Amaury Da Cunha, Fond de l’œil (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015)

« La photographie envahissante

 La photographie me touche, m’obsède, m’agace – elle est devenue tout à fait envahissante sur plusieurs fronts : elle me fait gagner ma vie (je suis dénicheur de clichés pour un quotidien) et elle rend aussi mon existence supportable grâce aux photographies que je prends en marge des journées de travail.

Comment ces figures dérisoires, mensongères et rêveuses, ont-elles gagné une telle importance ? Pourquoi donner une place aussi cruciale à des petits bouts de papier ou à ces images prisonnières d’écran qui montrent le monde autant qu’elles le manquent à chaque fois ? »

 La question est vaste et insoluble ; mais elle est aussi ce qui produit ce livre et qui permet à l’art du photographe Amaury Da Cunha de se perpétuer (et ainsi, dit-il au-dessus tout simplement sans afféterie, de rendre son existence supportable). La question vaste, oui, au moins double, du comment et du pourquoi la photographie, est au moins doublement insoluble, elle l’est multiplement ; elle est pourtant posée, rejouée, affrontée à chaque parcelle de ce livre – appelons-les oui, des parcelles, ces unités de deux ou trois pages, car il s’agit ni de chapitres ni de poèmes, mais un étrange découpage faisant courir ces courts textes (centrés verticalement) sur plusieurs pages quand un typographe radin ou peu imaginatif les ferait tenir sur une seule.

La question de la photographie – tellement polymorphe chez Da Cunha, dont elle constitue le(s) métier(s), artistique et alimentaire, mais également l’obsession, ainsi qu’une tradition familiale – puisque multiple, est multiplement appréhendée. Les possibles réponses sont nombreuses, fuyantes, divergentes :il n’y a pas de pot-aux-roses ; il y a des pots épars dans un champ de roses ; il y a des vivants et des morts (les ancêtres photographes, le frère tragiquement disparu ; les fantômes de chacun) ; il y a des usages et des pratiques, distingués même en leur porosité ; il y a des technologies invasives, et fertiles lorsqu’on les prend à rebrousse-poil :

 « Ces images cachées

 Sur Google, grâce à la fonction Who stole my pictures, on peut pister toutes les occurrences d’une même photo sur la Toile, ou découvrir des visuels de la même famille.

Je ne comprends absolument pas comment cela marche, mais le résultat est sidérant : le logiciel identifie sans doute le sujet de la photo (un portrait, un paysage), la dominante de couleur et la densité de lumière, et il propose des images quasiment identiques à l’original.

J’ai fait quelques essais concluants avec des images qui ne m’appartenaient pas, mais, lorsque j’ai voulu « jouer » avec les miennes, je me suis heurté aux limites de ce gadget.

Mon image d’une femme recroquevillée sur un lit donne naissance à des suggestions bizarres : beaucoup de chats, quelques oiseaux aussi, un corbeau.

Le visage sombre d’une ancienne amoureuse sur son lit, éclairée par un réverbère de la rue, se transforme en une tête de poupée de cire.

Si je décide de prendre cette recherche au sérieux, elle révèle pour moi certaines « essences » virtuelles qui constituent un inconscient photographique peuplé de fantômes, de peintures gothiques et de petits animaux morts. »

 Cette façon de chercher le « gremlin », le bug dans la grande surface (à entendre littéralement : la vaste surface d’images qui font tapisserie infernale et infinie), me rappelle par exemples certaines des circulations chères au Général Instin : comment une photographie commémorative d’une stèle, tavelée par le temps, ouvre brèche à l’activation/réactivation, de tous les spectres potentiels ; comment le mésusage volontaire des technologies (celles-ci notamment, des reconnaissances digitales d’images) renverse leur apparent absolutisme. Ces modes de hacking léger dont use Amaury Da Cunha pourraient constituer une Ludique de survivance face à l’ensevelissement sous les images – ou, pourquoi ne pas inventer la Luddique, en mémoire des Luddites qui se soulevèrent contre les machines, en pleine révolution industrielle – laquelle va de pair avec l’intuition, l’essai puis l’essor de la photographie – divagation depuis ce texte, qui demeure ouvert (comme la mise en page aussi le suggère).

Un texte, un livre, empreints de cette qualité rare : celle d’être autant criblé d’espaces où se perdre, divaguer ; que constitué de rapports extrêmement délicats et précis sur l’état d’être au monde – dont le fait de voir demeure une preuve, si trouble et mystérieuse soit-elle.

Amaury Da Cunha, <em>Fond de l’œil</em> (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015), ISBN-10: 2812609168, ISBN-13: 978-2812609169) / Voir aussi le très beau travail photographique d’Amaury via son blog saccades

 

 

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