Archives mensuelles : février 2015

la moitié du fourbi (revue, numéro 1, Écrire petit, février 2015)

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« Le code change comme les rêves. On le réécrit pour corriger des bugs et pour les raccourcir ; pour optimiser les performances et pour le raccourcir ; pour le doter d’une nouvelle fonctionnalité et pour le raccourcir ; pour en supprimer dix autres, devenues obsolètes, et pour le raccourcir ; pour l’améliorer en le raccourcissant ; enfin, pour corriger les bugs qui n’ont pas manqué de se glisser au cours des précédentes opérations, et que tous ces raccourcissements ont rendus à peu près invisibles.
En attendant, il grossit. Son volume, envisagé dans le temps, décrit une courbe logarithmique. Elle illustre la façon dont le système se désorganise à mesure que se multiplient les tentatives pour le mettre en règle. La dramaturgie symbolique du développement est une Iliade : elle rejoue l’éternel affrontement entre l’aspiration humaine à l’ordre et l’irrépressible inflation du chaos.
(Hugues Leroy, sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit, in la moitié du fourbi numéro 1)

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Il est des entreprises qui vous sont immédiatement et impérieusement sympathiques – ce qui rend, dans le même mouvement, malaisé de tenir un propos depuis ou envers ces dites entreprises : ce pourrait être le cas de la moitié du fourbi, qui réunit deux caractères : d’être une revue nouvelle (j’aime les revues, j’aime y participer, j’aime aussi leur surgissement, leur début), et de réunir des auteurs qui me sont, sinon proches (c’est le cas de diverses façons : pour Anthony Poiraudeau, souvent cité par ici, mais aussi pour Clémentine Vongole, rencontrée quelques rares fois mais dont j’ai immensément apprécié l’exigence et la passion (voir son blog)), pour Sylvain Prudhomme, dont le patronyme est une des occurrences les plus répétées des mots-clés de ce site), du moins, souvent, d’intérêt – Hélène Gaudy, ou Sabine Huynh, mais aussi des lectrices et auteurs croisés sur le réseau social (de ces gens qu’on connait sans connaitre, sans être bien sûr de ce qu’ils sont à l’état-civil (ça fait pareil pour moi, souvent, on a même cru que j’étais un avatar d’Instin, une fois) : libraires, critiques, auteurs – de fervents propagateurs du lirécrire, comme ici Edith Noublanche ou Anne-Françoise Kavauvea).

D’ajouter qu’y figure aussi l’ami Benoit Vincent pour un texte consacré à Michaux pourrait achever mon propos liminaire, comme en une assertion définitive : cette revue est donc pour moi, voilà.
Il est très agréable que le résultat soit excellent, et vous permette de louer l’entreprise  de prime abord si sympathique. Et il m’importe de vous le dire, afin qu’elle ne n’atteigne pas que moi. Mais pas d’inquiétude, ce ne sera pas le cas, elle trouvera ses lecteurs. Car déjà, la revue est belle ; que  les textes y sont variés et tenus, traitant littéralement et tous azimuts la question posé par le titre : écrire petit, sous des angles variés : celui de la micro-écriture en tant qu’écriture microscopique, dont use Werner Herzog en son journal de bord, qui se préserve ainsi, autant que possible, de la folie régnant sur son propre tournage (celui de Fitzcarraldo) ; celui de l’écriture à ras du sol de Thomas Vinau (« j’aime ce qui n’est pas vu,ce qui est négligé, ce qui passe inaperçu »). ; de la folie scrutatrice de Monsieur M, excellent documentaire que me fit un jour découvrir Marc Perrin, et autour de laquelle il a beaucoup travaillé (par Frédéric Fiolof, responsable de ce bien beau fourbi) ; des pattes de mouche obsessionnelles et si touchantes du dessinateur rennais Nylso ; d’un vaste poème constitué des SMS captés par les grandes oreilles de la sécurité américaine dans les heures précédant et pendant le 11 septembre (magnifique texte de Sylvain Prudhomme)… pas de temps faible, dans ce fatras magnifique, où il est aussi question de Robert Walser ou Walter Benjamin.

Écrire petit n’est donc ni écrire plat, ni s’abstenir de réflexivité, au contraire ; écrire petit ici c’est se pencher sur le geste autant qu’au plus près de la page, c’est aussi noter tout ce qui se peut, et ainsi s’attarder sur ce qu’on ne lit pas, ce qui remplit les marges, ou les pages de code – et le texte fascinant de Hugues Leroy (que je ne connais de rien, ouf), cité en exergue ci-dessus, est un des sommets de cette belle revue. Prometteuse. Et déjà grande.

« Numéro 1 -Écrire petit (Edith Noublanche / 639  Clémentine Vongole / Nylso, rêveur éveillé  Anthony Poiraudeau / Le délire de la jungle  Hugues Leroy / Sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit  Gilles Ortlieb / Sans le petit Thouars  Zoé Balthus / Benjamin, la plume à l’envers  Guillaume Duprat / Mondes pygmées (texte & dessins)  Benoît Vincent / Notes sur le dernier Michaux  Sylvain Prudhomme / WTC on fire, no joke!!!  Anne-Françoise Kavauvea / Petites topographies walsériennes  Sabine Huynh / Uri Orlev : écrire caché  La moitié du fourbi / Conversation avec Thomas Vinau  Hélène Gaudy / L’arbre et la forêt (sur l’affaire Tamán Schud)  Romain Verger / Bruno Dumont, fragments d’une montée en grâce  Frédéric Fiolof / Lisible illisible (les carnets de Monsieur M.)  Samuel Gallet / Autour de la Moneda, une expérience chilienne  Simon Kohn / Prière d’abréger (photographies)  Jacques Jouet / Petit, petit, petit ))

La moitié du fourbi a un site, et une page facebook

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Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) | podcast

prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Sylvain Prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Podcast de cette rencontre (26 février 2015)
Sylvain Prudhomme prend la parole après une introduction par moi-même, où je tentai un survol de ses sept livres si différents, et de quelques rapports existant entre eux. Il nous lit un extrait des Grands, pour commencer cet entretien.
Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) podcast

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(article d’annonce de cette rencontre, 22 février 2015)

Le bel appétit

Rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, 20h30, médiathèque intercommunale de Châteaubriant

«        ça me donne envie de me trouver des cassettes avait-il ajouté,

          des cassettes c’est-à-dire,

        des cassettes de leurs albums que je puisse réécouter tout ça et c’est alors seulement que j’avais compris qu’il n’avait jamais eu chez lui le moindre album ni d’Adamo ni d’Aznavour ni de Christophe, jamais possédé de cassettes ni peut-être de lecteur de cassettes et ne savait par conséquent les chansons qu’il venait de chanter que pour les avoir entendues jadis à la radio, nous étions fous de RTL avait-il dit un peu plus tôt mais c’était seulement maintenant que j’entendais vraiment ses mots, j’avais d’abord pris sa phrase pour une banale exagération, fou de RTL y a-t-il encore un seul auditeur aujourd’hui qui puisse en dire autant avais-je pensé et j’étais passé dessus sans m’arrêter, c’était seulement maintenant que je comprenais que quand il disait fou c’était vraiment fou, quand il disait j’avais toute la journée le poste à l’oreille c’était vraiment toute la journée le poste à l’oreille, cela m’avait servi de leçon et lorsqu’un peu plus tard il avait de la même façon j’étais fou de Victor Hugo j’avais immédiatement su ce que cela signifiait, immédiatement tiré les conclusions de cette folie et su que je pouvais lui demander l’intégralité du Souvenir de la nuit du 4 décembre, l’intégralité des Pauvres Gens, probablement si nous avions eu le temps l’intégralité de Booz endormi, j’avais su avec certitude que je pouvais lui demander des poèmes entiers de victor Hugo et sans hésiter je lui avais effectivement demandé L’Expiation, il avait souri et s’était mis à déclamer d’un ton grandiose les Il neigeait de la retraite de Russie sans que je m’en étonne, »

(in Là, avait dit Bahi, de Sylvain Prudhomme, L’Arbalète-Gallimard, 2012)

De ces rendez-vous réguliers à la Médiathèque de Châteaubriant, grâce à Marie Chartes puis Anne-Sophie Lachambre, deux à trois fois l’an, j’ai laissé des traces sur le site : qu’il s’agisse de cet entretien avec Hélène Frédérick en octobre 2014 ou de chroniques a posteriori sur les excellent livres de Florence Seyvos ou Sonia Chambretto, le moment fut à chaque fois de douceur et d’échange, que la proposition d’invité vienne de l’équipe ou de moi. Pour Sylvain Prudhomme, c’est comme un rendez-vous ancien qui se voit enfin honoré, puisqu’avec Sylvain en sept ans on a dû se voir trois fois une heure, toujours avec une belle joie au cœur. J’ai chroniqué ses livres au fur et à mesure de leur sortie ou presque, et ce jusqu’au récent Les Grands, au succès mérité, dont il m’a gentiment offert un making-off, composition de rushes en texte, son et image, pour remue.net. Je disais ou presque car il me restait Bahi. Là avait dit Bahi, son précédent roman (et le premier chez L’Arbalète), m’attendait – étrangement- dans la bibliothèque depuis trois ans. Et ce livre, si différent des autres (si différents les uns des autres : on dirait qu’à chaque fois il s’invente une langue, un format, un véhicule différent, pour qu’existe le livre, Sylvain), est uni à ses autres romans (récits ? promenades ? fictions documentaires ?, là encore, le genre est variable, chez Prudhomme) par au moins un trait partagé : cette allégresse trépidante, cet entrain réel à dire, raconter, décrire ou inventer – et l’on ne s’étonnera pas non plus que l’extrait cité cause musique, comme Les Grands glorifiait (mais aussi documentait, racontait, inventait) un certain funk africain. J’ai donc volé ces heureuses photos (avec leur aval) aux Correspondances de Manosque quand je les ai vues passer sur facebook, car elles disent aussi cela, que j’aurai (que nous aurons, vous êtes conviés) plaisir à retrouver mardi, pour écouter, questionner, palabrer, dans un appétit partagé.

En plus il lira, comme à l’accoutumée (Gaudy avait lu du Bailly, Caligaris du Vakulik), un petit peu d’un autre auteur, dont il a envie de laisser trace – une manière de passage, pour que l’échange se prolonge encore, a posteriori de son horaire : 20h30, mardi 24, Châteaubriant. Be here.

Histoires naturelles de l’oubli, Claire Fercak, éditions Verticales-Gallimard, 2015

(Odradek)

Le but n’est pas que les animaux trouvent la nourriture mais qu’ils la cherchent. Pendant que les ratons laveurs dorment, je prends des notes. Je réapprends mon métier. J’observe les renards. Sur la pancarte accrochée à leur enclos, je lis : Vulpes corsac – renard corsac – corsac fox.

Je ne travaille pas ici par hasard. Je le sens. Ce matin, je rangeais les fiches alimentaires dans le bureau du chef soigneur. C’était ma mission du jour. Je l’ai accomplie en un temps record. Je connaissais l’ordre, les menus, les surnoms et noms scientifiques des animaux.

Le docteur Le Fol m’interroge sur l’origine de mon prénom, Odradek. Rien ne me vient. Je tente ; puis-je inventer ? Il sourit gentiment et fait non d’un ferme hochement de tête. Selon lui, la faculté psychique d’oubli est plus pou moins développée chez les gens. Je suis dans le plus.

Je suis perdu. J’ étudie le plan du zoo depuis des semaines mais je suis toujours perdu. Je serre le plan tout contre moi, je ferme les yeux et récite : Surface : plus de 5 hectares ; Animaux : plus de 2000 ; Végétation : plus de 400 arbres.

Avant on se fichait des animaux.

Le soigneur animalier est bricoleur. Il a une bonne condition physique. Il doit essayer de ne pas être trop sensible à la souffrance des bêtes. Les soigneurs et les vétérinaires sont complémentaires. Nous sommes le lien direct entre le vétérinaire et les animaux. Dès que l’on repère un animal malade, on le signale au vétérinaire qui fait le diagnostic et décide de la suite à donner. Je ne repère plus rien.

Pelles. Laboratoires. Tiges. Tables d’opération. Bottes de foin. Flèches anesthésiantes. Trappes intermédiaires. Fusils. Buches. Médicaments. Brouettes.

Hier, devant le domaine des renards, je me suis évanoui. Ça m’arrive de temps en temps. Je vois des papillons et je vacille. Montagnes sacrées, gazelles saïgas, arbustes chétifs. Je m’évanouis. Je vois encore. Mélèzes, bouleaux, edelweiss.

Oui, on peut dire que ce sont des bribes de souvenirs si vous voulez. De petits événements.

Docteur, je peux vous poser une question, c’est votre vrai nom, Le Fol ? C’est pas, comment dire, vous voyez, c’est pas très rassurant. » ( extrait d’Histoires naturelles de l’oubli, Claire Fercak, éditions Verticales, janvier 2015)

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De Claire Fercak a paru, en janvier 2015, aux éditions Verticales, Histoires naturelles de l’oubli, remarquable et étrange roman, directement issu de sa résidence à la BULAC deux ans auparavant, dont remue.net publia de nombreuses traces. Histoires naturelles de l’oubli est régi par l’entrelacement de de deux voix, personnages, trajectoires, liés par ce qu’il conviendrait mieux de nommer un « trou » qu’un « point » commun, une absence partagée : les deux sont amnésiques partiels.

Suzanne, bibliothécaire, et Odradek, soigneur à la Ménagerie d’un Jardin des plantes, se croisent quotidiennement en ce lieu, la bibliothèque publique ; endroit où Suzanne travaille, où Odradek (qui est aussi le nom du principal personnage d’une nouvelle inachevée de Franz Kafka, qui marqua Walter Benjamin, lequel est cité en exergue) vient lui se documenter sur cet appel qu’il ressent depuis son « réveil », le désir d’une transformation, d’un retour vers une animalité originaire : il serait un renard corsac, dont la documentation qu’il recueille lui apprend les particularités, notamment qu’ils sont les plus sociables des renards.

Suzanne, Odradrek : les deux ont chacun des raisons effectives de refuser et refouler ce présent découlant d’un passé traumatique. Les deux ont chacun leur façon de refus. Et ces refus vont se croiser pour produire de nouveaux mouvements divergents, inédits – la fin est ouverte, et la chimie de cette rencontre est productrice d’un élan, d’un aller-vers, dont on ne dira rien pour ne pas le réduire.

Le récit procède de la juxtaposition de deux monologues de ces deux désorientés, en butte à une réalité extérieure qui les englobe de force, via leur existence sociale, sans qu’ils le souhaitent ni le supportent : Odradek veut, littéralement, passer de l’autre côté (de l’enclos des renards), tandis que les multiples règles, usages et ordonnancements de la bibliothèque (dont c’est une des fonctions, que de classer, répertorier, inventorier, les choses et les êtres en catégories distinctes), étouffent, réduisent encore une Suzanne déjà amoindrie par la souffrance. L’alternance est contrastée, ces deux voix sont, on l’a dit, fort distinctes (liées par un souffle, celui que produit la construction en phrases courtes, étonnamment variables, hors toute sécheresse ou rigidité, de Claire Fercak) ; mais il advient, depuis cette alternance de claudiquements, une forme d’harmonisation aussi bien rythmique, sonore (on ne s’étonnera pas de voir le texte mis en scène, à Théâtre ouvert), que symbolique et narrative.

La bibliothèque est présente, en tant que décor mais pas seulement, dans ce livre, c’est plus qu’un décor, puisque c’est un lieu actif, producteur des actions et interactions, et dans le cadre de qu’on relaie sur remue de ces résidences, j’ai  eu envie d’en savoir plus, à ce sujet : Quel rôle eut cette résidence à la BULAC dans l’élaboration de ce texte : c’est ce que nous avons demandé à Claire Fercak. Sa réponse est par là.


Histoires naturelles de l’oubli, Paru le 7 Janv. 2015, ISBN 978-2-07-014767-0, 192 pages.

Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, éditions P.O.L, 2015

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015, 15h – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

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« Elle appelait ce journal le journal de l’eau, non à cause de l’encre communicative, mais parce que tous les conflits répertoriés, qui constituaient, après l’inscription méticuleuse des commandes, la majeure partie du journal, étaient liés aux droits d’eaux. Le partage de l’eau était un sujet de conversation à table, lorsque mon grand-père était devenu adulte. Il fallait trouver le moyen de s’arranger avec les paysans qui avaient besoin de l’eau pour l’irrigation des terres. On cherchait ensemble, la mère, le père, le fils, comment régler ces conflits fonciers dont l’enjeu était l’eau. Mon arrière-grand-mère prônait ouvertement l’étendue du processus d’appropriation au-delà de l’espace de l’usine, un espace étendu le plus loin possible pour avoir le droit de l’eau partout. Chaque achat de parcelle donnait un droit d’eau supplémentaire. Pourtant personne ne savait au juste à qui appartenait le cours de la rivière. On savait qui possédait les rives, jusqu’au milieu du lit, mais le cours, la vitesse et la lenteur de l’eau, cette puissance qui faisait tourner les machines, n’appartenait à personne. Mon arrière-grand-mère ne l’entendait pas ainsi, elle qui était devenue Ligne. Elle disait justifié d’avoir la mainmise sur toute la rivière, et ne se préoccupait pas de considérations poétiques sur le courant. Les relations conflictuelles entre utilisateurs de droits d’eau alimentaient les procès fréquents qui, à l’entendre, finiraient par les ruiner. Elle préférait posséder tout le village, quitte à devoir louer leur droit d’eau aux paysans, en établissant un règlement strict des levées et des béals à l’ombre des arbres. Elle supposait que ces manants n’avaient pas de montre. Dans le journal de l’eau, les contrats de location étaient minutieusement détaillés, avec mention des noms et qualités des personnes, et même une description précise des bords de l’eau, rehaussée de plans crayonnés. L’inventaire des acquisitions foncières ressemblait au dessin des rives : les achats de terrain, appliqués, multiples et patients, n’étaient que des prétextes aux droits d’eau sur les barrages et les béalières, quartier par quartier. Les parcelles agricoles annexes servaient de monnaie d’échange. La jouissance de l’eau était alors soumise à une jurisprudence civile qui départageait les droits des utilisateurs et ceux de la propriété riveraine. Des actes notariés, accords et contrats, formalisaient les droits de chacun et tentaient de régler les problèmes de transferts de propriété, tandis que les tribunaux tranchaient de nombreux litiges qui ne manquaient pas d’advenir quand l’eau venait à manquer. Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. » (Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015)

Ce livre d’Emmanuelle Pagano, je le lis dans la perspective d’une rencontre publique (café littéraire à la médiathèque de Saint-Jean de Monts, samedi 28 février 2015) ; et cette lecture orientée, concentrée vers une discussion, vous aide, je le pense et le vérifie souvent, à éclairer votre cheminement dans un texte dense, à faire des liens dans l’organisme vaste et complexe qu’est un livre – je persiste à penser qu’elle n’amoindrit pas le plaisir de lecteur mais l’augmente, ouvre des brèches qui travaillent, en amont, le souvenir qu’on aura du livre, en aval.

Ici, même sans cette concentration dirigée, il faudrait être aveugle pour passer à côté d’un aspect, d’une question, qui se pose et sans cesse se repose, d’un motif qui sans cesse revient – en bonne logique, puisqu’il s’agit de l’eau, élément naturel fascinant, multiple et problématique, à laquelle ce cycle de trois livres annoncés (dont Ligne et fils est le premier) sera consacré .

Ce qui fascine, hors ce regard posé avec tant d’empathie et zéro inconvenance (qui serait celle d’un certain lyrisme poisseux, d’un sentimentalisme facile, lequel ne concerne pas, n’a jamais concerné Emmanuelle Pagano) sur les humains comme sur la rivière (son écoulement, son usage multiple (industriel, contemplatif, récréatif, amoureux)), c’est à quel point ce « contrat » implicite est rempli dès le premier volume de ce cycle : l’eau est partout dans ce livre. Narrativement, déjà : tout commence par un coma éthylique (un dessèchement consécutif à un trop-plein de soif), qui renvoie une mère à un premier manquement dans le rapport familial (cet ado qu’elle retrouve aux urgences, elle l’y avait accompagné déjà, dans sa première enfance, après l’avoir quasiment laissé mourir de soif) ; ou bien : tout commence par l’implantation d’une dynastie industrielle, celle des Ligne, du nom de la rivière où se pose leur fabrique textile (et quelle belle et subtile polysémie, celle qui apparaît, entre les fils du textile, et les fils de famille). Les deux s’entrelacent chez cette mère incomplète : « Je n’ai pas hérité de la fabrique. Ce que j’hérite c’est une avarie, celle de ces hommes qui avaient si soif de tout, d’amour, de pouvoir. L’héritage de ces hommes altérés a fait de moi celle que je suis, célibataire, presque orpheline de fils, comme si j’étais plus apparentée à cette altération qu’à leur nom, à leur patrimoine. »

Mais, au-delà du seul récit, et comme l’eau est, répétons-le, multiple, elle est partout présente et toujours discrète – ou, à tout le moins, fluide. L’eau n’est pas un thème, posé comme un papier calque sur le texte (prétexte venant recouvrir le texte et ses possibles comme c’est souvent le cas pour les « romans à thèse »), non, l’eau s’écoule au sein du livre autant qu’elle le construit – et elle le construit d’immanente manière, circulant (tel un fluide, une sève) entre ses points de fixation multiples : le travail du textile ; les rapports sociaux et familiaux dans leur entier ; le désir du et dans le paysage (comme c’est le cas pour cette narratrice, photographe obsessionnelle dans sa pratique et velléitaire selon la perception qu’en ont les autres, qu’en a le monde extérieur).

Pour exemple, cet extrait, cité ci-dessus, qui en lui-même ne témoigne que d’une partie de cette question : l’importance patrimoniale et juridique de l’eau, de ses mouvements, des lignes et des courbes qu’elle trace dans un paysage, sa façon de jouer, par le coût de ses rives, sur le coût des terres agricoles – la façon, en somme, dont le « vide » joue sur la valeur du plein, une belle leçon d’économie spéculative, métaphoriquement transposable à l’économie la plus actuelle et informatisée. Mais c’est aussi une discrète évocation des rapports de force au sein de la famille.

J’aurais pu en choisir d’autres (et ne pas m’arrêter, les choisir tous, notant tout selon ce désir de copiste qu’évoquait Xavier Person, qui était le mien en lisant le dernier Cadiot également), il y a des passages magnifiques sur les HLM, leurs terrasses et leurs caves, mais aussi de la nature en tant que lieu de vie et d’usage. Il y a cette fiction documentaire et documentée, gorgée d’un lexique spécifique, étonnant, nourrissant (des béalières aux « rivières de vent », la langue toujours avive encore ce qui au premier chef, d’emblée, me passionne.)

Il y a, enfin, cette magnifique façon qu’a Emmanuelle Pagano de faire chanter les muets , de rendre hommage aux taiseux, aux absents – à celles et ceux, qui, plus-que-perdants selon les normes sociales d’usage, sont obstinément hors du jeu, à côté, sans voix. Dans la description de ces béants perdus, Pagano a toujours excellé (j’ai découvert ces jours-ci non sans émotion le Tiroir à cheveux, admirant ce pari impossible qu’il tenait, cet équilibre virtuose, cette tenue impeccable dans la description d’une famille inaboutie, d’un ratage paradoxalement lumineux). Le vide apparent produit – et produit du plein. Ce vide, cette absence, ces errances sont rendus avec une précision impeccable.

La façon dont le vide influence le plein est centrale en ce livre : l’absence et le lacunaire sont ce qui déterminent le monde réel, ainsi que Pagano nous le montre. L’inertie (celle, apparente, de cette narratrice « fautive » d’abandons familiaux successifs ; de sa relation muette et forte avec son fils), le silence, l’abandon, ne sont qu’apparence. L’envers de l’action, de l’histoire, les mouvements invisibles en dessous la surface (de l’eau, des choses), agissent et agitent le monde visible.

Et l’eau, masse fluide et toujours en fuite, demeure le personnage central de ce livre, qui tel ce journal de leau dont il fait état « Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. ».

(Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015, ISBN : 978-2-8180-3556-6)

« Je rêve d’écrire comme je rêve » | Xavier Person, Une limonade pour Kafka, éditions de l’Attente, 2014

« Je n’ai jamais sans doute su lire un livre de poésie qu’en en faisant la critique, en en poussant à fond la lecture, propulsant celle-ci dans une sorte de crash test très intime. J’aurais mille fois préféré juste recopier les lignes d’un poème, une à une, recopier mille fois chaque vers pour me punir de n’avoir rien à en dire. Je me dis qu’écrire un poème, si cela arrivait, ne serait jamais qu’intensifier ma copie des poèmes des autres, entrer sur le terrain en ayant volé le maillot d’un joueur, c’est idiot.

(…)

Les motards le savent, lorsqu’on roule à cent quatre-vingt kilomètres/heures, il ne saurait s’agir de chercher à voir quoi que ce soit, regarder serait trop dangereux. Il faut juste faire le vide alors, fixer droit devant soi et se rendre disponible, non à tout ce qu’on pourrait voir, mais à ce qu’on ne voit pas précisément, d’où pourrait venir un danger, dans l’inconscient de la vision. Il faudrait pouvoir en écrivant de la critique ne rien chercher à dire ou à voir du poème, y aller juste, droit devant, me propulser dans le néant de ma phrase et voir ce qui vient, ce que je ne vois pas, que je discerne à peine sur les côtés de ma lecture, accélérer encore, laisser venir.

(Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Je pourrais peut-être m’en tenir à cette double citation, tant ces mots disent beaucoup de ce que je fais (tente) ou souhaite faire (tenter) ici ou là – et notamment de cette tentation persistante de la copie in extenso du texte dont on a tant envie de parler (pour ne pas le quitter), motif ô combien fascinant pour moi depuis bien avant hier, que j’évoquais déjà dans ce texte à propos des ateliers d’écriture.

Troisième livre de Xavier Person, après ses deux recueils poétiques au Bleu du Ciel (Propositions d’activité et Extra-vague, deux exercices de concassage de textes fragmentaires rassemblés selon des logiques aussi efficientes qu’impures (ou disons, inadaptées, la syntaxe tenant ensemble des éléments de langage inappropriés), livres dont il redit ici un peu de la conception, comme d’« une suite de blocs de phrases si denses, sans queue ni tête, que je recopiais en les déformant, les malmenant, les triturant, jusqu’à atteindre une sorte d’équilibre rêveur, paradoxal. »), cette Limonade pour Kafka est un essai par sédimentation, un rassemblement de textes épars (à l’occasion d’un déménagement, les livres alors dans les cartons, dixit XP), de tentatives de critique et réflexions en travers, sur l’écriture – sur sa propre écriture, son désir de, son attente, le guet de l’écriture, par le prisme de textes consacrés à des auteurs aimés : démarrant par Emmanuel Hocquard et son fabuleux et lumineux silence, dans un « Je sors faire quelques courses ou je préfèrerais ne pas écrire sur la poésie d’Emmanuel Hocquard» annonciateur d’un certain Bartlebysme régnant au long du livre, Person rend ainsi visite à Claude Royet-Journoud, Paul Celan, ou Hélène Cixous, sans parvenir à écrire ce qu’il voudrait (et les passages d’attente et de désir du texte sont extrêmement tendus et doux à traverser pour le lecteur), sans parvenir à écrire cela qu’il voudrait voir apparaître et qui s’échappe – mais ce qui apparaît est étonnant (et étonné d’être là, semble-t-il, à nu sous nos regards), bloc d’insaisissable pourtant capté. La part rêvée (« Je rêve d’écrire comme je rêve », écrit-il encore, et cette phrase je la recopie, hésitant à finir sur elle ou à la prendre en titre, rêvant aussi à ce que ce (petit) texte-ci deviendra sous peu, car il approche de son terme et voudrait contenter son auteur, ce qui n’est pas vraiment possible, ce qui n’entame pas sa nécessité), la part rêvée est importante (et les états d’entre-deux sont aussi ceux que décrit Person, l’écriture se faisant (se tentant) dans la noir, ou dans l’esquive (la tentative) de la sieste, l’écriture se tient aux alentours du sommeil, entre le saisissement de l’avant-sommeil et l’impression de chuter qui nous prend parfois alors, et cette attention paradoxale de l’après-sommeil qui ne se sait pas encore éveil – qui ne s’est pas nommé. C’est cet indicible, cette liberté du langage qu’espère aussi Cixous (c’est elle qui évoque ces derniers mots de Kafka, et cette limonade, fraicheur incongrue, merveilleuse), ce langage qui ne se saurait pas langage, que donne à partager Person.

Ce livre est une étrange promenade, dans le scintillement du soleil hivernal, sans rien d’autre à sortir des bouches que des bribes de vapeur – et l’étendue de ce qui se tait alors, qui ne saurait se dire.

Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014, 14 x 18 cm, 128 pages, isbn : 978-2-36242-048-1, prix public : 13 €

Multiplications du peu ( in « e-nrf », numéro 610 de la NRF, novembre 2014, Gallimard)

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Multiplications du peu

(texte paru in e-nrf, numéro 610 de la NRF, paru en novembre 2014 chez Gallimard et présenté ici)

* « Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle. Un son parasite. Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. Comme ce serait terrible. Un son uniforme, neutre. » (Don DeLillo, Bruit de fond, Actes Sud, 1985.) * « Général Instin : N’a pas besoin que l’on croie en lui pour exister » (statut Facebook, 29 décembre 2013.) *

#Manières de faire Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web et des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

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#Infra-ordinaire L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

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#Bruit de fond Du monde connecté les signes nous arrivent par le même canal que le texte que nous écrivons. Sur la même machine (l’ordinateur, qu’il soit de bureau ou portable, ou miniaturisé plus encore dans nos téléphones) est produit, émis et reçu le texte, la masse du texte – littérature et littératie partageant la même aire de transit. Cette zone d’échange qu’est devenu l’écritoire personnel est un fait majeur de la mutation numérique. Ce monde connecté, le computer world que chantait Kraftwerk pour le faire advenir, produit un bruit de fond similaire à celui d’une salle de travail pleine d’ordinateurs : un ronronnement vaste, tiède, persistant. Le même en plus petit que celui qui règne, ainsi qu’on l’imagine, dans les fascinants data-centers, ces usines à données par où transitent physiquement les flux d’informations séquencés en octets, entrepôts emplis de serveurs de stockage de données dont le nécessaire refroidissement requiert une immense énergie (de 2 à 3 % de l’électricité mondiale, en 2013 – ce cloud est un nuage extrêmement dense et concret, à l’inverse de son mirage marketing). Mais ce bruit de fond est aussi celui de l’information, dont la représentation visuelle pourrait être cette image, symbole et cliché, tirée du film Matrix, d’un mur virtuel, fond noir où s’affichent et permutent à toute allure des signes, chiffres et idéogrammes verts. Image constituant d’ailleurs tout ce qui demeure dudit film, elle a gagné une patine quand de l’ensemble dont elle s’extrait ne nous reste que du kitsch (souvent rien ne vieillit plus vite que le nouveau). Cette vue, d’une façade d’informations liquéfiée, d’un ruissellement de code, a joué, muté, s’est fait absorber – pour que lui succède son doublon infra-ordinaire : la timeline.

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#Timeline La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur Facebook ou Twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer. La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par-devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

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#Réseau Amplification du réseau, réseau au carré : l’Internet est fondamentalement, originellement, organiquement, un réseau, puisqu’il procède d’une interconnexion de réseaux. Le web est un de ses usages, une de ses applications. Les réseaux dits « sociaux » en sont une version. On partage le tuyau (l’Internet, pour le dire vite), les ressources (du world wide web, arborescence de sites liés par l’hypertexte, pour le dire tout aussi vite) ; et se recompose un paysage documentaire selon d’autres modalités, qu’on qualifiera de « sociales » en y ajoutant de gras guillemets. Le web, originellement fondé sur du texte, puisque constitué de documents liés entre eux par des segments du texte qui les constitue, forme constellation, cartographie où circuler en horizontalité. Le réseau « social », avec son modèle facebook, depuis une organisation plus circulaire encore, réinstaure paradoxalement de la verticalité dans notre usage, accentuant, via le déroulement de la timeline, redoublant cet d’empilement accéléré apparu initialement avec l’essor des journaux en ligne (dits blogs). Le fil d’actualités, ce prompteur personnalisé, jamais ne cesse – une pluie de nouvelles s’écoulant sur nos vitres. L’information, massive, invasive, nous fond dessus, quand un moment premier du web (des années 90 au mitan de la décennie 2000) la voyait nous arriver par effets de conjugaison du hasard et de la décision (on se souvient de l’image, si fameuse et si vite surannée, du surf, qui désignait nos trajets de lecture en ligne). Le flux nous engloutira, bientôt, nous disonsnous, il nous faut réagir, pour échapper à la noyade : nous devons : publier. (Comme il faut bien forcer la voix, à table, lorsque personne n’écoute – et ce faisant, ajouter sa note au vacarme ambiant).

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#Publier Publier fut facilité par la création, puis par la combinaison d’outils numériques : les logiciels de PAO installés sur l’ordinateur personnel ont d’abord permis de s’acheminer, seul, plus vite, et aisément, vers l’objet-livre, tandis que le web et sa version « vulgarisée » (2.0), ont rendu accessible, au grand nombre, sans bagage technique, la publication de textes et d’images. Merveilleux bouillon de culture, à rebours d’une tradition littéraire européenne de l’exception, cette facilitation est régulièrement contestée, parfaite plateforme de l’argumentation réactionnaire (partant du principe que puisqu’on y trouve de tout en grand nombre, on y trouve aussi le pire, en grand nombre, ne reste plus qu’à zoomer pour réduire le Tout à ce Pire). Mais, si l’on publie sur le web, c’est aussi, mécaniquement, qu’on y écrit, qu’on y lit. Autrement, mais pas moins qu’auparavant. Déflation dans le champ des symboles : publier était un graal, c’est devenu une routine (mais toujours une jouissance, minuscule et réitérée). Cette perte d’aura symbolique a pour contrepoint logique la multiplication des publications courtes : des livres aux billets de blog puis aux statuts Facebook (moins de 800 signes) ou Twitter (140 signes), la multiplication est une multiplication du peu. Ce peu n’est pas pour autant un moins – et de lire des écrivains, aussi nombreux à s’exprimer sur les réseaux sociaux qu’ils sont finalement rares sur le web « traditionnel », rivaliser de détournements ironiques et d’interventions aphoristiques, est drôle et stimulant. Le réseau social, si futile, si criard, si vivant, soit-il, est parfois, aussi, et jusqu’au coeur de cette futilité, de ce bavardage-là, écrit, par des écrivains – lesquels, ici comme ailleurs, sont laissés plutôt livrés à eux-mêmes, entre eux, en bout de table.

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#Collectif Le réseau, son bruissement chatoyant, son caractère social et la porosité liée entre postures publiques et privées, ces jeux et troncatures dans l’énonciation, produisent de la conversation ; celle-ci est essentiellement écrite ; ces conversations écrites constituent des écrits (toujours) nouveaux et (parfois) novateurs : bien logique amplification de ce qui s’est déjà produit et se poursuit, par ailleurs, sur le web. Multiplication du peu, multiplication des réductions, qui agrégées, constituent potentiellement un nouvel état du texte, une littératie réflexive (et de fait, contre-nature), une lecture des harmoniques au coeur du bruit de fond. Le numérique comme zone d’ambiguïté textuelle. Foisonnant, mais aussi – mais surtout – flexible et plastique (réversible, modifiable à l’envi), le web m’apparaît comme le possible lieu d’un atelier ouvert, d’un travail collectif, d’une communauté invisible, mouvante, active, de lecteurs et d’auteurs, réitération, ou actualisation de celle que célébrait Roland Barthes. Des discussions sur les forums aux réseaux sociaux, en passant par les blogs de lecteurs, la lecture, dont la mort, toujours plus imminente (disparition annoncée depuis si longtemps que cette oraison funèbre s’est faite permanence rassurante), est discutée, le livre fêté, commenté, réécrit – lecture et écriture mêlées. La production de texte est multiple, son mode est fragmentaire, la bibliothèque (universelle comme individuelle), éparpillée. Mais cette dé-linéarisation générale (du récit, comme de ce qu’on nommait « chaîne » du livre, et à qui, dans la recomposition accélérée des places et fonctions, sied mieux le nom d’« écosystème ») engendre de nouvelles circulations et de nouveaux assemblages, de nombreux modes de récits et fictions, enchâssés ou collectifs. De sites en sites, séries, invitations, duos ou groupements d’auteurs écrivent, s’écrivent, et publient aussitôt les fruits de ces échanges. Cette publication collective, associée, en temps réel, est une validation des forces désirantes, un accélérateur de synergie. Euphorie créatrice dont le revers logique pourrait être un amoindrissement de l’exigence, une auto-célébration collective infinie, une autosatisfaction stridente et au final, inerte.

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#Fabrique, objets Le besoin d’objets d’arts, « finis » ou déclarés tels selon la convention tacite entre créateur et lecteur, qu’ils prennent forme physiquement ou se développent sur écran, ne baisse pas ; il est même réactivé, depuis cette circularité semblant infinie. Diastole après systole : contrepoint logique au mouvement vers l’avant d’une écriture en dynamique, scrollant heuristiquement comme une souris douée d’épaisseur ; la stase, l’arrêt sur image produits par le point (dit) final, procèdent d’un effet de balancier « naturel ». Là encore, se reconduit le besoin de clore, mais en zone ambiguë. L’édition en ligne, constitution de sites d’archives, d’anthologies, de fictions, sous forme arborescente ou cartographique, spatialisée, porte une ambiguïté. En ligne, constituant une archive, dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est séquencé : que de surcroît, l’objet physique étant absent, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste : une idée. La fin est là, mais peut aussi ne pas – et peut aussi ne plus, du fait de la haute plasticité de l’objet éditorial considéré. Une idée de fin, une fin virtuelle.

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#Virtuel Virtuel : Le terme est fourre-tout, lui aussi vieilli, quasiment obsolète, avec son mésusage coupable (quelle surdose de « virtuels » avenirs nous fut assénée, débuts années 2000). Le livre, hors épaisseur physique, n’est pourtant pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin, en partie, s’évanouit. Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

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Un infra-ordinaire extrêmement puissant. Une mobilisation des peus. Des harmonies dans le bruit de fond.

Jody Pou now, mais mon anglais comment vous dire (à propos de Jody Pou et de ses deux livres, «Will» et «I thought j’irais in bloom»

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(Texte lu lors de la  soirée « à suivre » du 5 février 2015 au Pannonica, où Jody Pou partageait l’affiche avec Fabrice Caravaca – photo ci-dessus : Jody Pou sur scène pour la lecture).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Jody Pou écrit de très beaux textes en anglais et français, les deux, ensemble.
Et je suis désemparé, sans traduction, des mots me manquent, perdue ma langue, me dis-je, face au texte de Jody Pou, dont ma langue, le français, n’est pas entièrement absente – c’est le pire, me voilà plus désemparé, plus perdu encore, le pire, me dis-je, ou le meilleur, cette alliance, cet alliage subtil qui détermine l’indécidable et nous égare, I’m lost, me retiens-je de dire car mon anglais comment vous dire, lost, me revient car la façon Jody Pou contamine, nécrose et augmente la langue de son lecteur la lisant. Pour exemple de l’expérience-lecture Jody Pou, cet extrait de I thought j’irais in bloom, que je vais now vous lire, même si mon anglais comment dire :

« J’ai lu qu’à Londre, en 1887, un homme s’est plaint que le rouge profond de ses boîtes avait viré à une sorte de rose-blanchâtre.
La mention of these two-mots ensemble, l’ensemble of the words pinky and white, blanc-rosé, ou rose-laiteux, or whitish-pink, pale pinking white rosé milky pink white-like rose in a quick search, vite, six fois sur dix, vite now, makes reference
To a bunch of chrysanthemums.
À a group of chrysanthemums.
To groups

de chrysanthèmes.

À un ensemble

A rose is a rose as a chrysanthemum.

I thought j’irais in bloom.»

I thought j’irais in bloom, donc, deuxième livre de Jody Pou, a paru l’an passé aux éditions le bleu du ciel, après Will, aux petits matins en 2009. Les deux livres s’inscrivent dans cette manière-là de faire, qui n’est pas un procédé mais, effectivement, une langue en soi. Une langue vivante. Car il ne s’agit pas de collages, de greffons, de prélèvements d’une des langues insérés dans l’autre – citons Eric Houser sur Sitaudis :

« Ici, la phrase écrite mime le switch oral (passage subit de L1 à L2), tout en le littéralisant puisqu’on est dans le registre écrit donc littéral. C’est pourquoi d’ailleurs le mot de switch n’est pas adéquat, il faudrait trouver autre chose. »

Autre chose. Mots qui manquent. Les textes, de Jody Pou, en anglais et français, sont non-traduisibles (en anglais, comme en français) : la chose pourrait s’envisage vers une autre langue – hormis l’italien, incorporé à l’ensemble au cours de I thought j’irais in bloom – mais même alors, la mission de traduire demeurerait un postulat, une fiction théorique. Car ces textes sont, I repeat, en français et en anglais mélangés, il n’y a pas de prédominance avérée d’une des deux langues : les proportions sont variables (à l’avantage de l’anglais, langue d’origine, souvent) mais le mix est toujours plein. Aucune des deux langues ne prime, aucune des deux n’accueille : il y a une forme de coalescence, français et anglais lovées pour n’en constituer qu’une – me vient l’image du yin et du yang, mais attention, seulement l’image, sans la symbolique appariée– et l’image m’est venue car il est question aussi d’étreintes, et de fluides, de sexe, d’implicite et explicite façons, dans ses deux livres.

L’anglais version française version anglaise – version n’est pas versus : ce qui advient en la lisant, est que ça parle en nous inside, un léger flottement de conscience, une macération mentale douce, un décentrement. Citons Stéphane Bouquet, à propos de Will :

« Comme Will possède cent voix – celle de Newton, de Pontormo, de Chevreul, de Van Gogh, des traités médicaux du Moyen âge, des gentes femmes et gentilshommes des Lumières, etc. – il n’a pas non plus de centre fixe, d’idée unique, de sens défini. Il est en morceaux. Souvent, j’ai vu Jody Pou se baisser pour ramasser des tessons bleus ou verts et les montrer à la ronde en disant : ça c’est quelque chose. La solution de ce geste est dans le livre. »

Bouquet évoque la question des couleurs, et l’image du yin et yang again me revient (l’image encore, pas son symbole) munie cette fois de sa notice, citons Bouquet encore :

« Le sperme qui est blanc et la peste qui est noire sont les deux premières couleurs de ce livre qui n’arrêtera plus, ensuite, de versicolorer ».
De couleurs il est amplement question dans Will, par l’entremise, de la figure, porteuse et chiffonnée, de Michel-Eugène Chevreul, chimiste et théoricien de la chromatologie. Autant que de fleurs et d’extase mystique dans I thought. De Hegel et d’Anaïs Nin dans Will. Des dents malades de Louis XIV dans I thought. Les éléments font nombre, quand leur identité vacille :
(« Confusing our objects, nos objets se confondent »).
Et quelque chose alors de l’être apparaît.
“Matter. In bloom” (conclut I thought j’irais in bloom)

Will, (traduction : testament, volition, volonté, détermination) se termine lui par ces deux mots : « Entendez-moi ».

Elle est aussi une excellente chanteuse lyrique, baroque, ainsi que du répertoire contemporain – et ses lectures publiques s’en ressentent. Entendez-là.

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D’autres précieux articles sur ces deux livres, celui de Frédéric Laé sur remue.net, et celui de Claro sur son blog towardgrace.

Will, Jody Pou, edition les petits matins, ISBN 978-2-915-87953-7,  octobre 2009,118 p., 12 euros

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I thought j’irais in bloom, Jody Pou, éditions le bleu du ciel, 2014,128 pages, 16 euros,ISBN : 978-2-915232-92-9,Couverture : Cubes, dessin © Jody Pou