Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014

DSC00875

« Vous avez, mettons, une trentaine d’années. Cela fait environ trois cent mille heures que vous apprenez à vous connaître, en comptant le temps de sommeil qui n’a guère moins de raisons de fournir des informations sur la personne du dormeur que les instants de veille. Ainsi, vous possédez de vous-même une certaine idée, fondée sur une pratique quotidienne, des habitudes, une manière d’éprouver les émotions, de telle sorte que vous êtes non pas bien dans votre tête – il n’y a que les magazines de salle d’attente pour aspirer à de tels sommets -, mais comme à la maison dans votre crâne. Et voici que vous êtes contrainte d’en changer. »

(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014).

 —————————————————

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Au Havre, une jeune femme, décide un jour de changer sa vie, de changer ce qui ne fonctionne pas dans sa vie. Et pour ce faire, de changer de nom, comme on change de peau, d’appeler une identité nouvelle pour la faire apparaître dans la monde réel.

Bérénice Beaurivage, donc, est un nom d’emprunt, celui que s’attribue Blandine Lenoir au début du roman – et d’entrée il y a du ludique dans l’argument de Julia Deck, car si Bérénice Beaurivage, pseudonyme assumé, est celui dont est affublée Arielle Dombasle dans un film de Rohmer (« L’arbre, le maire et la médiathèque »), tout lecteur connaisseur de l’œuvre de Rohmer (ou simplement curieux, ce qui est plutôt mon cas), apprendra en un même clic que Blandine Lenoir, état-civil officiel de l’héroïne, qui la désigne dans le monde réel représenté dans le roman, est le nom d’une autre protagoniste du même film.

Il y a du jeu – et le jeu n’est pas anodin. Il procède, par addition de faux, à une interrogation de l’idée d’identité. Blandine devient Bérénice pour s’inventer une fonction neuve, celle de romancière (comme le personnage incarné par Dombasle dans le film du Rohmer), c’est à-dire d’inventeur – or cette romancière est un fake, une fiction : le carnet qu’elle acquiert pour parfaire ce travestissement ne se noircira guère que de ces petits hiéroglyphes intimes, comme on en dessine en réunion ou au téléphone. Blandine joue Bérénice qui joue la romancière, mais le jeu n’est pas plus drôle qu’il n’est anodin.
La manière Julia Deck certes n’exclut pas l’humour, mais l’ironie n’est pas au cœur ; ce roman, subtil et spéculaire, n’est pas au second degré. C’est ce qui , d’ailleurs, frappe le plus, au gré du rythme joyeusement entrainant de cette écriture, constellée de détails, de paroles qui font un rapport extrêmement précis d’éléments de ce dehors en lequel Blandine-Bérénice ne parvient jamais à s’insérer : la violence des rapports intimes, sociaux, sexués est si subtilement rendue qu’on ne se prend les baffes – réelles, cuisantes, pour la fille et pour nous, lecteurs, avec, puisque l’empathie prend – qu’avec un léger effet retard.
Le récit emporte, et cette réalité qu’il charrie vaut pour elle en même temps que comme assise du dit récit. Les portraits des trois villes où passera Bérénice, de leurs formes (Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille, magnifique triangle portuaire qui répond aussi au triangle du titre), extrêmement minutieux et précisément insérés, sont très forts.
On ne dira rien des ressorts d’une intrigue spiralée, cinématographique (mais plus rémanentes du Hitchcock de Vertigo ou de certains moments lynchiens que de la conversation de chez Rohmer) ; on redira juste à quel point elle parle et touche, à quel point cet impossibilité-là fonctionne, en un miraculeux équilibre : cette fille impossible, format fantôme, enveloppe comme vide, existe, pleinement.

——

(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014, 2014, 176 p.
ISBN : 9782707323996
).

Publicités

3 réponses à “Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014

  1. Pingback: Podcast : Julia Deck, décembre 2015 | déconstrui (re) construire

  2. Pingback: Julia Deck, entretien | à Saint-Brieuc, Maison Louis-Guilloux, décembre 2015 | Matériau composite

  3. Pingback: Julia Deck, Le Triangle d’hiver (2014) – Femmes de lettres

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s