Raymond Penblanc, Phénix (Christophe Lucquin éditeur, 2015)

« La nuit est comme la neige, faussement silencieuse, on dirait que le noir et le blanc sont pareillement traversés d’un fin réseau de veinules et de nerfs, et que tout ça se froisse d’un rien. La nuit est invisible. Ce qu’on ne peut saisir avec la main on ne peut s’en emparer non plus avec les yeux. Quand j’étais petit, je croyais que la nuit possédait un corps. A cet âge, je pouvais facilement la toucher la voir. Quand on est enfant, on vit dans la lumière, et on se dit que là où la lumière s’arrête commence aussitôt la nuit. Quand j’étais enfant, je léchais la nuit derrière le carreau froid, tout en prenant soin de ne pas ouvrir la bouche et de ferme les yeux pour l’empêcher d’entrer. En même temps, je pouvais rester des heures à la contempler derrière la vitre, comme à l’imaginer se dilatant au fond de mon cerveau. Si j’ai frappé le carreau avec mon poing, ce fut davantage pour chasser cette nuit de mon crâne, comme on chasse un démon, ou une idée noire. »

(Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015)

Le garçon qui parle, nous livrant sa vision onirique du monde alentour, qu’il traverse comme on traverse une succession de miroirs, est un collégien de la campagne, d’une campagne qui n’est pas plus située géographiquement que le récit ne l’est historiquement – que j’ai, durant une longue part de ma lecture, comme post-datée, l’imaginant des années 60, tant aucun marqueur d’époque n’est donné, tant aussi la ville est absente.

Cette campagne, qui environne le garçon (qui se fait appeler Perceval), est un tout, une infinité minuscule, où déployer toute la fantasmatique des pulsions et perceptions adolescentes. Lesquelles sont ici incandescentes, qu’elles soient de nature mystique (qui gouverne Perceval, désireux de communion et de ferveur sacrée), ou sexuelle (dont son grand frère Roland s’accapare le monopole) : tout ici du réel fait fiction, tout du rêve ou de l’imaginé résonne dans les corps et agite le vivant.
Au gré des visions du jeune garçon, nous naviguons entre effroi, espoirs et délices. Ses amitiés avec d’autres parias potentiels, comme lui trop singuliers pour ne pas s’attirer les foudres des butors, sont extraordinaires de possibles (l’un de ses deux amis, un arabe, lui fait découvrir la littérature, via Jarry et son Ubu, avant de s’en retourner au Maghreb ; l’autre est un géant mutique qui sculpte des statuettes animistes dignes du meilleur de l’art brut) ; elles permettent surtout de tenir et de traverser cette année, saison après saison (lesquelles découpent le roman en quatre chapitres) ; de se tenir droit pour passer à travers les humiliations ordinaires que souhaitent lui infliger ses congénères collégiens.
C’est, en somme, un roman de formation – spirituelle, charnelle, familiale – mais où rien ne se déroule comme attendu, où la surprise nous attend à chaque phrase. Les dites phrases sont brèves, d’une poésie oblique, et s’accumulent pour faire dévier sans cesse le récit de son axe, déréguler toujours un peu plus notre appréhension de la réalité environnant Perceval. Il y a aussi des pommes et leur apport charnel, un arbre mort, des balles de jonglage : il y a des multitudes d’apport magiques du réel dès lors qu’on en considère les puissances.
Un roman dont le mystère ne se déflore pas ni pendant ni après la lecture, dont le charme épaissit dans le même temps. Une belle découverte, tant de Raymond Penblanc (qu’on avait déjà lu dans le corpus Instinien de remue.net), que de son éditeur Christophe Lucquin.

(L’éditeur Christophe Lucquin traverse des difficultés passagères ; il faut saluer ce travail, son soin et sa singularité, l’aider. Une collecte via ulule est lancée, en bonne voie d’aboutir, mais un peu d’aide encore est nécessaire. Ici).

Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015, EAN : 9782366260403, ISBN : 9782366260403

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