Archives mensuelles : août 2015

Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015

« J’ai annoncé la nouvelle à Ahmed, qui siffla un grand coup et dit qu’une révolution avec des fleurs, c’était un truc de filles. Il ne comprenait pas plus que moi de quoi il s’agissait. J’ai quand même dit pour mon père, c’était la seule chose qui m’intéressait. J’avais fini par comprendre qu’il était mort à cause de la dictature, mis en prison pour ses idées, mais les causes de sa mort étaient restées floues, une crise d’asthme que personne n’avait enrayée, un peu comme si Bruno avait respiré le poil d’Oceano. Je n’ai jamais demandé où venait l’asthme de mon père : à l’époque, on ne cherchait pas la cause, je sais aujourd’hui que l’asthme peut être déclenché par la présence d’acariens, de cafards, de moisissure, ce qui devait être le cas dans sa geôle. C’était la saison du pollen aussi, il est mort en juin. On ne torturait pas dans les prisons de Salazar, c’est ce que j’avais entendu dire, on empêchait seulement les prisonniers de dormir, on les interrogeait sans répit. C’est cette version que je gardais pour moi, ne pas dormir, et pendant des nuits je me suis empêché de dormir. Personne ne le savait sauf Ahmed, qui comprenait. »

(Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015)

Jamais pareils.
Jamais pareil, et pourtant plus accueillant que le plus familier des foyers.
Jamais pareils, les livres de Brigitte Giraud – mais à chaque fois propices à étonnement nouveau.

Ici, à rebours de la biographie énumérative à l’infinitif de Avoir un corps (précédemment chroniqué), c’est sur le mode d’un récit beaucoup plus « classique » que le livre s’entame. Le point de vue est celui d’Olivio, jeune immigré portugais qui atterrit en banlieue lyonnaise au début des années 70, avant qu’on nomme « sensibles » ces quartiers de relégation progressive des pauvres et des métis. Façon pour Brigitte Giraud de tresser de la politique de plus visible façon que dans d’autres de ses livres (laquelle n’en est jamais absente, pour autant, car « l’intime », le foyer familial, tel qu’elle en dessine les ressorts et relations, « c’est politique »). Façon, ce faisant, de détourner aussi, discrètement, notre attention pour qu’autre chose monte et explose, qu’on ne dira pas.

Je ne dis jamais d’un texte qu’il use des mots justes, tant le qualificatif me semble impropre aux limites comme aux possibles du langage. Ce serait pourtant bien pratique dès lors qu’il s’agit d’évoquer ce que produit la prose de Brigitte Giraud, par son économie exemplaire : une focale resserrée, à stricte hauteur du point de vue considéré, un rejet du surplomb où se poserait un narrateur omniscient, qui maintient son lecteur en grande attention : oui, ce serait bien pratique, facile – mais ce serait une facilité bien réductrice.

Car l’économie Giraud, si elle procède effectivement d’un lent, long, rigoureux, travail de dosage et de retenue du flot des mots, ne produit nulle aridité, mais, au contraire, permet. Permet aux choses et aux idées de se donner à voir (à percevoir) avec grande netteté – la focale est parfaitement réglée (elle est aussi juste que possible, oui, lâchons-le, l’adjectif, juste, à cet endroit plus adéquat), le rendu est net.

Et si cette minutie, cette application mise à rendre possible toutes les apparitions nécessaires, est une constante, un invariant de son travail, ce qui varie le plus, outre le mode d’énonciation choisi, c’est le rythme de l’ensemble – pour, dans cet ensemble, faire spécifiquement varier des teintes, choisir quoi éclairer pour le faire apparaître, choisir quand et comment le faire. Modulation de fréquences.

Cette grande subtilité est ici, aussi, d’une grande habileté dramaturgique : elle est ce qui permet au final d’être si poignant : et le soin apporté à y laisser une part d’ellipse apporte une nuance supplémentaire à ce très beau journal d’une âme.

(P-S. lire un autre extrait du roman  sur mon tumblr faire (800) signes).

(Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015, Collection : La Bleue, 198 pages, EAN : 9782234077591).

nous serons des héros

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Faire (800) signes : pourquoi un tumblr de plus ?

FireShot Screen Capture #180 - 'Faire (800) signes' - guenaelboutouillet_tumblr_com

Faire (800) signes

Chaque jour un extrait d’un livre lu ou en cours de lecture. (en complément de chroniques plus longues ici même).

L’avoir si souvent répété en atelier d’écriture ou en causerie périphérique : écrire dépend de ses conditions d’expérience – en même temps qu’écrire change les conditions de l’expérience. Depuis trois ans que ce blog (que j’aime à nommer site, puisqu’il ne se limite pas à cette fonction de journal, qu’il endosse même finalement (trop?) peu) m’anime autant que je l’anime, je cours après cette idée de journal de lecture au jour le jour – et que ce qui s’appelait collecte, initialement, a poussé par le milieu, s’est auto-engendré, a mué en un exercice de critique poussée – aussi poussée qu’il m’est possible. Les feuilles volantes, les post-its initiaux sont devenus des articles longs. Pendant que la pile de livres lus monte, toujours, plus haut vers le plafond. Et, à la fin de cet été de lectures ravies et gourmandes (avec une double entorse du pied droit, ça aide il faut dire), voyant arriver la date de parution des dits livres, et les échéances de retour au travail (celui qui paie les béquilles et les huiles de massage de la malléole, l’alimentaire, quoi), en même temps que voyant s’écrire toujours jamais assez vite les chroniques du Manon, du Giraud, du Enard… il me fallut faire signal, au moins, pour l’instant, en attendant plus.

Et tumblr, format hyper-léger, est ce qui sied à cette fugue-là : un court extrait + une photo de la couv – une photo perso, du livre là où je l’aurai (en partie) lu, avec variations, donc,  légèrement fictionnelles – ceci afin de ne pas inonder de photos de ma chambre  coucher. Le Markowicz, par exemple,  je ne lis pas qu’au jardin, je le lis : partout.

(Et j’y retourne)

(Et j’y prends d’autres notes).

Faire (800) signes, c’est donc à suivre : ici.

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015

«(…)

prochant prudemment de son passé tel un archéologue qui fouille et retourne la terre à la recherche de vestiges ou de menus indices, interrogeant dans un ressassement insensé les couches superposées du temps afin de remonter à sa surface d’infimes trésors ou de petites reliques privées qui n’ont de valeur significative que pour celui qui les exhume, découvrant que des pans entiers de l’édifice se sont écroulés, ont été endommagés ou irrémédiablement détruits comme à la suite d’un bombardement ou d’une terrible catastrophe, ce phénomène, outre l’érosion naturelle et communément partagée par chacun, étant très certainement en corrélation avec l’usage abusif et combiné de psychotropes et de boissons alcoolisées, mais peut-être aussi ayant des causes plus profondes, plus secrètes et par conséquent plus difficiles à élucider, se retrouvant donc, malgré ses laborieux efforts, avec un corpus composé d’une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelé et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués et qu’aucun fait tangible ne permet de confirmer, oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction : morceaux de gestes figés et d’objets sans suite, questions dans le vide, phrases inachevées, séquences sans début ni fin, instants désordonnés, série discontinue, mobile, fuyante, de différentes péripéties, scènes d’autant mieux gravées dans la mémoire qu’elles sont insignifiantes, fragments dépareillés dont les bords incertains ne s’adaptent pas les uns aux autres, épisodes confectionnés et arrangés en associations fortuites ou saugrenues dans une écriture qui change, bifurque, se retourne, maquille, altère, invente, amplifie ou atténue, certains détails comme exagérément grossis par un effet de loupe tandis que d’autres sont inexplicablement confus ou inexorablement effacés, les visages demeurant par exemple pour la plupart indistingables et flous, comme recouverts d’un léger voile transparent ou enveloppés d’une sorte d’émanation vaporeuse pareille à une aura ; (…) »

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015)

Difficile de couper, dans ce texte, ou plutôt : difficile de ne pas se conformer aux coupes telles que les a élaborées l’auteur.

En effet, ce roman de fragments, premier du poète Manon (poète dont j’ai souvent parlé par-ci ou par-là, roman dont remue.net avait publié les prémisses), est d’emblée extrêmement frappant dans son apparence, régi par une structure singulière – laquelle, on le verra, est autant la marque de ce saut, de cet aller vers l’ampleur dont Extrêmes et lumineux est le résultat, que la conséquence logique d’une évolution de son phrasé poétique durant ces dernières années. À la fois résultante et continuum, cette machine de mémoire et de langue fait roman, sans rien amoindrir de cette douce puissance constitutive de la poésie de Christophe Manon.

Construit en fragments incomplets, débutés et clos au milieu d’un mot (et ce sont ces mots coupés qui font jonction entre chacun des fragments dissemblables), le livre parcourt une mémoire – des mémoires : moments d’ivresse, de violence, d’extrême sensualité, photos de groupe dont on ne sait plus les noms des sujets, versos de cartes postales sans lien familial nommé…Le point de vue est d’enquête, comme les éléments d’Histoire, récurrents, d’un théâtre ambulant qui fit la gloire familiale avant dispersion et mise au clou, semblent en attester.

Mais l’enquête elle-même n’annonce ni son objet ni sa méthode, elle les cherche en les formulant. C’est comme d’ouvrir un coffre, au grenier, d’y trouver des archives, en leur désordre initial, et de s’y perdre en tentatives de classement qui toutes successivement s’annulent dès qu’une autre piste, une nouvelle possibilité, surgit : car c’est ce regard rétrospectif seul qui confère à l’archive son statut : ce qui s’amoncelle dans un coffre (dans une mémoire), c’est du tout-venant, de la vie même, de l’en-cours : quel album-photos familial saurait n’être pas incomplet ?

Composé d’une seule phrase, ourlée de méandres, innervée de boutures, d’embranchements, de reprises, d’hésitations (les ou bien abondent), d’une étrange évidence, le texte joue de tous les ressorts rythmiques (voire typographiques, comme dans l’usage de ces blancs qui rapiècent les monologues intérieurs) pour unir ces contraires, assumer allègre cette dimension quasi-oxymorique, apparemment paradoxale, annoncée dès son titre : certes l’adjectif extrême ne constitue pas le contraire de lumineux, mais leur association est contre-nature autant qu’évidente dès qu’inscrite par Manon.

C’est aussi toute l’efficacité de cette structure formelle qui opère : la coupe est nécessaire, pour retrouver un semblant de souffle, sans que cesse le vertige – mais l’ourlet fait au sein même du mot final vous relance aussitôt, lecteur, dans la nouvelle direction prise : vous vous dirigez en ces méandres, avec une implacable lenteur, comme en un jeu de plateformes hypnotique, opiacé.

Ce principe de coupe, annonçais-je, est continuité de sa poétique, de son geste – et notamment la lecture publique, telle qu’il l’a envisagée ces dernières années, augurait cette chute en milieu de phrase : des extraits de l’éternité ou de qui-vive (deux livres essentiels, parus au dernier télégramme, reconsidérés rétrospectivement comme pièces d’un même cycle ), audibles sur remue.net, produisait un effet extrêmement singulier, un appel, une coupe brutale autant que la nécessité de relance. Sans en être le décalque, puisque les fragments sont bien plus longs ici, que ne l’étaient ses paragraphes-poèmes, cette structuration en est une rémanence – et témoigne de cette si fertile ambiguïté.

Le miracle si particulier de ce livre magnifique, c’est de parvenir à cheminer dans cette étrange indétermination. D’énoncer du collectif, sans nous, ni je : ce tombeau-là, ces fantômes, ces aïeux, sont nôtres : leurs vies minuscules leurs sont restituées dans leur unicité, en même temps qu’anonymisées pour nous être offertes.

Et le chemin, réel ou fictif, emprunté par le narrateur Manon dans ses archives, concrètes ou imaginaires, est ainsi rendu nôtre.

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015, ISBN : 978-2-86432-805-6)