« Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. » | Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015

belin

« C’est dans cet immeuble que tout s’est joué. Le lait s’est répandu. Une crue patiente et déterminée, implacable et calme. Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. On eût aussi dit le néant qui revenait sur ses pas, et cela, comme le spectacle d’un lac engloutissant un village, soulevait le cœur. Les choses de la cuisine et nos villages s’y reflétaient faiblement ; ce qu’on y décelait de formes faisait songer à un accident photographique.

Je suis lié à cet événement comme un chien à son piquet. Mon agitation m’aura conduit à dessiner un cercle, j’occupe ce cercle. Quoi que j’aie pu vivre depuis, je l’ai vécu depuis ce cercle. Je suis l’unique administrateur du cercle et le seul à connaître son existence. Ce cercle est l’objet de toute mon attention. Surtout, son existence ne doit pas être décelée. D’abord, le cercle n’est autre que le fruit de l’événement qui l’inaugura, mais par la suite, c’est dans la rude et imbécile tâche de le dissimuler aux autres qu’a résidé sa subsistance. Il est juste de dire que la noyade à laquelle je me livre maintenant ne se déroule pas ailleurs que dans ce cercle. Après que j’aurai disparu sous la surface, dans peu, le cercle, comme les autres ondes formées par les battements éperdus de mes membres, ira en s’élargissant jusqu’à disparaitre aux pieds des roseaux qui garnissent la rive nord et au sud jusqu’à la petite plage de sable gris où Peggy lit et où Alan s’active autour d’un ballon de football. Les coordonnées du cercle seront perdues, atomisées dans le microscopique, dans l’infime où se défera le remous que mon corps paniqué imprime à la surface du contre-réservoir de Grosbois. »

(Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015)

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Le narrateur de ce roman est, à ce stade du récit, en cours de noyade, saisi d’une crampe alors qu’il nageait, à quelques mètres de sa femme et de son fils, dans le « contre-réservoir de Grosbois », lac artificiel des environs de Dijon. A tout stade du récit la noyade est en cours ; elle est le lanceur du dit récit, chez un narrateur dont on comprend assez vite qu’il est un homme plutôt taiseux, socialement mal ajusté.

La figure narrative ainsi présentée peut susciter la méfiance – on craint d’assister au déploiement de la réminiscence précipitée avant mort imminente, du toute-la-vie-qui-défile-en-un-instant-fatidique, motif romanesque dont le déjà-vu pourrait produire du cliché par brassées, entre excès de lyrisme ou de pathos, sur-signification a posteriori des éléments d’une vie passée.

Rien de cela n’arrive, et si ce premier roman de Bertrand Belin n’est pas exempt de ces défauts qu’on ne sait s’empêcher de traquer dans les premiers pas, ceux-ci sont, d’une part, férocement singuliers, et d’autre part, associés d’une étrange -et étrangement fertile- manière.

Rien de cela n’arrive, car rien ne se passe comme on pourrait s’y attendre. Tout pourtant nous est annoncé d’emblée (la noyade, point de départ et d’arrivée), ou en amont : deux motifs nous font signe, sans cesse : celui du lait noyé (dont il est question dans le premier paragraphe de l’extrait cité plus haut), celui du combat contre les cygnes. Les deux, dont on ne dira rien, sont à la fois des éléments majeurs de l’histoire, et des figures poétiques, anti-épiphaniques : deux clés obscures – et oxymoriques, puisque lumineuses, dont le blanc presque aveuglant voudrait contredire la noirceur.

Noirceur, oui, car dans la vie racontée de ce narrateur, tout ne fut pas, c’est peu de le dire, rigolo. L’origine dieppoise, modeste, voire violente, est un fardeau évident, dont il faudra plus que molester des cygnes (figures aristocratiques magnifiquement salies par Belin) pour se délester. Un fardeau, qui pose un problème, fatalement irrésolu, de place – lequel, sans le priver des mots (les études supérieures peuvent les procurer, les éléments de langage), en complique l’usage, en abîme le rythme. Son flux de paroles semble osciller entre congestion et soudaines irruptions  : ainsi présente-t-il sa première rencontre avec celle qui deviendrait ensuite son épouse, et sa piètre habileté à l’exercice de la drague :

« Hélas, nous n’eûmes ce soir-là qu’une seule autre occasion de nous parler. J’en fis un piètre usage. Je ne sus lui parler que ma dévorante passion : l’archéologie. Il ne fut question que d’archéologie. Elle manifesta d’abord une généreuse attention qui se mua sûrement en civilité puis en politesse avant de s’installer en ennui véritable. Je déroulai devant elle de longs serpents de connaissances d’une voix incongrûment exaltée où se devinait (je le sentis en parlant), avant toute autre chose, la crainte d’ennuyer. Dès qu’elle en eût l’occasion, elle feignit d’être contrainte d’offrir son attention à d’autres invités, sous d’autres tropiques. »

 Noirceur, qui ne se prive pas d’humour, par effet de mises à distance (amplifié par l’usage de ce passé simple). Ce qui le permet, ce regard distancié, lointain, c’est une écriture, à la fois rigoureuse et ondulante. Voilà certainement le défaut que certains trouveront au livre, cette modulation de la phrase, qui varie : sèche et courte comme la poésie dont Belin se nourrit depuis des années, puis sciemment compliquée d’enrichissements lexicaux et syntaxiques. Il a voulu trop en faire, penseront certains, pour un premier roman… Sauf que, par un permanent miracle, l’équilibre se fait au cœur de cette tension à l’œuvre, l’alliance des éléments contraires produit une réaction chimique à la couleur inédite.

Le livre tient, et le livre est un roman.

Et ce roman est beau, inédit, intensément étonnant.

(Et j’aurais pu aussi commencer par là, cette surprise initiale -par affirmer que ce roman est, avant tout, un roman. Que cette première surprise est un bonheur – on aurait imaginé un ensemble de proses brèves et tendues, à l’aune des paroles et de la syntaxe qui habitent les chansons du Bertrand Belin chanteur, et ce phrasé, rêche, de demi-mots, sait se développer pour habiter le bâtiment de plus grande envergure qu’est le livre.)

(Et j’aurais alors continué par la surprise dans la surprise, du rapport étroit se tissant peu à peu, entre son dernier (magnifique) album, « Parcs », et ce livre – dont on se rend compte on ouvrant le livre du disque. La récurrence des prénoms, motifs et figures produit un aller et retour entre les deux ouvrages, espace ouvert qui en agrandit les possibles).

(Et j’aurais dit un peu de ces rapports, effectifs et potentiels, dans ce livre dont l’incipit casse une pierre (« j’ai cassé une pierre grosse comme le point à l’aide d’une pierre grosse comme une palette à la diable ») et le dernier paragraphe en appelle à l’éternité des états de nature ; dont le personnage principal, ayant quitté l’eau et la mer pour s’enraciner dans les terres (et l’archéologie qui le passionne), ne parvient qu’à se noyer, dans un lac artificiel ; dont les phrases vont ensemble et séparément brillent.)

(Et les parenthèses pourraient rester ouvertes, radiales en réplique, échos du cercle décrit plus haut).

Ce livre est une surprise en soi, augmentée par les rapports qu’il crée, en son sein et vers ailleurs ; c’est aussi une promesse, une main tendue : en cours de lecture, on s’est déjà comme habitué, sans s’en apercevoir, à ce doux inconfort, à ces alliances contre nature (entre symbolique et prosaïque, entre distance et tragique, entre élémentaire, voire archaïque, et arborescence), à cette constitution d’un état de lecture : une solide constitution, plongée dans un liquide menaçant.

Ce roman est aussi, assurément, pleinement, poétique : dans son détail, celui de la phrase, du fragment, du paragraphe ; dans son entier tout autant : Requin est, en somme, la constitution d’un état poétique.

La promesse, oui, d’un inconfort où habiter, dans cette étrange joie composite.

—–
Bertrand Belin,

Requin, éditions P.O.L, mars 2015, 192 pages, ISBN : 978-2-8180-3571-9.

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