L’art, comme un autre nom de la vie, et réciproquement. | Marc Perrin, entretien

MP par John Seelekaers

Les contextes de cet entretien sont multiples : la parution en novembre de Spinoza in China, livre attendu de Marc Perrin et deuxième signé de lui aux éditions Dernier Télégramme ; et de l’avoir présenté puis reçu dans le cadre de mon cours de littérature contemporaine (et médiation), à l’IUT info comm de La Roche-sur-Yon (suite de moments relatés ici : à lire, notamment, les réactions de trente étudiants à cette forme d’art, après qu’ils aient assisté, au grand R, à une lecture performance en duo avec le contrebassiste Benoît Cancoin.

Il n’est pas toujours aisé de se tenir à la bonne distance de ce qui est d’abord une joie (voir arriver le livre enfin fabriqué, de ce qui a été le beau projet d’un ami durant plusieurs années) ; de le passer à d’autres lecteurs, et non des moindres, qui savent se l’approprier (merci François) ; l’entretien ainsi formalisé permet aussi de poser des questions dont la réponse me semble évidente (je fréquente assidûment Marc Perrin, et suis d’assez près l’évolution de son travail, écrit comme parlé), et qui ne le sont pas tant – et puis, ainsi que je lui demande, il y a une grande propension, chez lui, au parlé, à l’échange, comme nécessité et comme possible. Play.

 

  1. Marc Perrin, d’où venez-vous ? Quel itinéraire personnel et artistique vous a mené à l’écriture ?

Ces premières questions me font penser à trois autres questions qui m’ont longtemps accompagné : Comment es-tu arrivé,e ici ? Pourquoi y restes-tu ? Et maintenant, tu fais quoi ?

Par ailleurs. Je suis né le 21 juillet 1968, à 3 heures du matin, un dimanche, à la clinique des neuf soleils, à Clermont-Ferrand. C’est dans le département du Puy-de-Dôme, en France. Mon père était alors ouvrier chez Michelin. Il l’a été jusqu’à l’âge de la retraite. Ma mère était secrétaire dans un organisme qui s’occupait des retraites des artisans et des commerçants. Ce fut son métier tant qu’elle travailla. D’autres informations biographiques, en partie fidèles à la réalité, parsèment Spinoza in China. En particulier entre les pages 315 et 321.

Autrement dit. Résidences principales : à Clermont-Ferrand (pendant 18 ans) ; à Paris (pendant 15 ans) ; à Vallabrègues (pendant 2 ans) ; à Rennes (pendant 1 an) ; à Nantes (depuis 11 ans). Itinéraire non achevé.

Vers l’écriture. Deux souvenirs. D’abord, un mouvement de repli. Aux environs de 1995-1998. Je vivais à Paris. Je fréquentais l’Université Paris 8 – Vincennes à Saint-Denis, où j’étais inscrit en Histoire de l’art, option cinéma. Pour un film que je devais réaliser, il m’a fallu aller chercher de l’argent. Mais pas seulement de l’argent. Il m’a fallu trouver l’énergie, surtout, pour faire avec d’autres. C’était mon projet, ce film. Mais je n’ai alors ni pu ni su trouver cette énergie pour aller chercher, et faire avec d’autres. Repli. J’ai commencé à écrire dans ce mouvement de repli. Une partie du travail – sans cesse, toujours à l’œuvre – fut – reste – de défaire ce mouvement de repli, et de parvenir à déployer l’écriture vers l’extérieur, vers le dehors.

Par ailleurs. Pour partie. Ma culture d’origine est une culture RTL, par la chanson de variété. Pour partie. La chanson. Paroles, musiques, chants, rythmes, sens des mots. C’est par la chanson que je découvre Antonin Artaud. Pra exemple. Dans une chanson de Gainsbourg, Les affreux de la création, j’entends ceci : le génie ça démarre tôt, y a des fois ça rend marteau, j’veux parler d’Antonin Artaud. À la suite de quoi, je vais au cdi du lycée pour emprunter le seul livre d’Antonin Artaud alors en rayon, une édition de poche de la collection Poésie Gallimard. La première chose qui m’arrête dans ce que je lis – ce sont d’ailleurs je crois les premiers textes du livre – c’est la correspondance d’Antonin Artaud avec Jacques Rivière. Artaud y évoque sa difficulté – et la souffrance conséquente – à mettre en mot sa pensée, à trouver une forme fixe, et juste, pour une pensée qui ne l’est pas, fixe, qui fluctue, et vit. Plus tard, ce sera pour moi une question centrale : comment trouver une forme artistique qui ne fige pas le vivant d’où elle vient, le vivant où je souhaite que l’œuvre ne cesse pas d’être.

  1. Quels artistes furent déterminants dans votre parcours, à quel moment et en quoi le furent-ils ?

Les artistes (et j’inclus parmi les artistes les philosophes, tous les chercheurs, dans quelque domaine que ce soit, c’est-à-dire tous les êtres vivants qui cherchent et qui donnent une forme à ce qu’ils cherchent, ainsi j’inclus toute personne humaine car je crois que d’une certaine manière nous faisons tous cela, vivant… nous cherchons et donnons formes… nous fréquentons des formons, nous en produisons…) les artistes qui comptent pour moi sont les artistes qui cherchent à produire des formes en lien le plus intense possible, donc, avec la vie, le vivant.

L’art, comme un autre nom de la vie, et réciproquement.

Artistes, vivants, chercheurs, producteurs de formes avec lesquelles nous nous mettons en relation. Formes que nous participons, chacun, chacune, à faire vivre.

Selon les périodes de la vie de chacun ou chacune d’entre nous (et il en va de même avec les périodes de l’histoire), nous n’avons pas besoin de nous mettre en relation avec les mêmes personnes, artistes, œuvres, moments. Du fait, entre autres choses, que nous ne cessons pas de comprendre, et d’affiner, les relations qui nous conviennent, et qui conviennent à ce qui nous semble être bon : pour toute vie. Pour une [?] société, aussi. Par exemple.

Chaque artiste : comme un ami possible, une possible amie. La possibilité d’une rencontre, à chaque fois.

En ce qui me concerne, l’une des dernières rencontres a eu lieu avec Spinoza, avec un texte de lui, l’Éthique.

Aujourd’hui, quand je parle de Spinoza, quand j’évoque la manière dont je lis ces textes, ce que j’en comprends, comment – conséquemment – je vis avec, j’en parle comme d’un ami. On a fait ça ensemble, j’ai compris ça avec lui, etc. La pensée de Spinoza est une pensée qui m’accompagne, je sens que c’est une bonne rencontre. Les textes de Spinoza, je les comprends comme je les comprends, ils font maintenant partie de ma vie. Et quand j’en parle je sens qu’ils passent dans de la vie de celle ou celui à qui, avec qui, j’en parle.

Font également partie de ma vie : Chantal Akerman. Guy Alloucherie. Antonin Artaud. Pina Bausch. Samuel Beckett. Joseph Beuys. Oscarine Bosquet. Marie Bouts. Sandro Botticelli. Louise Bourgeois. Benoit Cancoin. Claudia Castelluci. Roméo Castelluci. Hélène Cixous. Bernard Cuau. Gilles Deleuze. Jacques Derrida. Vinciane Despret. Gislaine Drahy. Marcel Duchamp. Marguerite Duras. Jean Eustache. Liliane Giraudon. Jean-Luc Godard. Souleymane Cissé. Rainer-Werner Fassbinder. Didier-Georges Gabily. Nan Goldin. Félix Guattari. Chiara Guidi. Yannick Haenel. Thomas Hirschorn.  Rebecca Horn. Manuel Joseph. Tadeuz Kantor. Anne Kawala. Frédéric Laé. Soizic Lebrat. Maguy Marin. Annette Messager. Perrine Mornay. Pier Paolo Pasolini. Vanessa Place. Jody Pou. Matthieu Prual. Nathalie Quintane. Jacques Rancière. Denis Roche. Alix-Cléo Roubaud. Jacques Rivette. Charlotte Salomon. Goliarda Sapienza. Cindy Sherman. Gertrude Stein. Isabelle Stengers. Michel Surya. Christophe Tarkos. Vincent Tholomé. Bill Viola. Chris Ware. Apichatpong Weerasetakull. Francesca Woodman. Virginia Woolf. Lu Yang. Et la musique improvisée, et tout art de l’improvisation comme art de l’attention. Et quantité d’amies et d’amis et de parents et de parentes, qui n’écrivent pas, ne réalisent pas de films, ne se disent ni musiciennes ni musiciens ni artistes. Et qui le sont, tout autrement.

 

  1. Votre langue (notamment ce premier système-socle en phrases courtes qui se reprennent se déclinent se font écho), comment est-elle venue ? De la scène, d’un rapport au parlé, d’un désir de parlé ?

Ma langue. Ça me fait bizarre ces deux mots. Sans doute c’est le possessif qui me fait bizarre. Ma langue. Je ne pense pas ma langue. Peut-être par ce que je ne pense pas qu’elle soit à moi. Il faudrait peut-être renverser la donne. Et se demander ce que serait que d’être à la langue ?

Par ailleurs, ces jours-ci, j’écoute – je ré-éccoute –  les cours de Gilles Deleuze à  propos de Spinoza. http://www2.univ-paris8.fr/deleuze. Il est question des manières d’être. Il y est question de l’être. Et – donnons ici comme définition de l’être : l’être = « tout ce qui existe » – l est question de chacun, chacune d’entre nous, et de comment chacun et chacune, dans l’être, nous avons, ou nous sommes, une manière de l’être. Chacun, chacune, est une manière d’être. Chacun, chacune, a une manière d’être. Il y n’y a pas mon être, ton être, etc. Il y a l’être, avec tout ce qui est. Et. Là dedans. Il y a ta manière d’être, ma manière d’être, des manières d’être. Eh bien avec la langue, ce serait un peu la même chose. Il y aurait la langue, par exemple la langue française, une langue commune à celles et ceux qui la parlent. Et il y a, il y aurait, les manières que nous avons de parler, d’écrire, d’être, avec cette langue, dans cette langue. Ma manière d’être, ta manière d’être, des manières d’être. Avec, et dedans. Et dehors ?

Et, pour te répondre quant aux phrases courtes, cela ferait partie – disons – d’une manière de penser, à petits pas : avancer ceci, puis cela, faire bref, pour que moi-même je puisse écouter et comprendre le sens qui se produit, au fur et à mesure qu’il se cherche, par l’association de ceci avec cela, par cet effet de montage, comme au cinéma, quand on colle deux images, l’une à la suite de l’autre : quel sens cela produit-il ? Je cherche, écrivant. J’avance dans une pensée qui se cherche, et se produit, se cherchant. Par associations d’hypothèses, ou d’affirmations, ou de questions, ou de faits, ou d’énonciation de sensation.

L’un des aspects de mon travail serait de parvenir à  trouver une forme, des formes, qui garderai(en)t vivant, vibrant, quelque chose de l’ordre de la sensation de cette recherche, de cette avancée.

Par ailleurs, je travaille et retravaille les textes à voix haute. Avec la voix. Autant avec cette pensée qui se cherche et se fait un chemin, qu’avec la vibration de la voix, la pulsation du corps – du cœur? C’est musical et intuitif, aussi.

Avec ceci, aussi : intuition vérifiée par l’expérience même : pensées et sensations se produisent l’une l’autre, s’accompagnent. Sont indissociables. Vie et parole et écrit, pensée et parole et sensation, cheminent ensemble, à égalité d’existence.

La scène, la lecture publique, sont alors une continuation, une perpétuation – une persévérance ? – une reprise de l’écriture, à  la différence notable que sur scène, en lecture publique, je ne suis plus seul.

  1. Comment a-t-elle évolué ces dernières années, via le travail en collaboration notamment mais aussi l’écriture « en direct » sur les réseaux sociaux, ou par d’autres biais encore, vers ce mode spécifique de prise en charge du texte, aussi bien dans l’espace du livre (en flux continu, écrit jusqu’au dernier moment et envisagé comme à poursuivre, en une infinité de tomes) ?

Je réponds donc ici non pas sur ma langue, mais sur – disons – une manière d’écrire, ayant évolué avec et en même temps qu’une manière d’être, de vivre. Dans la compréhension non arrêtée de ces mouvements. Dans l’indissociable de ces mouvements.

Je pense à la première phrase de Cercle, de Yannick Haenel : C’est maintenant qu’il faut reprendre vie.

Je me souviens, au début de l’année 2012, je me suis dit que quelque chose de cette vie que je vivais était trop triste, vraiment. Un état de solitude – et de cette solitude de peur et non de celle vive, joyeuse, et nécessaire. Un état de peur, et de repli – encore – , et de tristesse conséquente. Il fallait, il était urgent : de reprendre vie. Et même, non pas re-prendre vie, mais bien, oui, prendre vie. Il y eut deux rencontres à ce moment-là. Il y en eut bien d’autres, auparavant, et depuis, que je n’évoquerai pas ici, et qui ne comptent pas moins pour autant, mais à ce moment là, il y eut deux rencontres. Une rencontre amicale et artistique. Et une rencontre amoureuse. La rencontre amicale et artistique eut lieu avec Vincent Tholomé. Elle prit la forme d’un duo d’écriture, et de performance. Là, pour la première fois, en performance : j’ai entendu des rires parmi les spectateurs. C’était très bon. Quelque chose s’ouvrait.

Quant à la rencontre amoureuse, elle eut lieu avec une femme, écrivain, avec qui je suis devenu et continue de devenir écrivain. Et avec qui je n’ai pas fui l’amour, quand l’amour exigea ce que j’avais jusque là fui de lui, à chaque fois que c’était l’amour qui exigeait, et non plus moi. Disons-le comme ça.

Il y a des pages magnifiques de Michel Surya, dans un livre qui a pour titre L’Éternel retour. Sur ce qu’exige de nous l’amour, ou : sur ce que nous exigeons de nous-mêmes, par cela que nous décidons de nommer, de continuer à nommer : amour. Et, également, par cela que nous décidons de continuer à nommer : pensée. Et en quoi nous décidons de continuer de croire. Que veulent ceux qui pensent ? Que penser les justifie. Que ne veulent-ils pas ? Se mettre à la merci de la pensée. C’est vrai pour la pensée. C’est vrai pour l’amour.

Aujourd’hui, pour moi, le travail d’écriture consisterait à ne pas dissocier ce que j’écris de ce que je vis, et, dans le même temps, que la forme donnée à l’écriture soit une forme distante de la vie-même. Une forme distante, une distance, dans laquelle la vie elle-même aurait toute sa place. Trouver une distance, la produire, et vivre : et avec, et dedans. Produire une distance pour mettre à distance le [?] drame que serait le [?] drame d’être. Et : réintégrer cette distance, et cette possibilité de légèreté qu’elle rend possible, dans l’être même, dans la vie même, dans le [?] drame, et rire, avec, et dedans. Ce serait un travail de va et vient permanent. Une attention à l’égard des passages. Ce serait créer des passages, et les créer vivants, et les créer, en vivant.

Sur les réseaux dits sociaux de l’Internet, ce serait quelque chose du même ordre qui serait mis en œuvre : un va et vient. Un va et vient entre deux espaces : le lieu de l’intime (écrire en solo) et le lieu d’une première publication, alors que le texte est en train de se former, de se chercher une forme. La page de mon profil, sur tel réseau dit social, j’en fait une espèce d’atelier ouvert au public. Dans ces conditions, je retravaille le texte avec cette conscience – il peut être est lu, il est désormais, en tout cas, à cet endroit-là, devenu public, je ne suis alors déjà plus seul avec lui. Le texte est alors déjà dans un rapport émission / réception, et travaillé avec cette conscience-là.

Pour le livre Spinoza in China, le texte a été retravaillé jusqu’aux derniers jours précédant le départ à l’impression. Amener le vivant du texte en train de trouver sa forme – autant que faire se peut – jusque dans le texte. Tenter d’amener ce vivant-là dans la forme même du texte tel qu’il finira par apparaître, sous la forme de ce livre-ci.

Le temps de l’impression du texte est pour moi un moment paradoxale. C’est un temps où le texte va cesser de vivre selon sa modalité d’écriture, et un temps où une autre vie – de lecture – va pouvoir commencer.

Quelle forme arrêtée (sous la forme d’un livre, donc) donner à lire, quand c’est quelque chose de l’ordre du vivant que je souhaite donner à lire ?

Au final, je comprends la chose suivante : cette forme arrêtée n’est elle-même qu’un passage. Elle est la forme à laquelle les lectures de chaque lecteur ou lectrice (dans l’intimité de la lecture du livre), et, ou, les lectures publiques que je proposerai, redonneront souffle et vie. Tout est ok. Travail d’éternité. Parfait. Éternité dans un sens très simple, que j’ai rencontré chez Spinoza – avec Deleuze. Travail d’éternité : c’est-à-dire : un travail d’intensité du présent. Comment trouver des formes qui donnent au présent sa plus grande chance d’être. Sa plus grande chance d’être aimé. Voilà.

Une infinité de tomes pour Spinoza in China ? Je prévois cinq tomes. J’en annonce cinq, du moins. Il faut entendre cela comme une grande blague, aussi. En clin d’œil amical aux cinq parties de l’Éthique. Et. Si la sensation d’infini (de non fini) est là : j’aime. Oui. Dans Spinoza in China : Ernesto dit : je crois à l’être non fini. J’y crois aussi.

  1. Il y a ce qui secret, monsieur M, d’autres projets encore. Au-delà de la collaboration artistique en duo (comme avec Benoit Cancoin), il y a dans votre travail la manifestation récurrente d’un désir de collectif. Il a une interprétation politique (et d’époque aussi, vous n’êtes pas le seul à ainsi multiplier les collaborations), mais ce me semble particulièrement important, aussi bien très symboliquement que très concrètement, dans votre rapport à la pratique artistique, ce truc avec le collectif ?

C’est la question même du désir. Le désir, entendu comme production de relations. De formes. Et d’attentions. C’est la question de la poésie. Du politique. Du désir. Quelles formes de relations et d’attentions produisons-nous. Dans lesquelles et avec lesquelles (formes, relations, attentions) nous vivons, désirons vivre.

[guénaël boutouillet marc perrin décembre 2015]

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