De Tanguy Viel, de ses abysses, essais, et autres pensées à classer – Icebergs, une série de texte sur ciclic-livres

(Intégrale du cycle de conférences à l’écoute).

Tanguy Viel est un auteur dont je suis le parcours, de longue date, et parfois d’assez près, pour avoir pu, à plus d’une reprise, me faire éblouir de la brillance de sa pensée, toujours en route, en mouvement. (Souvenir de cette proposition de résidence, à La Roche-sur-Yon, formulée en 1999 sur les conseils de Léa Toto, à laquelle il nous répondit à main levée, dans l’après-midi, par fax, en trois paragraphes calligraphiés à même une table de bistrot, évidemment singuliers, évidemment pertinents).

Tanguy Viel écrit des romans extrêmement réfléchis (ce qui parfois agace, parfois lui est reproché), extrêmement intelligents – mais dont celles et ceux qui observent, accompagnent, l’évolution de cette écriture, et dont lui-même sans doute, savent qu’ils ne suffisent plus ; et que cette pensée évolutive, en elle-même romanesque (=en incessant mouvement, trépidante même parfois), gagnerait à trouver, elle aussi, son livre (=sa forme, son architecture, son endroit où advenir), plutôt que d’infiniment se soumettre à retrait, correction, réévaluation compte plus les retraits successifs de Viel, de la suppression de son site web début 2000, jusqu’à cette conférence de La Baule en 2013, si complémentaire de celle de Stéphane Bouquet ici évoquée, et qui n’est malheureusement plus en ligne (lisez-en quelques mots grapillés et twittés au vol à l’époque).

Ciclic, agence du livre et de l’image en région Centre (avec qui j’ai la chance de parfois travailler), par l’entremise de Yann Dissez (avec qui j’ai la chance de souvent travailler), ont eu la judicieuse idée de proposer singulier un chantier à l’écrivain : une sorte d’essai en feuilleton. Intitulé Icebergs, il s’agit, selon ses propres dires en introduction, d’«une série de réflexions sur l’écriture, de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre dont, justement, l’écriture. Cette pensée inquiète se demande surtout comment les autres, tous les autres, ont fait avant elle. »

Le format est le suivant : chaque mois, une lecture (aux Temps modernes, Orléans) ; enregistrée et livrée, le mois suivant, sur le site de Ciclic livre. Façon de faire, au moins, deux choses en même temps : de cette réflexion se nourrir, en même temps que les auditeurs présents aux lectures, et permettre en un second temps que les non-orléanais (nous sommes un quelques-uns, oui) s’en saisissent également ; et de cette réflexion faire livre, laisser trace, a contrario du penchant mélancolique et à-jamais-insatisfait de l’auteur (dont il parle, d’ailleurs, dans un de ces épisodes) : faire avec et contre son gré, et, ce faisant, faire exister cette forme écrite, qui fut par lui nommée, en prémisses, un presque-livre. C’est permettre à ce presque d’exister en tant que texte avéré, puisque : édité, puisque : lu.

J’ai dit plus haut que je travaillais parfois pour Ciclic, et chance : je suis chargé de lire ces textes quelques jours avant leur première publication (à haute voix, aux Temps modernes), pour en faire l’annonce, sur le web et les réseaux. Seront agrégés ici même (et repris, a posteriori), ces teasers épars, et avec eux les liens utiles, vers le texte, et l’enregistrement, de sa lecture par Tanguy.

Deux autres ressources le concernant : ce magnifique récit d’expérience de sa résidence à Clichy-sous-Bois, par Sylvie Cadinot-Romero, et évidemment les pages consacrées à ses livres sur le site des éditions de Minuit.

Tanguy Viel, Icebergs #1 « La vie aquatique »

Durant cette première lecture, à la fois introduction et texte plein, augurant du ton et de l’esprit la forme que prendront ces essais flâneurs, il est question du caractère maritime des livres, et Tanguy Viel se demande ici plus précisément quelle forme (un poisson, une algue ?) peut prendre cette vie aquatique du texte. Mais il est aussi question de boxe et de cinéma, du nom des plantes, d’écriture en marche, de Montaigne et de Cicéron (et de Sebald, et de quelques nombreux autres encore). Cette promenade entre les formes et les idées se fait nonchalante, en optimiste, dans ce qui constitue pour lui“un certain projet d’écrire […] : celui de se tenir au plus près de sa propre pensée, celui de s’accompagner soi-même dans une vérité fluviale et toujours neuve qui serait aussi, en dernière instance, la possibilité de se constituer.”

(Icebergs #1 « La vie aquatique » : le texte et la lecture, chez ciclic livre)

Icebergs #2 « Dans les abysses »

Nous avions quitté Tanguy Viel, à l’issue de sa “Vie aquatique”, séance inaugurale de ce cycle de lectures (à écouter ou à télécharger ici), en compagnie de Paul Valéry, face à l’incendie d’un magnifique trois-mâts, dont l’épave était coulée pour rejoindre les hauts-fonds. “En matière abyssale, nous en savons peu sur la vie des gouffres”, pose-t-il en introduction de cette deuxième promenade, qui, en scaphandrier de l’âme humaine, le voit s’intéresser aux diaristes les plus extrêmes et incontrôlables, les Henri-Frédéric Amiel ou Robert Shields, postés “dans cette mince plage qui sépare l’écriture de l’œuvre” (Roland Barthes). La mélancolie, problème littéraire récurrent et insoluble, qui l’a occupé déjà un moment, nous raconte-t-il, est aussi ce qui le travaille en parcourant la maison de Descartes (après avoir visité celle de Montaigne lors de sa première promenade). Il s’agit encore, toujours, de se questionner, lucide et souriant face aux gouffres avec lesquels Henri Michaux (comme Antonin Artaud) tenta de faire connaissance.

(Icebergs #2 « Dans les abysses » : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #3  “Point à la ligne”

« Je crois qu’il est temps de quitter ces territoires sans espace, où l’espérance se mire dans la perversité », annonce Tanguy Viel à l’orée de ce troisième volet, ce pour éviter d’en parvenir à ce point de mise en abyme que redoutait Pavese, celui où « où, avant même de composer un poème, (il) en esquisserait l’étude critique ». Et, pour amorcer un mouvement et ne pas se pétrifier sur place, Tanguy Viel de hisser les voiles pour prendre la route des Amériques, tissant au passage un malicieux lien, par synchronicité, entre l’avènement de la méthode de pensée de René Descartes et le départ du Mayflower vers le nouveau Monde. Et sur les bases d’une comparaison amusée et subtile entre deux manières, européenne et américaine, de voir et faire littérature, c’est tout un rapport au monde que questionne Viel, des embardées de Kerouac aux visions de Virginia (Woolf), en un bel éloge, certes contrarié, du lâcher-prise.

(Icebergs #3 “Point à la ligne” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #4 « VISIONS »

« C’est que l’échelle à l’intérieur de soi n’est pas du tout la même qu’à l’extérieur. A l’intérieur, ce sont les lois célestes qui régissent les idées. A l’extérieur, c’est plutôt de la physique nucléaire. » Ce mouvement, presque pendulaire, entre intérieur et extérieur (comme entre grands espaces américains et pages blanches européennes, dans l’épisode précédent), une unité et dispersion, qui se poursuit à l’échelle du feuilleton ; cette oscillation entre dedans et dehors multiples, s’intensifie dans cet épisode. Tanguy Viel, questionnant sa propre propension à ne pas entamer (et moins encore finir) certains chantiers d’écriture lorsqu’il en il a fait l’annonce à autrui, continue sa promenade, entre les monticules impossibles du facteur cheval et le Paradis de Dante, entre « poétique » et « psychologie » (les guillemets sont de lui), entre l’ouvrage du tailleur et celui du maçon. « Il faudrait réfléchir sérieusement à la question, il faudrait prendre un temps pour entrevoir, chez chaque écrivain, chaque artiste, ou bien ce qu’il a de drap ou bien ce qu’il a de pierre, en durcissant pour l’exercice ces deux tendances supposées de l’esprit. » C’est ce qu’il fait en ce quatrième volet d’une promenade qu’on se réjouit de continuer à ses côtés.

(Icebergs #4 “Visions” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #5 «Vivre avec les serpents»

Ce cinquième « iceberg » aurait pu s’appeler « Penser / Classer », du nom d’un fameux livre de Georges Perec, « scribe assyrien » (comme le surnomme Tanguy Viel affectueusement) qui, s’il n’intervient qu’en toute fin de cet épisode, est un absent très présent, dans ce chapitre essentiellement consacré aux bibliothèques. Et cette discrétion se pose en miroir de la façon de faire de Perec, dont Viel suggère aussi qu’il a « passé sa vie à ça, glisser les démons derrière des grilles, inventant une sorte de langage quasi-répressif, à force de méthode et de pudeur ».

Penser, classer nos bibliothèques, et avec elles, nos âmes. Il y a celle, colossale et légendaire, d’Aby Warburg, qui fut sa folie, son réconfort et son œuvre. Il y a aussi celle d’Alexandrie, lieu du traitement de l’âme. Il y a encore ce qu’en affirmait Elias Canetti, qui la considérait comme « la meilleure définition de la patrie ».

La bibliothèque, multiple et universelle, Tanguy Viel la relit depuis son prisme intime, la pensant et classant selon ce qui l’occupe et l’agite : la lutte, impossible et toujours reprise, contre la tenace et angoissante « fuite des idées ».

Ceci pour s’efforcer, inlassable et palpitant, de « donner une forme visibles aux mouvements de l’âme ». De se faire, en somme, « géomètre de l’esprit ».

(Icebergs #5 “Vivre avec les serpents” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #6  “Vaille moi, longue étude !”

Serait-ce du name-dropping ?, fut la question qu’un auditeur posa ironiquement  à Tanguy Viel à l’issue d’une des lectures de ce cycle.

Et plutôt que de s’en défendre, Tanguy Viel préfère ici, en écho aux pérégrinations en bibliothèques du volume 5, acquiescer et prendre la formule à la lettre, puis à son compte. Oui, il faut nommer. Oui, citer lui importe, et cette collecte-là, au cœur des mots des autres, compte. Car après tout, ce cycle découle, avoue-t-il dans ce sixième épisode, d’un cahier de notes éparses, d’emprunts et de citations chères, tentative dérisoire de reconstitution d’un ordre au cœur de ses lectures.

Ce texte-promenade, tendant plus vers la forme album que vers celle du livre, entreprise hybride, entre diariste et copiste, est un geste de lecture autant que d’écriture. Et ce sixième volet n’y dérogera pas, au sein duquel Montaigne et Robert Burton (son noir symétrique auteur d’une incroyable Anatomie de la mélancolie) converseront avec Thomas Bernhard ou Jean-Luc Godard – mais avant tout avec Christine de Pizan, « qui vécut à Paris autour de 1400 et dont on dit qu’elle est en France notre première écrivaine ». Il lui faut les nommer, celles et ceux qui avant lui nommèrent les choses, et particulièrement de Pizan, et avec elle son livre Le chemin de longue étude, « qui raconte la liberté conquise par la voie des livres ».

Car il y a avant tout, pour Tanguy Viel, « (…) là, entre le livre de citations et le journal intime, une fraternité cachée, celle de se vouloir saisir en sa dépossession même (…) ».

Fabuleux tissage, essentiel à l’édification, de l’œuvre comme de soi, car après tout, se demandera-t-il, « peut-être que la vie elle-même ne tient (pour lui) que dans la fabrication du tissu. »

(Icebergs #6 “Vaille-moi longue étude” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s