voudrais qu’elle dise honnêtement quelque chose de ce qu’il est et donne (du bonheur, oui, mais comment ; une sorte de nid, oui, pour tout faire), et qu’il me faudra parvenir à ne pas trop m’appesantir sur moi, sur ce que ce livre me fit, sur l’avancée dans l’œuvre qui est avant tout (du moins, avant tout autre chose à se présenter, avant toute analyse construite, disons) mon périple de lecteur, dont cette heureuse station fut comme la pièce manquante – celle qui ouvre l’envers du puzzle, qui tout agrandit encore – dans le calme.
La semaine avait été rude, mais il y en avait d’autres : passées, présentes, futures, oui – futures.
J’écrirai bientôt plus en détail, donc, mais il me fallait, déjà, dire ceci.

Quelque chose comme merci, comme salut, comme encore & assez en même temps, que c’est, immensément, suffisant.

Qu’on n’en peut plus qu’on en veut plus.
Providentiel Providence.

Tout pareil mais non.

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Tout pareil – Ce matin tôt je prends le train pour une journée de travail à Paris et si je ne le prends plus matinalement aussi souvent qu’avant (pendant les années Livre au Centre, vers Tours, une foispar mois minimum, les dernières années à Gueffier, où me rendre le plus tôt possible le matin vers La
Roche (pour en revenir symétriquement le plus tôt possible, le soir, E. venait de naître et pas grand-chose ne comptait sinon)), les réflexes reviennent, cette hébétude pressée, gestes inchangés sauf supports (finie la presse, mes connections l’ont remplacée), et la tentative laborieuse de s’y mettre,
ouvrant toutes interfaces simultanément, pour émerger depuis l’un, ou depuis l’autre, que la lecture s’enclenche en sa puissance de captation (c’est du Enard ces jours, rapport à cette soirée remue de fin janvier, lecture qui peut, aisément engloutir, relancer) pendant que l’ordi rame sa mise en route, que l’écriture en note (celle-ci même) se fasse phrases ou pensées, se dirige vers un texte (on ne sait pas encore, là), que des fils sociaux quelque chose fasse signe amical, sensé, dont on a remonté pendant l’heure de transports en commun amont (il y a ça, qui a changé, oui, du tram avant le train, moins à faire à pied, station assise multipliée qui gêne plus encore le lourd et lent ébranlement de l’éveil), et la tentative laborieuse de connection, pour que la box se mette à jour, par où j’ai chargé cet ordi-là,celui des voyages, et que pendant que ça chauffe pire qu’un vieux diesel, vague état des lieux, les fichiers depuis le plus récent pour voir, et que non là non plus rien n’a changé, dernière mise à jour préparatoire à ce voyage depuis fort écourté, et que le dernier document mis à jour c’est celui de l’atelier poieo, lundi dernier-lundi prochain, dont j’avais oublié déjà l’existence, tiens, mis à jour le 7 janvier à 11 :39 – tout pareil, depuis, mais non.

Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite (Albin Michel, 2015)

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«Autour de moi : vendeur de billets de loterie en costume gris clair, deux jeunes femmes aux cheveux enturbannés de longs foulards, homme d’affaires avec serviette sous le bras, homme d’âge mûr aux cheveux bruns et gras marchant hébété un trou au genou gauche d’un pantalon à la propreté douteuse, jeune homme en tee-shirt frappé d’une marque flamboyante parlant à un ami aux cheveux bouclés, vieille dame noire et voûtée. Je m’interroge – jeune couple enlacé, grand homme noir impeccablement vêtu d’un coûteux costume aux plis soignés, homme d’une cinquantaine d’années relevant un menton mal rasé vers le haut d’un immeuble, jeune femme en robe aux cheveux noirs tressés en deux couettes lui donnant l’allure d’une Indienne -, je me demande vraiment – vieil homme à la cravate rouge avançant plié en deux par une scoliose, groupe de jeunes gens tous vêtus de tee-shirts et de pantalons larges aux couleurs exubérantes, les filles portant des lunettes de soleil démesurément grandes, des lunettes qui mangent leur visage – je me demande si je suis vraiment seul – jeune fille très brune et large de hanches habillée d’un pantalon rouge rayé de mauve, d’un sweat délavé qui fut noir, les oreilles ornées d’anneaux argentés grands comme des soucoupes, une impeccable raie sciant ses cheveux raides en deux parts égales, femme rousse avec un pull rouge et un châle assorti promenant un perroquet vert sur son épaule, femme enceinte très mince au ventre très proéminent portant une robe mauve et plusieurs foulards à son cou – , seul à voir les démons.
Qui fuit quoi ? Pourquoi tous ces gens sont-ils dans cette ville ? Qui erre sur le trottoir parce qu’il ne peut plus supporter de rester enfermé chez lui ? Qui a vu le diable ? Qui a peur de passer sous une échelle ? Qui craint les chats noirs ? les corbeaux ? Qui a trouvé un rat cloué sur sa porte ? Qui va voir le sorcier pour se débarrasser de mauvaises pensées dans les fumigations et les psalmodies ? Qui, le soir, s’allonge, récite de longues incantations incurvées et voit son corps, sous lui, délaissé sur le lit, simplement relié à son nombril par une cordelette d’or ? Qui cherche la mémoire originelle en mâchant de petits champignons ? Qui ingère des cachets de chimie pour fuir les démons ordinaires ? Qui s’est voûté au fil des ans sous le poids d’une pensée trop lourde à porter ?»

(Eric Pessan, in Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
On sait, depuis au moins son essai intimiste consacré à Stephen King (Ôter les masques, chez Cécile Defaut), à quel point Eric Pessan est marqué, comme l’est son œuvre, par le fantastique et ses productions littéraires – voire parfois plutôt livresques, car dans ce rapport puissant et fondateur s’inscrivent également les productions les plus secondaires de l’ésotérisme seventies, appariées selon l’indistinction et la gloutonnerie propres à l’enfant lecteur qu’il fut.
Le fantastique, en tant que mise en doute du vernis des apparences, est partout présent dans ses livres, il est une possibilité, une ligne de fuite de l’intrigue plus qu’une résolution : on pense aux apparitions derrière les vitres du train dans Incident de personne (Albin Michel, 2010) autant qu’à la transformation animale qui en clausule ouvre (plutôt que de clôre) Muette (Albin Michel, 2013). Dans ce nouveau et ample roman (bien plus long que ses formats fictionnels habituels), le démon est, au moins, deux choses en même temps : il est le symbole des malédictions familiales, de l’atavisme destructeur qui pousse(rait, selon les femmes ici abandonnées) les hommes vers la fuite, fuite vers l’alcool comme vers la clochardisation (ici on pense aussi aux tentations psychogénéalogique de son deuxième roman, Chambre avec Gisant) ; il est l’incarnation des peurs les plus enfouies, des terreurs enfantines originelles. Et dans la fuite de ce narrateur vers Lisbonne, belle Lisbonne où se perdre, qui rejoue consciemment celle de son père vers la même destination trente ans plus tôt, s’enchâssent questions métaphysiques et scènes de terreur, en un incessant jeu de reflets et relations :

Est-ce un démon ricanant qui engendre cette sortie de route perpétuellement réitérée, ou la peur seule, assez bien nourrie, qui fabrique cette image, ces images, allusives ou grotesques, de monstruosités stupéfiantes ? Est-ce l’enfance, en ses lacunes, ses béances affectives, qui produit une sourde angoisse dont l’épanchement requiert toujours plus de fictions (de fuites, d’échappatoires) ou les fictions qui inséminent en nous de nouvelles peurs ?

Fictions consommées (l’enfant dévore les livres), comme fictions produites (l’écrivain est ici la figure de la tentative réitérée, voire rejouée : le fils tente d’écrire un livre à Lisbonne comme le père tenta de le faire trente ans plus tôt au même endroit, escale lisboète ou Pessan lui-même, comprend-on en notes, ne parvint il y a quelques années à faire advenir un livre, Pessan que le narrateur croise à Buchenwald en amorce du roman, où celui-ci fit un voyage avec des lycéens il y a quelques années), la fiction est au cœur, elle est la cause et le chemin.
Et plus le spectre s’ouvre (car si le roman est plus long que ses précédents, c’est aussi que s’y développe un appétit de décrire, voire d’inventorier les lieux et les choses à y capter, assez mineur jusqu’ici dans son travail), plus l’observation se raffine, s’affine, se ramifie, se précise, plus les signes et possibilités fictionnelles s’y multiplient : si le diable est, comme on dit, dans les détails, alors, multipliant les détails, c’est le diable qui se fait nombreux. Et fécond.

Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495

Quinze

2015 v3 copie

Merci de vos lectures et retours sur ce qui se développe par ici.