Archives mensuelles : mars 2016

Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

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Mourir et puis sauter sur son cheval (David Bosc, Verdier, janvier 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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Mourir et puis sauter sur son cheval (Verdier, janvier 2016), est le quatrième livre de David Bosc, son deuxième chez Verdier (après A la claire fontaine en 2013, journal fictif des derniers jours de Gustave Courbet), après des débuts chez l’excellente maison Allia (deux romans, Sang lié et Milo), et ce livre, c’est peu de le dire, est doté d’un titre : Mourir et puis sauter sur son cheval, vers de Mandelstam, dont David Bosc nous explicite et détaille la provenance et la forme exacte dans l’entretien, ainsi posé au fronton, se détache et nous attache.

Il provoque de lui-même une forme de saisissement, un charme. C’est une promesse, aussi, de langue, d’épiphanies, de forces vives, promesse que le livre parvient à tenir : cette reconstitution fictive du journal intime d’une peintre qui s’est -réellement-suicidée en 1945, est fulgurante – extrait :

« Je n’étudie rien avec système. Je sais pourtant mille et mille choses pour peu que j’en aie eu un jour la curiosité. Ainsi des insectes et des oiseaux, qui ont le don de me couper la parole, l’élan : je m’arrête au milieu de ma phrase, au milieu du chemin, pour m’accroupir et observer le petit manège d’une chenille, la ligne de morse des fourmis dans la poussière, je me hausse sur la pointe des pieds, renverse la tête vers le ciel pour y suivre la dispersion des étourneaux. J’aime les divagations des hommes de science de l’antiquité, du Moyen Age, qui expliquent les phénomènes de la nature en parfaits chamans, inspirant un grand coup avant de céder à la fantaisie la plus pure, avec un a priori de merveilleux pour toute chose. Ceci, par exemple, dans les Voyages de Mandeville : que l’anatife, un crustacé de forme obscène, commence sa vie sous l’eau, arrimé en colonie aux rochers battus par les vagues, jusqu’au moment où il développe des ailes et se change en bernache, en canard sauvage (c’est encore anatra en italien).

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Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas, et c’est pourquoi je déteste les faiseurs de bouquins, les romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressorts, de pièges à souris. Je leur préfère le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. Ou le décompte que fit de ses chemises, dans la marge d’un sonnet, le pauvre Baudelaire. Il me semble qu’on doit écrire : dire, crier, murmurer, et mille fois s’il le faut. Dit-il, dit-elle, dit-il. Lorsque je lis « expliqua-t-elle », ou « se justifia-t-il », j’en ai le cœur qui se soulève. » (voir extrait plus ample à cette adresse )

Obscur et lumineux, de cette littérature qui n’épuise pas son mystère, sa force de secret, au fil de la lecture, sans pour autant être opaque, ce livre est un cadeau. D’écouter son auteur en parler tout autant.
Ce podcast de l’entretien avec David Bosc, vendredi 18 mars à Librairie Vent d’Ouest, pour trace d’un fort agréable moment – il manque une vingtaine de secondes, « mangées par la bande » entre 16.30 et 17.00, où David nous parlait de Woyzeck – mais l’heure en sa compagnie demeure audible et de belle tenue. Cliquez  sur l’image ci-dessous :

 

FireShot Screen Capture #235 - 'Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet

« L’écriture, pour moi, naît d’un trouble du langage » (Agnès Desarthe, entretiens, audio et vidéo, février 2016)

« Même quand vous vous exprimez bien, la personne, en face, ne comprend rien. La parole, ça marche quand même très, très, mal – ça va à peu près, pour aller chez l’épicier, acheter des tomates, et encore, même là… – je me souviens très bien de ma déception, enfant, au moment de l’acquisition du langage, que je m‘imaginais rendre tout possible, que les mots pourraient se mettre à la place des choses, pour en dire l’ensemble. Cette déception, que tous les enfants traversent, ne m’a jamais vraiment quittée. »

Agnès Desarthe est romancière, est traductrice, et surtout, surtout, aime-t-elle à répéter, demeure lectrice avant toute chose — ainsi qu’en atteste son très bel essai « Comment j’ai appris à lire », paru chez stock en 2013, dont vous pouvez trouver un extrait ici. Lectrice, Agnès Desarthe l’est aussi, et talentueusement, à voix haute, de ses textes : deux extraits, à entendre, ci-dessous, de son récent « Un cœur changeant », roman d’apprentissage en spirale, paru chez L’Olivier en août 2015.

Le podcast de la première rencontre publique de cette « mini-tournée » en Vendée, à la médiathèque Benjamin-Rabier de La Roche sur Yon, vendredi 5 février 2016, débute par un passage, lu par elle, avec quel humour, avec quelle tenue, du mitan du roman (l’acquisition volontariste d’une automobile par deux femmes, suffragettes endiablées, vouées à la vitesse des temps modernes). Et la vidéo de la rencontre du lendemain, samedi 6 février, à Saint-Jean-de-Monts, débute par l’entame, grevée d’érotisme, de grotesque, de fantaisie, de ce même roman. En deux rencontres, nous avons parlé langue, langues, malentendus, vitesse, intertextualité, genèse du roman. Savoureux moments.

Podcast de la rencontre du vendredi soir à la Roche-sur-Yon

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Vidéos de la rencontre du samedi à l’Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts

 

Vincent Message, entretien | Vents d’Ouest, février 2016 | podcast

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Défaite des maîtres et des possesseurs, paru en janvier 2016 aux éditions du Seuil, est une fable philosophique.

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Avec Vincent Message, ce soir-là chez Vents d’Ouest, nous en avons longuement parlé, de Défaite des maîtres et des possesseurs. Car ce livre réussit plusieurs paris risqués : de penser dans le roman sans être ni bavard ni abscons, de faire avancer idées et actions sans donner l’impression d’un patchwork ou d’un plaquage artificiel. C’est une forme de double estrangement qui le lui permet : de procéder par anticipation, racontant ainsi le futur au passé, temps propice au récit et à la pensée longue ; mais surtout de nous donner à voir l’humain depuis un point de vue à la fois fondamentalement autre (celui d’une espèce mystérieuse, nommée les Stellaires, qui a asservi l’homme et la planète) et même – car la focalisation nous semble d’abord nôtre, et peu à peu la distance se produit. A cet autre nous nous identifions, et de là pouvons avec une distance accrue observer nos faits et gestes, nos usages du monde. Les procédé existait déjà, d’anticipation comme d’estrangement ou d’anthropomorphisme), c’est leur alliance qui agit et permet – mais c’est surtout la subtilité avec laquelle Vincent Message dose ses effets et matières textuelles. Les indices et indications sont semés avec parcimonie, en même temps que certaines formules sont légèrement répétées (une fois seulement, mais qui produit un trouble ténu). De tout cela nous avons parlé – ainsi que de L’infinie Comédie de David Foster Wallace (éditions de l’olivier, septembre 2015), formidable somme, en cours de lecture, dont il nous vanté avec une belle conviction la luxuriance et la puissance de détail.
Je n’ai pas eu le temps de l’interroger sur sa singulière onomastique, ni sur le rapport aux symboles fort présent dans le lire… il en reste à creuser, et c’est très bien ainsi.

Un extrait du livre, à lire sur faire(800)signes.

(Vincent Message est né en 1983. Son roman Les Veilleurs (Points Seuil, 2010) revisite les codes du roman policier et prend pour thème la fascination que peuvent exercer les figures de meurtriers et de fous. Également auteur d’un essai de théorie du roman, Romanciers pluralistes (Seuil, 2013), il enseigne dans le master de création littéraire de l’université Paris 8 Saint-Denis.
Vincent Message sur remue.net)