Retour définitif et durable du définitif et du durable | Olivier Cadiot, Providence (P.O.L, 2015)

« Il me manque tout de lui, alors je préfère reconstruire l’ensemble à partir d’un ou deux petits éléments vrais. Tout refaire à partir de deux ou trois mots en capitale aperçus à la dérobée sur le chariot d’une machine à écrire dans une chambre d’été – volets fermés avec des rayons qui, aussi précisément que le laser d’un fusil, venaient poser des points rouges sur les coussins verts d’un canapé dans l’angle sombre. On retrouve une chanson disparue, on accumule des détails, un peu comme on dessine par traits de crayon successifs un portrait-robot. Et homo factus est. »

Retour définitif et durable du définitif et du durable

Providence, d’Olivier Cadiot, paraît en ce mois de janvier 2015 chez P.O.L. Ce livre en quatre parties est un départ nouveau, après le « cycle Robinson », qui de Futur ancien fugitif à Un mage en été, en passant par Le Colonel des zouaves et Retour définitif et durable de l’être aimé, livres tous publiés chez P.O.L et, pour la plupart d’entre eux, adaptés au (voire créés pour le) théâtre, avec les complices Laurent Poitrenaux (comédien) et Ludovic Lagarde (metteur en scène). Il y a, donc, du neuf – mais du neuf, il y en a toujours eu, chez Cadiot, à chaque phrase du neuf, jusqu’à l’étourdissement –, il y a, disons, du changement, profond et subtil, en même temps que des retrouvailles : comme le dit très bien Charles Robinson « D’Olivier Cadiot, on peut dire ce que Kafka disait de Strindberg : je ne le lis pas seulement pour le lire, mais pour me blottir contre sa poitrine. On ne lit pas Cadiot, on s’y baigne. »

J’ai déjà expliqué dans une récente chronique en quoi la lecture de ce livre me fut un bain, de jouvence et de chaleur, me (re)chargea en bonheur dans un temps difficile (si le mot « bonheur » est trop, disons que « bien-être » n’est pas assez pour signifier cet effet-là : c’est un lieu situé entre bonheur et bien-être, un point d’absolu, mouvant). J’ai déjàécrit aussi à quel point il m’était difficile de n’en pas corner chaque page, recopier chaque paragraphe, puis le suivant puis le précédent. (Parmi toutes les fonctions tenues par cet objet si multiple qu’est un livre de Cadiot, on peut donc ajouter origami).

Mais il faut bien choisir. Cet extrait-là, ci-dessus, dit tout – tout y compris le manque (c’est pourquoi j’en ajouterai d’autres). Il dit que quelque chose manque. Que quelque chose manque toujours (rappelons-nous les stases mélancoliques et l’appel à la super sœur, dans Retour définitif et durable de l’être aimé), et que la recherche de ce quelque chose est un motif (un thème autant qu’un moteur).
Cet extrait-là dit, en tout cas, un aspect essentiel de Providence, visible, frappant : c’est le calme – un calme relatif, disons : une grande aspiration au calme, qui, concentrée, originelle, produit de nombreux effets calmants sur la machine-texte si trépidante de Cadiot.

Ce calme-là

Ce calme, revendiqué par l’auteur (visionnez la vidéo en bas de page, pour constater aussi que cet apaisement ne leste pas cet inimitable flow, fluide et scintillant), n’est pourtant pas de repli sur soi (sur le genre, sur le récit, non plus, non : Cadiot n’a pas fait inscrire « roman » sur la couverture puisque ceci n’est pas un roman, comme son théâtre n’était pas du théâtre, sa poésie pas de la poésie, chez lui toujours ça bouge entre, ça joue).

Vitesse et prolifération (d’images, les récurrentes -parcs et châteaux reclus, mondains ermites étranges…- et leurs suivantes, variables, renouvelées ; de métaphores ; d’idées ; de rapports entre les trois), vitesse et prolifération sont toujours là : il y a même d’heureux étourdissements, voire des mises en abyme du principe, notamment dans le troisième texte, Illusions perdues où Balzac est passé à la centrifugeuse-mais-cool.

On dirait du Cadiot revu par Cadiot, pour ainsi dire – relisez cette phrase et considérez bien qu’elle ni étourdie, ni absurde : l’auteur, dont la disparition du narrateur usuel (ce bon vieux Robinson) détermine l’usage de nouveaux avatars, anime ces ces nouvelles voix autant qu’il les écoute, lesquelles se chevauchent, communiquent autrement avec lui. À voix nouvelles, porosités nouvelles.

Porosités nouvelles, et puis reprise, retours, de la figure littéraire. Balzac, donc. Mais aussi Burroughs, en clausule tordue et tordante de ce troisième texte. Mais encore, dans cette nouvelle finale, au titre éponyme Providence, l’incursion de Victor Hugo dont la visite de la maison parisienne est savoureuse. La figure de l’auteur est très présente – il faut bien, plaisantera-t-on, puisque dans tout ce manque, le narrateur est le manque fondateur – et l’auteur, c’est aussi Cadiot lui-même. Providence est ce livre où Olivier Cadiot, subtil observateur se refusant au statut de théoricien, observe plus nettement (comme au premier degré, mais un premier degré tellement plus subtil que celui du récit narratif ordinaire) sa propre pratique et la soumet à sa méthode.

(à sa méthode = à sa phrase).

Car il y a une méthode Cadiot, disons une méthode-phrase, une personnalisation de la grammaire qui agit d’abord à l’échelle de la phrase, et non d’emblée à l’échelle  du livre (car s’il y a « un plan » dit-il encore dans l’entretien ci-dessous,  il s’annule en cours de route, disparaît sous ce qu’il a permis de produire). La grammaire, qui fut attentivement et tendrement observée dès L’art poetic (1988), et la syntaxe, sont les premiers outils du renouvellement. Du renouvellement habituel, par juxtaposition de propositions de niveaux de sens différents dans une même phrase, qui déroulent plusieurs strates au sein d’un même élément de syntaxe (la phrase) :

« Un château désaffecté qui aurait abrité une colonie de vacances transformée en centre de transfert pour personnes en difficulté. »

L’invention de la vitesse nécessaire

Mais il y a aussi un renouvellement autre dans ce renouvellement permanent : l’apparition de points-virgules, nombreux tirets d’incise, vont de pair avec la raréfaction du blanc sur la page. «Je me suis amusé à écrire les transitions », dit-il encore. Et si la vitesse, d’apparitions-disparitions, entre prestidigitation et irisation, n’est pas abolie, ce dont on se réjouit car elle est au cœur, qu’il a, dedans la vitesse, fabriqué quelque chose, Olivier Cadiot, qu’il a inventé une sorte de vitesse nécessaire, laquelle a infusé dans nombre de livres d’auteurs plus jeunes, et souvent trafiquant du côté du roman, qui y ont chopé une option supplémentaire, le turbo qu’il leur fallait pour passer un palier, renouveler la tessiture, changer le diaphragme voire l’objectif ; si ici la vitesse demeure, et son agilité, cette vitesse de pensée-kaléidoscope produit ses effets dans des volumes autres. Lesquels effets changent, de fait. Simple question de perspective.

La course n’est plus folle, les bois ne sont plus des terrains d’entraînement à l’action-commando pour majordome métaphysique, ils servent à la promenade.
La marche est possible, et s’avère dès lors nécessaire, dans cette vaste entreprise d’indexation miraculeuse du tout, de tout ce qui fonctionne et avance dans une conscience, un corps, une vie. D’indexation transversale et comme pour voir, d’inventaire sauvage, au conditionnel et donc potentiel, fictif :

« On peut se demander si, en faisant dormir de force au musée un écrivain nul dans le lit de Proust, il n’aurait pas le matin, pendant quelques secondes, la capacité soudaine d’écrire une phrase comme Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise. Dans le meilleur des cas, cette illumination risque d’être brève ; comme pour n’importe qui, sortant d’un cinéma, se surprend à marcher quelques centaines de mètres à la manière de Steve McQueen. Il est certain que l’on pourrait calculer ça, le degré d’influence.

Si la manière d’allumer votre cigarette vous vient d’un cousin éloigné entraperçu dans votre enfance, il en va de même pour des milliers de petits gestes, habitudes et expressions que vous avez empruntés à des personnes réelles ou imaginaires. Vous risqueriez d’arrêter de vivre en vous occupant d’une tâche pareille. »

Je conclurai par un autre extrait, qui vaudrait pour lui seul, même détaché du livre, qui affirme aussi quelque chose de très beau sur notre environnement devenu numérique, sur ce qu’il change à la lecture comme à l’écriture du monde, à la vie. Car cela peut-être influe aussi : si Olivier Cadiot est une forme d’écrivain hypertextuel, sorte d’encyclopédiste explosé, la massification de l’affaire Internet ces dernières années permet autant qu’elle ôte, complique et amoindrit, multiplie les options mais diminue les charmes, interdit les questions demeurées sans réponse pour la beauté du geste – d’où peut-être le recours au calme, nécessaire comme le fut en son temps son invention de la vitesse.

Et comme chez lui toute parcelle dit aussi le grand tout, ce qui pourrait faire aveu de défaite relance une métaphore applicable à son propre travail  (Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »). Et à nouveau ça repart, et tout repart, toujours. Toujours quelque chose manque, et quelque chose advient. Merci.

« Tu es perdu. Mais c’est la moindre des choses. Les gens ont toujours été perdus. Autrefois, pour trouver son chemin, on ouvrait des almanachs : anecdotes ; gravures sombres de falaises de graphite noir escaladées par un groupe en perdition ; conseils techniques ; encadrés avec des chiffres et des graphiques. On y découvrait la maison idéale construite dans un arbre énorme où s’installe une famille de naufragés. Les choses n’ont pas changé. Tu trouveras à l’intérieur du réseau la formulation des inquiétudes de chacun : comment nourrir un enfant sauvage ? Que faire ? J’ai appuyé sur la mauvaise touche et je ne peux pas revenir en arrière. On trouve la recette du cake au rhum, la quantité d’engrais que tu dois répandre dans un champ de 13 ha de sorgho et à quel moment, en fonction des usages, de la météo ou des mouvements de la Lune. Tu auras sous les yeux les dessins d’une charrue automatique pour mini-potager, la bonne date de la saison pour rempoter les cyclamens, le manuel de construction d’un observatoire à poissons, le guide de confection express d’un aspirateur à venin de serpent. Tu es face au monument fabriqué par toutes les questions possibles que les êtres se posent. Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »

——

Olivier Cadiot, <em>Providence</em> (P.O.L, 2015), janvier 2015, 256 pages, ISBN : 978-2-8180-2014-2

ci-dessous, vidéo par jean-paul hirsch:   où Olivier Cadiot tente de dire de quoi et comment est composé « Providence », et où il est notamment question de roman et d’autobiographie, de Balzac et de William Burroughs, à l’occasion de la parution aux éditions P.O.L de « Providence », à Paris.

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