Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite (Albin Michel, 2015)

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«Autour de moi : vendeur de billets de loterie en costume gris clair, deux jeunes femmes aux cheveux enturbannés de longs foulards, homme d’affaires avec serviette sous le bras, homme d’âge mûr aux cheveux bruns et gras marchant hébété un trou au genou gauche d’un pantalon à la propreté douteuse, jeune homme en tee-shirt frappé d’une marque flamboyante parlant à un ami aux cheveux bouclés, vieille dame noire et voûtée. Je m’interroge – jeune couple enlacé, grand homme noir impeccablement vêtu d’un coûteux costume aux plis soignés, homme d’une cinquantaine d’années relevant un menton mal rasé vers le haut d’un immeuble, jeune femme en robe aux cheveux noirs tressés en deux couettes lui donnant l’allure d’une Indienne -, je me demande vraiment – vieil homme à la cravate rouge avançant plié en deux par une scoliose, groupe de jeunes gens tous vêtus de tee-shirts et de pantalons larges aux couleurs exubérantes, les filles portant des lunettes de soleil démesurément grandes, des lunettes qui mangent leur visage – je me demande si je suis vraiment seul – jeune fille très brune et large de hanches habillée d’un pantalon rouge rayé de mauve, d’un sweat délavé qui fut noir, les oreilles ornées d’anneaux argentés grands comme des soucoupes, une impeccable raie sciant ses cheveux raides en deux parts égales, femme rousse avec un pull rouge et un châle assorti promenant un perroquet vert sur son épaule, femme enceinte très mince au ventre très proéminent portant une robe mauve et plusieurs foulards à son cou – , seul à voir les démons.
Qui fuit quoi ? Pourquoi tous ces gens sont-ils dans cette ville ? Qui erre sur le trottoir parce qu’il ne peut plus supporter de rester enfermé chez lui ? Qui a vu le diable ? Qui a peur de passer sous une échelle ? Qui craint les chats noirs ? les corbeaux ? Qui a trouvé un rat cloué sur sa porte ? Qui va voir le sorcier pour se débarrasser de mauvaises pensées dans les fumigations et les psalmodies ? Qui, le soir, s’allonge, récite de longues incantations incurvées et voit son corps, sous lui, délaissé sur le lit, simplement relié à son nombril par une cordelette d’or ? Qui cherche la mémoire originelle en mâchant de petits champignons ? Qui ingère des cachets de chimie pour fuir les démons ordinaires ? Qui s’est voûté au fil des ans sous le poids d’une pensée trop lourde à porter ?»

(Eric Pessan, in Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
On sait, depuis au moins son essai intimiste consacré à Stephen King (Ôter les masques, chez Cécile Defaut), à quel point Eric Pessan est marqué, comme l’est son œuvre, par le fantastique et ses productions littéraires – voire parfois plutôt livresques, car dans ce rapport puissant et fondateur s’inscrivent également les productions les plus secondaires de l’ésotérisme seventies, appariées selon l’indistinction et la gloutonnerie propres à l’enfant lecteur qu’il fut.
Le fantastique, en tant que mise en doute du vernis des apparences, est partout présent dans ses livres, il est une possibilité, une ligne de fuite de l’intrigue plus qu’une résolution : on pense aux apparitions derrière les vitres du train dans Incident de personne (Albin Michel, 2010) autant qu’à la transformation animale qui en clausule ouvre (plutôt que de clôre) Muette (Albin Michel, 2013). Dans ce nouveau et ample roman (bien plus long que ses formats fictionnels habituels), le démon est, au moins, deux choses en même temps : il est le symbole des malédictions familiales, de l’atavisme destructeur qui pousse(rait, selon les femmes ici abandonnées) les hommes vers la fuite, fuite vers l’alcool comme vers la clochardisation (ici on pense aussi aux tentations psychogénéalogique de son deuxième roman, Chambre avec Gisant) ; il est l’incarnation des peurs les plus enfouies, des terreurs enfantines originelles. Et dans la fuite de ce narrateur vers Lisbonne, belle Lisbonne où se perdre, qui rejoue consciemment celle de son père vers la même destination trente ans plus tôt, s’enchâssent questions métaphysiques et scènes de terreur, en un incessant jeu de reflets et relations :

Est-ce un démon ricanant qui engendre cette sortie de route perpétuellement réitérée, ou la peur seule, assez bien nourrie, qui fabrique cette image, ces images, allusives ou grotesques, de monstruosités stupéfiantes ? Est-ce l’enfance, en ses lacunes, ses béances affectives, qui produit une sourde angoisse dont l’épanchement requiert toujours plus de fictions (de fuites, d’échappatoires) ou les fictions qui inséminent en nous de nouvelles peurs ?

Fictions consommées (l’enfant dévore les livres), comme fictions produites (l’écrivain est ici la figure de la tentative réitérée, voire rejouée : le fils tente d’écrire un livre à Lisbonne comme le père tenta de le faire trente ans plus tôt au même endroit, escale lisboète ou Pessan lui-même, comprend-on en notes, ne parvint il y a quelques années à faire advenir un livre, Pessan que le narrateur croise à Buchenwald en amorce du roman, où celui-ci fit un voyage avec des lycéens il y a quelques années), la fiction est au cœur, elle est la cause et le chemin.
Et plus le spectre s’ouvre (car si le roman est plus long que ses précédents, c’est aussi que s’y développe un appétit de décrire, voire d’inventorier les lieux et les choses à y capter, assez mineur jusqu’ici dans son travail), plus l’observation se raffine, s’affine, se ramifie, se précise, plus les signes et possibilités fictionnelles s’y multiplient : si le diable est, comme on dit, dans les détails, alors, multipliant les détails, c’est le diable qui se fait nombreux. Et fécond.

Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495

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