QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? | conférence-banquet pour Terres de Parole, avril 2016

(Une conférence/discussion, donnée dans le cadre de Terres de paroles 2016 / (Imaginaires numériques, du vendredi 15 au samedi 16 avril 2016)

QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? , par Guénaël Boutouillet

#Œuf Vs poule

L’œuf ou la poule, on a appelé ça ainsi, formule usuelle qui m’est parfois un tic de langage et qui convient à ce que je voudrais que soit ce moment : un moment d’ouverture, de partage – d’ouverture aux questions : pas celles, majuscules, terrifiantes et terrifiées, qui nous pleuvent dessus avec leurs contrepoints, les injonctions publicitaires ; mais leurs voisines ordinaires, ces questions apparemment mineures qui ne le sont pas. Car nos rapports aux numériques, à la technologie, aux algorithmes, aux machines, sont fluides, ils sont variables, oscillant entre pour et contre, peur et joie, entre ni-ni et mi-mi, figue et raisin. Ces rapports sont vivants, comme nous. Et cette question d’œuf ou de poule, plutôt que d’historiciser — car les dates que l’on veut, on les a : Internet nous les donne, à nous de choisir celles qui priment — par exemple :

# Dates.

1965 Ted Nelson nomme l’ hypertexte / 1964 Autre concept : la souris = outil pour activer les liens, par Douglas Engelbart au SRI (Stanford) – qui rend opérationnelle le principe de navigation hypertextuel préfiguré par Vanevar Bush. / 1971 Mikael Hart (bibliothécaire) projet Gutenberg.. Crée le premier « livre numérique ». / 1976 le macintosh / 1989 Réseau décentralisé. le web, Tim Berners-Lee / 1993 1er navigateur mosaic, puis netscape / Début des années 2000 : le web 2.0, web social, puis réseaux sociaux. / 2007 l’iphone

Mais puisque les dates on les a, on pourrait opérer une autre coupe sagittale, choisir les dates dans la fiction et dans l’art

1494 Alde Manuce ouvre son imprimerie à Venise / 1944 « Fictions » de Borgès / 1955 Isaac Asimov, dans une nouvelle, prédit le vote électronique et ses dérives algorithmiques dans la nouvelle « le votant » / 1969 le Whole earth catalogue de Steward Brand / 2002 « Carte muette » de Philippe Vasset 2014 « 6/5 », Sniper)

Cette question, ainsi posée, nous permet de ne pas trancher, de circuler entre les idées – pour nous poser mieux (plus longtemps, plus attentivement) la question, espérant voir émerger d’autres, de ces observations, d’autres questions plus neuves, vivantes. Aussi discrètes, mineures, intimes, que cruciales. Je vais – nous allons, je l’espère – parler écrans, clics, likes et partage, industrie et individu.

#Paroles

Parler. Paroles. Ce festival est ainsi nommé. Terres de parole. Le dispositif est ici de parole. On s’est dit ça. J’ai choisi de ne rien vous projeter pas par paresse, ni par anti-conformisme, par défi du systématisme powerpoint, de son discours découpé en slides (suite d’images inanimées), mais par goût, d’une part, de parler et d’échanger, par goût également du contrepoint et des rapports complexes, subtils. Il y a des écrans mis en scène, des écrans questionnés, des écrans regardés, en nombre ce week-end, passons donc une heure sans. On s’est dit ça, avec Marianne Clévy et l’équipe de Terres de Parole. Et puis, ce temps de parole est aussi de partage au sens gustatif du terme : et de vous projeter des images pendant que vous mangiez m’aurait rappelé le rituel du repas-télé que j’abhorre – j’opte pour la radio plutôt, pour ma part.

Des paroles, donc, et des questions. Ils sont bien assez nombreux, les néo-nostradamus et futurologues de plateau télé, et bien assez prégnantes les injonctions prédictives de google et des algorithmes dont Dominique Cardon nous parle si bien dans son livre (À quoi rêvent les algorithmes, Seuil, 2015) qui ajoutent à nos anxiétés contemporaines déjà massives. Ne point trop prédire, mais observer, déjà, en grands étonnés, le réel à nos pieds, à notre main surtout – digitalement perceptible.

#Ordinaire, et infra-ordinaire

Ma parole : celle d’un observateur attentif, d’usager aussi singulier (pour le dire vite, je suis essentiellement affairé à la lecture du contemporain, aux découvertes littéraires, suis une sorte de médiateur littéraire, donc, et – mais ? – numérique) qu’ordinaire (la question de comment limiter le temps de tablette du gosse dans sa grande quotidienneté m’a concerné cette semaine, bref : me concerne ; comme tout un chacun je joue sur des applications, je glande sur facebook (au corps défendant du moi professionnel du lirécrire sur le réseau, consterné de l’existence persistante de ce moi procrastinateur), je cherche mes horaires de bus, réserve un hôtel ou fais mes courses, depuis l’ordi ou le téléphone.

Souvent, me présentant en contexte pro, je procède par la négative, listant ce que je ne suis pas (pas écrivain mais auteur, pas universitaire mais, tout de même, un peu chercheur et enseignant), syndrome aigu chez moi mais finalement partagé : il n’est pas si simple de s’énoncer en contexte neuf ou inconnu. Plutôt que de procéder ainsi, comme par taxonomie inversée, je me contenterai de partir de ce que je suis, à l’instar de nous tous ; un usager ordinaire de ces réseaux dits sociaux, de ces terminaux bien pratiques, et de mettre en partage ces titillantes notes et questions miennes, dans l’espoir d’en rencontrer, percuter, d’autres.

Cet ordinaire-là, qui m’intéresse littéralement, m’intéresse aussi littérairement : je m’en voudrais de ne pas citer ce texte-là, d’un auteur, qui m’est essentiel – Georges Perec – texte demeuré longtemps enfoui sous d’autres de ses faits d’armes, texte discret comme son objet, texte essentiel, qui me guide dans ma lecture du poétique comme dans mes pratiques : des ateliers d’écriture, du numérique, de la littérature contemporaine. Ce texte de Perec s’appelle l’infra-ordinaire, on en trouve l’essentiel sur le web, il a re-paru aux éditions du Seuil. Extrait (plus long extrait ici) :

« Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Comment parler de ces » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie: celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique. »

Qu’est-ce que vous écrivez sur facebook, qu’est-ce que vous y lisez ? Quelles choses faites-vous vraiment simultanément ? Questions infra-ordinaires, aux réponses mobiles – et d’autant plus excitantes.

#Mots et représentations

Les mots, donc. Imaginaires numériques. Numérique est un adjectif, dont la substantivation a produit une forme de réification. Et je préfère m’en tenir à l’adjectif, pour ce temps qui va suivre.

Si j’ai choisi de ne pas prétendre répondre aux grandes questions de civilisation, c’est d’abord par incapacité technique (la date de la fin du monde n’est consignée ni dans mon agenda google ni dans son équivalent papier) mais donc aussi par goût propre – c’est depuis mes usages et en regard de ceux d’autrui qu’il m’importe, m’amuse, me plaît de les observer, ces coalescence entre utopie et dystopie, relations si fertiles et compliquées.
Utopies ? Dystopies ? Le « google god » d’Ariel Kyrou et son slogan (« don’t be evil ») ; et aussi souvenez-vous d’une publicité de macintosh, circa 1984, qui voyait une jeune athlète toute de blanc vêtue venir libérer les masses laborieuses (tout droit sorties elles de nos représentations du 1984 d’Orwell) : elle a vieilli, comme vieillit toute image d’époque, mais pas seulement : seuls quelques geeks idolâtres pourraient encore sérieusement louer apple (ou n’importe lequel de ses acolytes, des 4 qu’on acronyme GAFA), le considérer comme le chevalier blanc de notre émancipation. Ce qui vieillit moins, ou autrement, ce sont les formes, fictions, productions artistiques : qui aurait imaginé à quel point les délires anticipateurs et parano de Philip. K. Dick pourraient nous servir, pourraient être un outil d’appropriation (d’emprise, autant que de défiance, donc) du monde en devenir ? Qui ne verrait dans la pièce de Jennifer Haley, Le Néther, une merveilleuse manière, réinventée, de nous parler de nous, de la puissance et de la solidité de nos imaginaires, de notre intimité ?

#Lieux

Les lieux changent, l’idée du lieu change. Ce qu’on nomme virtuel ne l’est pas seulement, pas exclusivement le cloud qu’évoque Benoît Duteurtre dans si roman L’Ordinateur du paradis, ce cloud, nuage pas si léger et immatériel (en 2012, les data-centers, serveurs de données, consomment 2% de l’énergie mondiale) possède une part concrète, une existence physique effective. Mais il y a disjonction entre cette part concrète et la représentation des lieux associés. Cette disjonction est fertile (d’utopie, de dystopie), et produit de l’imaginaire – j’ai déjà cité Philip. K.Dick et son œuvre à la persistante influence, jusqu’au point d’orgue et figure symbolique que furent les niveaux de réalité différenciés de Matrix, en 2000 – autant que des représentations rénovées du réel. Le Néther, représentation du réseau comme espace-temps autre, nous parle, par là même et au-delà, des puissances et potentialités (fantasmatiques, imaginaires). L’espace, ouvert et exploré, est surtout intérieur.

Mais c’est aussi, via le numérique, un regard modifié sur un environnement extérieur modifié, qui se produit : Infra-ordinaire encore, à la Perec : quand celui-ci détaille, à l’orée d’Espèces d’Espace, fin des années 1970, ce qu’il y a sur son bureau, à sa façon à la fois méthodique et circulante, ce texte relu à l’aune de nos usages, réenvisagé depuis eux, nous aide à réenvisager également notre rapport aux espaces, au travail – si je vous demande ce qu’il y a sur votre bureau, au moins deux bureaux se présentent à votre esprit : la table où l’on pose le portable, et l’écran de ce dit portable. Dualité extensive, et représentations connexes, conflictuelles de ce qu’est notre dehors, de qu’en perçoit notre dedans.

#Temps (timeline et afflux d’informations)

Les temps changent, leur représentation du moins – et donc notre façon de les voir. La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur facebook ou twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer.
La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

#Exhibition, intimité.

Facebook. T’es sur facebook ? Si je vous posais la question un par un, une par une, il est fort à parier que j’obtiendrais un certain nombre de dénégations (pour celles et ceux qui n’y vont pas, dénégation souvent un poil agressives, sur la défensive, ah surtout pas, pas de temps à perdre, autre chose à faire, etc.) et de justifications floues – moi le premier, combien de fois me suis-je entendu énoncer, de bonne foi (en suis-je sûr), que c’est un usage avant tout pro ? La réponse pose question, le mode de réponse pose questions – autant que la question porte en elle de charge, d’injonction potentielle à y être. Quand je pose la même question à des groupes d’étudiants d’environ vingt ans, la typologie des réponses est différenciée, leur proportion : sur trente jeunes, un ou une seulement n’a pas de compte. Et l’unique isolat se sent parfois un peu coupable ou sur la défensive – sur le même mode que ci-dessus énoncé.
Être sur facebook, Ils n’en font pas un plat, c’est, à leur échelle, un infra-ordinaire, facebook, une condition minimale d’existence sociale. Mais qu’en font-ils ? est une question passionnante. Ma grande probité m’empêche de demander (requester) ces jeunes gens en « ami », je le leur explique – et ma grande probité est rassurée en retour : eux ne font jamais (ou presque jamais) le pas inverse, et font pas tilter mon « compteur » de popularité, ne constituent pas un cheptel d’« amis captifs » (ainsi qu’on qualifie parfois ces « publics », scolaires ou étudiants, dans le monde de la culture). Pour l’approcher un peu avec eux, je leur propose de l’écrire, ce rapport, de le réécrire autrement, de déplacer l’énonciation : et sans aucune leçon autre à en tirer nous mesurons (chacun, individuellement) un peu de ce qui nous y mettons.
Ecrire pour se situer.
Réécrire pour rééditorialiser. Pour ne pas que facebook ne refasse à sa guise notre intérieur (éditorialise notre intériorité).

#Espace et plasticité

Pensant espace, je pense plasticité. Plasticité du support, plasticité des récits, des créations : le web, est, d’emblée, une spatialisation. Un réseau décentralisé. Un réseau de réseaux. Sa cartographie s’est vite avérée impossible à formuler – l’excellent roman « carte mémoire » de Philippe Vasset se concluait surtout par le constat de polysémie de la question.

Mais cette question-là, du changement de forme, se pose aussi frontalement au livre numérique, dont on ne sait pas tout énoncer exactement, précisément, ce qu’il est – le livre numérique est en devenir, il est un devenir, pour l’instant – mais dont les premières formulations posent une rupture formelle très nette, aux effets différenciés – différenciés pour le concepteur et pour le lecteur. D’aimer le texte et les livres, c’est pour beaucoup aimer les mots, mais aussi les lettres, leur forme, leur dessin sur la page. La typographie apporte beaucoup au lecteur et fut un vecteur important de création – voire de co-création – poétique. Je fus fasciné la première fois que j’ai pu, dans indesign et sur un écran large, zoomer très près d’un texte, le regarder à la loupe & en grand en somme : par le biais de l’écran c’est un peu du livre, de ce qu’est le livre, l’art du livre que j’ai touché de plus près ce jour-là. Le livre numérique, en sa forme transitoire la plus pérenne, est actuellement un fichier e-pub : structuré comme un site web, possiblement enrichi d’apports multimédia, de liens hypertexte internes et externes, l’epub permet à l’usager de choisir sa police et le coprs dans lequel il lit le texte. C’est ludique au premier abord, sensuelle reproduction de ce plaisir de l’œil que fut le mien en zoomant dans indesign, et pratique ensuite : on adapte à sa vue, au type de texte et de lecture à quoi l’on s’affaire, à la position dans laquelle on souhaite le lire, etc.

Du point de vue du concepteur, non du texte, mais de sa mise en forme, du typographe, c’est une immense rupture : un ami, concepteur de livres-objets, m’expliquait la béance, l’effroi, que constituait pour lui cette fin de l’intangibilité, cette fin de la fixité de l’inscription du texte. Mais pour le concepteur-typographe qui s’attelle (et la tâche n’est pas aisée) à « poser » du texte dans ces formats, c’est un nouveau défi de lisibilité qui s’impose : car il convient, dès lors, de penser le texte, non pas en page, mais en flux.

Rupture dans la linéarité : une de plus, me dira-t-on, après ce qu’a produit et continue de produire le jeu vidéo sur notre appréhension du récit. La fin de quelque chose. Mais peut-être aussi un signe d’un autre moment de notre rapport au texte, qui rappelle, pourquoi pas, certains temps d’avant l’imprimerie, quand les textes copiés à la main n’étaient jamais identiques : l’activité de lire se mêlait de plus entrelacée façon avec celle d’écrire, le lir&crire allait de soi.

#Lecture

Lit-on plus, lit-on moins ? Grande peur séculaire qui connut aussi ses versions successives, remaniées selon les époques http://www.artiflo.net/2008/05/platon-socrate/

Quand la Bibliothèque du Congrès archive twitter (soit plus de 50 milliards de micro-messages, à date de cette décision, en 2010, 500 millions de messages journaliers en 2016), cela nous dit deux choses au moins : qu’il s’écrit beaucoup, et que ce qui s’écrit est lu.

Pour continuer de le dire vite, on lirait donc plus, ce plus contenant moins de livres.

Le mouvement est quasi renversé. On publie en même temps que d’écrire, avant parfois de savoir lire. En un mouvement inverse de celui que je le pratique en ateliers d’écriture : où l’on publie POUR conscientiser d’avoir écrit, où on écrit POUR lire plus précisément, plus profondément. De ceci il faut prendre acte, charge à nous de l’accompagner. Pour ne pas devenir, nous-mêmes, des analphabètes de la publication comme le suppose Olivier Ertzscheid. Pour tenter de continuer à user de la lecture et de l’écriture, comme outils d’émancipation.

https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/atelier-decriture-numerique/

#Imaginaires de l’innovation

Le livre numérique, disions-nous ? Ce que nous montre le livre numérique dans certains des errements de sa mise en commerce, c’est qu’une innovation réelle n’est pas une duplication. Les fichiers homothétiques, simples pdf à peine améliorés, n’intéressent, ne séduisent personne, sont d’une qualité de lecture amoindrie. Certains epubs, certaines créations de livre jeunesse, de livres animés, certaines réussites confirment que si devenir numérique du livre il y a, il ne se fera pas sans ergonomie ni langage propre. La bande dessinée en numérique, je pense à ses meilleures tentatives comme l’excellente revue en ligne Professeur Cyclope, fonctionne et produit quand elle joue sur la case, sur le strip, quand le tactile trouve son pleine pertinence – car face à une planche reproduite en pdf, on court au plus vite se procurer le format imprimé. Un exemple de plus des possibles offerts par le numérique dans les domaines de la création et de la lecture, des possibles singuliers, des innovations nécessaires.

#Mémoire, affects

L’assistant personnel semble loin de nous, quand on assiste à la romance version OS de Eric Sadin. Puis-je entrer en amour avec une interface, un assistant personnel, comme le narrateur de Soft Love (ou du récent film Her, de Spike Jonze ?). Plus largement : quels rapports affectifs entretenons-nous avec nos machines ? Répondent-elles à un manque ou le produiraient-elles ?
L’assistanat personnel commence par nos petites béquilles mémorielles : nous supportons mal de ne pas savoir, et nombre de nos conversations sont coupées de connections pour trouver le nom qui nous échappe, qui s’échappe avec les bulles de ce délicieux saumur pétillant… juste un coup de wikipedia, une seconde, je reviens. Moi-même quand je double toute mes données, en cloud, en dur externe, c’est par crainte de perdre, mais de perdre quoi ? Moi-même, ne suis-je pas parfois tenté de tout effacer, de me délester d’une part de cette mémoire, n’est-il pas tentant de s’oublier un peu ?

#Art

Dans son excellent récent essai Brouhaha —Les mondes du contemporain (Verdier, 2016)  Lionel Ruffel, dès son introduction, convoque Emmanuelle Pireyre, écrivain et performeuse, qui se et nous pose la question des données livrées brutes, qu’il revient à l’artiste de « traiter » :

« D’une part le monde met le son plus fort, si bien que des pluies de données se déversent en masse dans nos intérieurs, mais d’autre part ces données ne nous sont pas livrées brutes et son impropres à l’absorption immédiate, car emballées : le déballage de paquets constitue une bonne part de nos activités d’écriture. »

Les données produites en masse, à la croissance géométrique et ininterrompu, par les flux numériques, constituent donc pour les artistes une matière immense, une matière obligée. L’artiste ne saurait se dispenser de rencontrer cet évènement du monde d’ici et maintenant qu’est le numérique. Mais que fait-il, l’artiste, d’images, de textes, de gestes, sinon interroger son et notre rapport intime aux choses et aux êtres ; et l’artiste face au numérique voit les questions (au double sens de problème et de possibles) se multiplier. Ces questions sont siennes autant qu’elles sont nôtres :

Suis-je avec vous ou pas, suis-je ici ou ailleurs, quand j’ai, quand nous avons, à table ou dans les transports, le nez plongé dans nos smartphones ? Dominique Cardon, auteur et chercheur invité, a des idées, observations, et points de vue, là-dessus. Et les algorithmes, pointe encore Cardon, sont-ils encore sous notre contrôle, ou ont-ils déjà pris la main sur nos vies, nos choix, notre société future ? Question politique réelle, citoyenne, sur laquelle nous avons peu la main.

Le plus fort impact de la question algorithmique, sur moi, qui m’a poussé vers le livre de Cardon dès sa sortie, est une fiction –intitulée 6/5, elle postule d’être le livre d’un algorithme, nommé sniper. La machine nous parle. La machine est un de ces algorithmes de trading à haute fréquence dont Paul Jorion fut parmi les premiers à nous avertir des dangers. Ce qu’elle raconte est saisissant, hautement documenté, le parti-pris fictionnel et formel pris pour le raconter est extrêmement efficace – efficace en terme d’appropriation de savoirs. Je citais Dick à ce sujet au-dessus, mais pour le dire en d’autre termes : le monde numérique et sa culture sont à ce point des composantes effectives de notre monde, des parties du monde, que l’artiste ne peut se priver de les considérer. Mais de surcroît elles bouleversent, par l’afflux de données mixtes, la pratique même, l’organisation de l’écriture, la spirale d’actes du processus d’écriture, le rapport à la bibliothèque, et de fait, la renouvèlent, mais encore, et surtout, elles permettent d’arpenter de nouveaux territoires fictionnels, comme d’en renouveler les formes. Il faut aux artistes s’y intéresser : et, ça tombe bien, il nous faut des artistes pour nous aider à arpenter, à envisager, à regarder, ces masses arides de données, à en exhausser les possibilités poétiques.

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