Changer d’air, de Marion Guillot (éditions de Minuit, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, septembre 2015)

Quand Marion Guillot, jeune auteure nantaise, publie Changer d’air, son premier roman, aux éditions de Minuit, dont on sait l’exigence et la relative rareté (en terme de primo-romanciers, Minuit ne mise pas sur la quantité, mais assurément sur la qualité), on y jette plus qu’un œil, on s’y attarde.

Et la première surprise faite aux lecteurs, c’est l’absence (relative) de surprise : on s’y sent aussitôt chez soi (enfin, chez Minuit) ; on reconnaît ce minutieux dosage de précision (dans la construction formelle, de la phrase ou du paragraphe, comme dans le relevé de détails paysagers ou comportementaux) et de distance (dans le regard du narrateur) :

« Aude avait d’abord fait semblant de ne pas voir le désastre de ma journée, ces heures d’ennui et de somnolence déversées dans le port. Elle avait feint de s’enquérir de l’humeur du proviseur, de mes premières impressions sur les élèves, de l’endroit où j’avais déjeuné, et je m’étais efforcé de lui proposer des réponses acceptables, que nous savions tous deux provisoires ».

Toute en désillusion élégante, la vision du monde du narrateur, Paul, professeur de lycée à Lorient, est précipitée par un événement aussi frappant qu’anecdotique : face à lui, alors qu’il prend son café à l’une des terrasses du port, une jeune femme soudain tombe à l’eau. Pour en ressortir, trempée et ridicule, le laissant à demi-ébahi – et c’est le choc de cette vision, brutale, absurde, nette, qui forme sa décision. Dès lors il prend la tangente, il quitte : Femme, enfants, boulot.

Direction Nantes (dont nous sont livrées au passage quelques belles descriptions, de la gare ou du Jardin des Plantes (extrait ici). S’ensuit une installation nouvelle, l’invention littérale (et maladroite) d’un quotidien – par l’entremise notamment d’un poisson, Henri, dont la fin tragique fera faire une nouvelle bifurcation au récit.

Ce romanesque-là est joueur, voire ironique, autant que gracieux– pour en pudeur laisser surgir des effluves mélancoliques – et là encore la piste, toute sinueuse et pourtant rigoureuse, tracée par les glorieux aînés Echenoz ou Toussaint, fait signe. Ce ne serait déjà pas rien, que de s’élever, dès son coup d’essai, au niveau des maestros – mais il y a autre chose encore dans cette élégante fugue et la façon qu’a Marion Guillot de la mener. Quelque chose comme une quête, qui ne se dit pas car demeurant informulée, une béance plus que mélancolique, qui pourrait faire prendre un tour bien tragique aux événements. On n’en dira pas plus, pour vous laisser au plaisir de cette jolie surprise.

 Changer d’air, de Marion Guillot, Éditions de Minuit, août 2015, ISBN : 9782707328915

Lien :

Le livre sur le site de l’éditeur

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